L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Les métamorphoses de l’homme électrique

En 1746, l’abbé Nollet envoie une décharge qui fait sauter simultanément 108 gardes royaux, devant un Louis XV ébahi. Aujourd’hui, des scientifiques annoncent pouvoir bientôt stimuler mémoire et intelligence à l’aide d’électrodes. Depuis sa découverte il y a trois siècles, l’électricité n’a cessé d’alimenter nos fantasmes et d’instruire notre conception de l’homme.

 


©Collection Agence Martienne

Dans la salle de classe du futur telle que l’imagine l’illustrateur Jean-Marc Côté en 1900, c’est par la grâce de la machine électrique que les têtes des bambins se remplissent.

En vue de l’Exposition universelle de 1900, à Paris, des artistes français se virent confier la tâche de dessiner une série d’images sur le thème de « la France en l’an 2000 », destinées à agrémenter des boîtes à cigares vendues pour l’occasion. Ils inventèrent des scènes ­invraisemblables. Le monde futur serait un monde de guerres aériennes et de sports sous-marins, gorgé d’électricité. C’est grâce à elle que les habitants de l’an 2000 se maquilleraient, cultiveraient la terre et voyageraient. Une image particulièrement saisissante montre des écoliers assis à leur bureau, le crâne sanglé dans des casques munis d’électrodes. Dans un coin, leur instituteur donne des manuels scolaires à digérer à une machine qui en extrait l’information et la transmet directement au cerveau des enfants. Cette image déjà vieille d’un siècle, avec ces élèves français dont on sature le cerveau de connaissances à l’aide de l’électricité, est un excellent point de départ pour réfléchir à une manifestation plus récente du pouvoir de l’électricité corporelle : l’annonce faite par des chercheurs, il y a quelques mois, que la stimulation électrique du cerveau est susceptible de stimuler notre intelligence. En février 2016, des scientifiques de la faculté de médecine de l’Université catholique de Rome ont en effet ­publié le résultat de leurs expériences. Il en ressort que la mémoire et les performances cérébrales de souris de laboratoire peuvent être significativement améliorées si l’on envoie à leur cerveau de courtes décharges de courant de très basse intensité via des électrodes fixées sur la boîte crânienne. Les chercheurs ont découvert que cette stimulation permettait d’accroître le niveau de BDNF, une protéine qui joue un rôle important dans le développement neurologique. Deux ans plus tôt, des scientifiques de la Northwestern University, près de Chicago, avaient annoncé, pour leur part, les conclusions d’une étude faite sur des sujets humains : l’utilisation d’une méthode d’injection de courant électrique baptisée « stimulation ­magnétique transcrânienne » (SMT) améliorait la mémoire des cobayes. Les deux équipes soulignent que leurs méthodes pourraient faire progresser le traitement de pathologies comme la maladie ­d’Alzheimer ou d’autres troubles impliquant une perte de mémoire. Elles pourraient aussi stimuler la mémoire d’individus en bonne santé. L’étude italienne, commanditée par le Bureau de la recherche navale, a également été saluée pour les perspectives qu’elle ouvre concernant l’optimisation des performances des militaires en ­situation de stress aigu.   Mais une petite dose d’électricité n’améliore pas seulement l’esprit. Certaines salles de gym proposent d’ores et déjà à leurs clients l’option stimulation électrique pendant l’exercice : imaginez-vous en train de pratiquer votre sport habituel dans un costume hérissé d’électrodes qui vous administrent une succession de mini-décharges stimulant encore plus vos muscles, avec à la clé un surcroît de performances. Des technologies comme celle-ci sont souvent présentées comme le nec plus ultra de la science. Mais les images françaises de 1900 nous rappellent que l’usage de l’électricité pour améliorer l’homme participe de nos fantasmes technologiques depuis un certain temps déjà. Qu’a donc l’électricité qui la fasse apparaître si transformatrice ? Et comment la perception toujours changeante de notre « être électrique » a-t-elle été modelée et remodelée à mesure que nous avons fait d’elle un puissant instrument de régénération de nous-mêmes ? Commençons par Isaac Newton. Dans les éditions successives de son Optique, dont la première est parue en 1704, le scientifique prend l’habitude d’ajouter ce qu’il appelle des queries, des interrogations, qui ressemblent plutôt, en réalité, à l’énonciation de son point de vue sur