Un modèle résolument masculin
par Mary Beard

Un modèle résolument masculin

Encore aujourd’hui, on considère que la place des femmes est en dehors du pouvoir. Ce préjugé culturel remonte au moins à la mythologie grecque, et les solutions proposées pour faire bouger les choses sont insuffisantes. C’est la nature même du pouvoir qu’il faut repenser.

Publié dans le magazine Books, mai/juin 2018. Par Mary Beard

© Philipp Guelland/Getty

Le tailleur-pantalon porté par Angela Merkel est tout bonnement une tactique pour se donner une apparence plus masculine et coller au rôle de la personne de pouvoir.

En 1915, Charlotte Perkins Gilman publia un texte drôle et dérangeant intitulé Herland. Comme le suggère son titre, le livre raconte l’histoire imaginaire d’un pays de femmes – et uniquement de femmes – qui existe depuis deux millénaires dans un coin inexploré de la planète. Une formidable utopie : une société élégante et soignée, collégiale, pacifique (même les chats ont cessé d’y tuer les oiseaux), intelligemment organisée dans tous les domaines, de l’agriculture durable avec la nourriture délicieuse qu’elle procure aux services sociaux et à l’éducation. Et tout repose sur une invention miraculeuse. Au tout début de leur histoire, les mères fondatrices sont parvenues à mettre au point une technique de parthénogenèse. Les détails pratiques restent un peu obscurs, mais, depuis lors, en tout cas, les femmes donnent naissance à des bébés filles sans aucune intervention masculine. Pas de relations sexuelles à Herland. Ce monde va être perturbé par l’arri­vée de trois hommes américains : Vandyck Jennings, le gentil narrateur ; Jeff Margrave, un homme dont la galan­terie va presque causer sa perte devant toutes ces dames ; et l’effroyable Terry Nicholson. Lorsqu’ils arrivent, ce dernier ­refuse d’abord de croire qu’il n’y ait pas d’hommes quelque part qui tirent les ­ficelles – parce que, tout de même, peut-on imaginer des femmes diriger quoi que ce soit ? Lorsqu’il lui faut finalement admettre que c’est bel et bien ce qu’elles font, il décrète que ce dont Herland a besoin, c’est d’un peu de sexe et de domination masculine. À la fin, Terry est expulsé sans ménagement après qu’une de ses tentatives de domination, au lit en l’occurrence, a terriblement mal tourné [lire un extrait]. Ce récit est empreint d’ironie. Une des idées amusantes que développe Perkins Gilman est que les femmes ne prennent pas la mesure de leur réussite. Elles ont créé d’elles-mêmes un État exemplaire dont elles peuvent être fières, mais, confrontées à leurs trois visiteurs importuns, qui se situent quelque part entre le lâche et l’ordure, elles ont tendance à s’en remettre à leur savoir et à leurs compétences ; et elles sont un peu émerveillées par le monde masculin au-dehors. Elles ont beau avoir créé une utopie, elles pensent qu’elles ont tout foiré. Si Herland décrit une communauté imaginaire de femmes menant leurs ­affaires comme elles l’entendent, le livre soulève des questions plus vastes : comment reconnaître le pouvoir féminin et comment nous nous le représentons ou l’avons représenté de façon tantôt amusante, tantôt effrayante, en Occident du moins, depuis des millénaires. J’ai évoqué dans un précédent article la manière dont les femmes sont ­réduites au silence dans le discours ­public (1). Cela reste le cas. Il suffit de songer à la séna­trice démocrate Elizabeth Warren qu’on a empêchée en février 2017 de lire une lettre de la militante des droits civiques Coretta Scott King devant le Sénat américain. Ce que cet événement a eu d’extraordinaire, c’est non seulement qu’elle a été réduite au silence et exclue en bonne et due forme du débat (je ne connais pas assez les règles de procédure du Sénat pour évaluer à quel point c’était ou non justifié), mais que, les jours suivants, quatre hommes ont lu publiquement la lettre, eux, sans qu’on les exclue ou qu’on les fasse taire. Il est vrai qu’ils tentaient d’apporter leur soutien à Warren. Mais les règles de prise de parole qui se sont appliquées à ­celle-ci ne se sont visiblement pas appli­quées à Bernie Sanders ou aux trois autres ­sénateurs. Le droit à se faire entendre est d’une importance cruciale. Mais je voudrais m’intéresser plus généralement à la manière que nous avons de considérer les femmes qui exercent le pouvoir ou