les débats scientifiques en cours. Il se demande par exemple si « le mouvement animal produit par les Vibrations de ce Médium » n’est pas « provoqué dans le cerveau par la ­puissance de la volonté » Par « médium », il entend l’éther, mais, pour beaucoup de ses disciples, cela signifie aussi l’électricité. Les expérimentateurs qui manipulent alors cette mystérieuse énergie nouvelle savent qu’elle a aussi d’étonnants effets sur leur corps. Elle peut faire se dresser les cheveux sur la tête et attirer du duvet ou des lambeaux de tissu sur le bout des doigts. En 1729, le chimiste et astronome Stephen Gray démontre comment cette étrange force d’attraction et de répulsion agit même à distance en suspendant un enfant en l’air et en faisant passer à travers lui l’électricité émise par le générateur. Une décharge électrique suffisamment puissante peut aussi faire se contorsionner ou bondir un corps. En 1746, l’abbé Jean-Antoine Nollet utilise l’électricité pour faire sauter en même temps une brochette de 108 gardes royaux. L’affaire amuse tant Louis XV qu’il demande à répéter l’expérience avec 800 moines chartreux. Des démonstrations de ce type incitaient à penser que l’électricité comportait quelque chose de viscéral susceptible de tirer et tordre les muscles et les nerfs. Le sexe n’est pas en reste. Dans une expérience très goûtée à l’époque, une jeune femme debout sur un tabouret tient une chaîne reliée à une machine électrique. Tant que personne ne la touche, tout va bien ; mais quand on intime à un monsieur de lui donner un baiser, cela fait des étincelles. Et puis, il y a le Lit céleste du médecin-entrepreneur James Graham. En 1781, dans son Temple de l’Hymen, sur l’élégante rue Pall Mall, à Londres, ses riches clients sans progéniture peuvent, moyennant 50 livres, faire l’amour sous un dôme électrifié. Le médecin forge ainsi la conviction, qui persistera tout au long de l’ère victorienne, qu’il existe un lien entre électricité, sexe et fertilité. En 1791, la découverte de la prétendue « électricité animale » est annoncée urbi et orbi par le médecin italien Luigi Galvani. Au cours de la décennie précédente, il a étudié les ­effets de l’électricité sur le tissu vivant et en avait conclu que tous les animaux, y compris les humains, possèdent leur propre électricité naturelle, secrétée par le cerveau et diffusée dans tout le corps via le système nerveux. Et c’est en ­essayant d’infirmer les théories de Galvani – sans grand succès – que son compatriote Alessandro Volta inven­tera la pile. À peu près au même ­moment, un autre médecin, le Viennois Franz Anton Mesmer, élabore ses théories sur le magnétisme animal. Il soutient que tous les corps contiennent un fluide magnétique ; et que, en ­manipulant ce fluide, il peut guérir les troubles mentaux et nerveux, tout comme il peut transformer ses patients magnétisés en marionnettes obéissant à sa volonté.   Dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, l’idée que le corps humain contient de mystérieux fluides électriques et magnétiques qui le rendent vulnérable au pouvoir d’autrui fascine et terrifie à la fois. Cette époque – celle de la Révolution française qui allait ravager l’Europe – était à la fois bénie et terrible. Les théories complotistes abondaient sur les organisations secrètes de gros bonnets tirant les ­ficelles de la société à des fins person
nelles et impénétrables. Le galvanisme (l’électricité animale) et le mesmérisme (le magnétisme animal) paraissent dans ce contexte des outils susceptibles d’être utilisés par ces groupes pour détruire la société – c’est du moins ainsi que les voit, dans ses Réflexions sur la ­Révolution en France (1790), un Edmond Burke en pleine hystérie, ainsi que ses amis de l’Anti-Jacobin Review. Certains révo­lutionnaires jacobins sont d’ailleurs d’accord. Si l’électricité, et non l’âme, est l’énergie qui gouverne les corps et les esprits, elle peut en effet constituer une arme politique de grande puissance. L’ électricité était une découverte aussi grisante que dangereuse, étant donné sa relation intime avec le corps et la conscience. En 1803, Giovanni Aldini (le neveu de Galvani) se rend à Londres pour défendre l’électricité animale contre ses détracteurs. Lors d’une séance en présence du prince régent, il fait se convulser un chien décapité en l’électrocutant. Point d’orgue de son séjour, il effectue des expériences galvaniques au Collège royal de chirurgie sur le corps d’un certain George Forster, qui vient d’être pendu pour meurtre. Le spectacle est macabre : « La mâchoire du criminel défunt commença à trembler, les muscles adjacents se tordaient atrocement, et l’un de ses yeux s’était ouvert. » Aldini est brocardé dans une partie de la presse comme l’un de ces bouffons qui tentent de duper le public en faisant croire que l’électricité est synonyme de vie. Pourtant, même au sein de la Royal Society, relativement guindée, Aldini a de nombreux soutiens. Il est financé par la Royal Humane Society [association caritative qui se voue à sauver des vies], persuadée que ses expériences offrent un moyen de ramener à la vie les marins noyés. Marie Shelley a certainement connaissance des expériences de Giovanni Aldini lorsqu’elle écrit Frankenstein. Les débats sur l’électricité, l’âme et les possibilités d’une vie artificielle sont monnaie courante dans les cercles littéraires et politiques qu’elle fréquente avec son mari. En 1818, l’année de la parution de Frankenstein, une autre résurrection électrique est tentée à Glasgow, sur le cadavre d’un meurtrier du nom de Matthew Clydesdale. Les expériences sont réalisées par le docteur Andrew Ure, qui décrira avec force détails affreux la façon dont l’électri­cité transforme le cadavre en automate : « Tous les muscles du visage entrèrent simultanément en action de manière atroce : la rage, l’horreur, le désespoir, l’angoisse et de sinistres sourires unirent leurs expressions hideuses sur le visage du meurtrier. » Que le corps soit réellement électrique entraîne toutes sortes de conséquences intéressantes. Dans son best-seller à scandale « Vestiges de l’histoire natu­relle de la Création », publié anonymement en 1844, l’éditeur d’Édim­bourg Robert Chambers le soutient : tout indique « l’absolue ­similitude du cerveau avec une pile galvanique ». Il n’est pas le seul de cet avis. Le chimiste gallois William ­Robert Grove, l’inventeur de ce que nous appelons aujourd’hui la pile à combustible, affirme que la batterie est « ce que l’homme a fait de plus proche de l’organisme expérimental ». Et nous devons à ­Alfred Smee, avec ses « Éléments d’électrobiologie » (1849), l’une des tentatives les plus abouties de l’époque victorienne pour transformer les êtres humains en machines électriques. ­Alfred Smee, un tory et un anglican, aurait sans doute pu tomber d’accord avec le libéral Chambers sur le fait que le cerveau était une batterie et les nerfs des « biotélégraphes ». Mais leur consensus ne va pas au-delà. Alfred Smee pense pouvoir mettre son système d’électrobiologie au service de l’orthodoxie religieuse contre les ­radicaux et les incroyants, puisque l’organisation électrique du cerveau démontre l’existence de Dieu. Nous différons des animaux, soutient-il en effet, parce que notre cerveau possède davantage de circuits électriques, ce qui nous permet de concevoir le divin. ­Alfred Smee creuse la question sous tous les angles pour montrer comment les cinq sens peuvent être répliqués avec un équipement électrique approprié. Ainsi, la vue peut être produite par des substances chimiques photosensibles injectées dans l’œil, qui réagissent à la lumière et envoient des messages électriques au cerveau. Tout le monde n’apprécie pas son souci méticuleux du détail. Et beaucoup s’amusent à ses ­dépens, raillant ses efforts pour construire un homme « vivant, bougeant, sentant, pensant, moral et religieux à partir d’une combinaison de circuits voltaïques ». Pourtant, si Alfred Smee était dans le vrai, et si les nerfs étaient bel et bien parcourus par un fluide électrique, une dose d’électricité pourrait soigner les troubles nerveux. Embauché au Guy’s Hospital de Londres en 1836, le médecin Golding Bird ouvre une « chambre électrique » où il propose l’électrothérapie aux patients qui en sont jugés dignes (les grands hôpitaux comme celui-là étaient des institutions caritatives censées fournir des soins aux nécessiteux méritants – qui faisaient aussi d’excellents cobayes). Golding Bird décrira par le menu les troubles de ses patients, la thérapie électrique utilisée et ses effets (curatifs ou non). Les maladies nerveuses comme la chorée d’Huntington, provoquée dans un cas spécifique « par la terreur de la réclusion dans une cellule », sont généralement traitées en tirant des étincelles sur le trajet de la colonne vertébrale et en administrant des électrochocs. D’autres traitements comportent un bain électrique. Conçue pour stimuler les nerfs et les muscles, la thérapie électrique de Golding Bird au Guy’s Hospital est alors parfaitement orthodoxe. Mais il existe sur le marché quantité d’autres traitements moins conventionnels. ­Golding Bird se plaint d’ailleurs de ce que ses concurrents dans le secteur privé « présentent leurs remèdes électriques et galvaniques comme la panacée ». Le nombre des « galvanistes médicaux » augmente, pense-t-il, « à raison du nombre de personnes employées par certaines compagnies ferroviaires pour faire la démonstration du télégraphe électrique ».   Le télégraphe est fondamental pour comprendre la façon dont les Britanniques de l’ère victorienne envisagent leur corps et l’électricité. Mis au point en 1837 par Charles Wheatstone, un professeur de philosophie expérimentale au King’s College de Londres, et par l’inventeur William Fothergill Cooke, le télégraphe permet une communication quasi instantanée qui révolutionne la façon dont on appréhende le monde. Une fascinante métaphore à double sens apparaît : le réseau télégraphique en ­expansion sert d’outil pour comprendre le système nerveux, tandis que le système nerveux est invoqué pour ­expliquer la façon dont fonctionne le télégraphe. Comme on l’a vu, les nerfs sont des « biotélégraphes », alors que, aux dires d’Andrew Wynter, qui écrit dans la Quarterly Review dans les années 1850, le siège londonien de la Compagnie du télégraphe électrique peut se comparer « au gigantesque cerveau – si j’ose utiliser ce terme – du système nerveux de l’Angleterre ». L’ingénieur George Wilson prophétise, lui, que le télégraphe, « à l’instar des principaux nerfs du corps humain, unira dans une solidarité vivante tous les enfants de l’Homme éparpillés aux quatre coins du monde ». Le système nerveux fait circuler l’information et les instructions à travers le corps exactement comme le réseau télégraphique fait circuler l’information et les instructions à travers la société : dans les deux cas, l’électricité est le moyen de communication. Dès lors que le corps et son système nerveux deviennent identiques au réseau télégraphique, leurs caractéristiques électriques peuvent être mesurées et standardisées exactement de la même manière. Si bien que les ingénieurs du télégraphe et les médecins spécialistes de l’électricité établissent ensemble des cartes de la résistance du corps humain à l’électricité. Ils se demandent simplement à quel type d’appareil électrique ressemble le corps humain. Répond-il à un schéma relativement simple, comme une section du câble télégraphique transatlantique (probablement l’un des équipements les mieux compris à la fin de l’ère victorienne) ? Ou est-il plus compliqué, comme un récepteur téléphonique ? Dans un monde où l’électricité commence d’être utilisée à domicile (avec les dangers subséquents) et, à partir de 1890, pour exécuter des condamnés, ils s’interrogent et mènent des expériences sur la physiologie de la mort par électrochoc. Les praticiens de la médecine électrique se querellent ­notamment sur la question de savoir si elle doit être administrée en doses standard ou adaptées au corps de chaque patient. À l’Institut londonien d’électricité médicale, sur l’élégante Regent Street, des ingénieurs du télégraphe ayant ­l’esprit d’entreprise s’associent à des médecins pour vendre au public les traitements électromédicaux dernier cri. Les clients reçoivent l’assurance de bénéficier « d’instruments de haut niveau, de personnel qualifié et de mesures précises ». C’est l’un des endroits où le rapport entre l’électricité, le sport et la santé – dont nous sommes toujours convaincus – fut initialement forgé.   Les patients peuvent utiliser à tour de rôle les appareils d’électrogymnastique et faire du sport tout en recevant un traitement électrique. L’endroit se prévaut aussi d’un « système de chambre électrifiée », où une puissante bobine d’induction reliant le sol au plafond produit un champ alternatif rapide qui fait circuler du courant dans l’organisme de tous ceux qui s’y trouvent. L’Institut propose enfin des massages pendant lesquels le courant électrique passe des mains du masseur au corps du client. Et, pour ceux qui n’ont pas les moyens de débourser 5 shillings pour une séance d’une demi-heure, il suffit, à partir de 1891, de faire quelques pas jusqu’à Oxford Street et d’acheter à la Compagnie de la batterie médicale une ceinture ou un corset électropathique CB Harness. « L’électricité, c’est la vie », proclame le slogan du fabricant. Mais c’est aussi un moyen de modeler le corps de demain. Dans son roman La Race à venir… Celle qui nous exterminera !, paru en 1871, ­Edward Bulwer-Lytton imagine une race d’êtres vivant sous terre, les Vril-ya, qui contrôlent leur univers grâce à leur capacité de manipuler l’électricité par l’esprit et le corps. Et ceux qui voient là quelque chose de par trop invraisemblable doivent se rappeler que William Crookes, chimiste, spirite et futur président de la Royal Society, imaginera en 1892 qu’il y a sans doute dans le cerveau humain des organes électriques susceptibles de permettre la transmission de pensée d’un esprit à l’autre à travers l’éther électromagnétique. Un auteur d’anticipation comme E. E. Kellett raconte dans sa nouvelle La Dame automate (1901) la fabri­cation d’une poupée électrique qui pleure, parle, dort et marche, impossible à distinguer d’une vraie femme. Le physicien Oliver Lodge se demande si les composants de l’appareil radio que Marconi vient d’inventer offrent une idée de l’agencement du corps humain. Le système nerveux constitue-t-il bien un principe unificateur ? L’électromédecin Julius Althaus pense, pour sa part, qu’une « utilisation prudente et appropriée du courant galvanique constant » pourrait permettre d’allonger la vie. L’électricité procure un langage et une technologie qui permettent d’anticiper la forme des corps à venir. Et elle demeure aujourd’hui profondément ancrée dans la façon de concevoir nos corps. À propos de l’attirance sexuelle, nous invoquons un phénomène électrique entre les individus ; captivés par une pièce de théâtre, nous nous disons « électrisés » ; et quand quelque chose nous plonge dans un nouvel état émotionnel, nous nous déclarons « foudroyés ». Bref, nous continuons de nous percevoir comme des corps électriques. Depuis que Stephen Gray a démontré la conductivité, nous nous sommes rendus électriques. Tout comme les Britanniques de l’ère victorienne avaient de leur corps une image reflétant la nouvelle technologie qu’était le télégraphe, nous nous modelons aujourd’hui sur l’électronique. Nos cerveaux sont des ordinateurs fonctionnant sur la base d’algorithmes dictant notre conduite, et non plus des bureaux du télégraphe ou des centraux téléphoniques, mais nous avons conservé l’habitude victorienne de calquer l’image que nous avons de l’homme sur la technologie. La société contemporaine étant de plus en plus immergée dans des technologies où nous nous projetons, ce jeu de miroirs devient une manière de plus en plus facile et convaincante d’être nous-mêmes.   Quand les industriels du sport tentent de nous vendre des vêtements censés renforcer notre santé à coups de chocs électriques, ils ne font que répéter l’histoire ; et l’idée nous ­séduit parce que cette façon de voir est inscrite dans notre culture. Que l’électricité puisse stimuler la puissance ­cérébrale ou servir à soigner les troubles neurologiques nous semble tout aussi logique qu’à l’ère victorienne. Le recours à la stimulation électrique du cerveau pour traiter des pathologies comme la maladie de Parkinson n’aurait pas surpris au xixe siècle. Lorsque nous imaginons nos futurs corps régis par l’électricité, nous ne faisons que rejouer notre passé. Mais cela signifie que le corps électrique peut être aussi effrayant que séduisant. Les Britanniques de l’ère victorienne avaient le monstre de Frankenstein ; nous avons l’intelligence artificielle devenue folle. Quand des auteurs comme Yuval Noah Harari ou Stephen Hawkin nous mettent en garde contre un monde dominé par la vie électronique, nous les prenons au sérieux précisément parce que le fantasme qu’ils évoquent est déjà très fermement ancré dans notre culture. C’est l’inéluctable revers de l’idée selon laquelle nous pouvons nous modifier par manipulation électronique. Si l’électricité peut améliorer notre forme physique, elle peut aussi nous enfoncer six pieds sous terre. Envoyer du courant dans le cerveau peut servir à torturer aussi bien qu’à soigner. Confondre notre corps et les technologies les plus récentes est un trait de la vie moderne qui ouvre sur une perspective de souffrance comme de plaisir. Le rêve électrique est aussi susceptible de tourner au cauchemar.   — Cet article est paru sur le site Aeon le 8 août 2016. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.  
LE LIVRE
LE LIVRE

Frankenstein de Sur la rentabilité de la science, Random House

SUR LE MÊME THÈME

Sciences La physique fondamentale en panne
Sciences Le cerveau et la loi sur la burqa
Sciences Sur la rentabilité de la science

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.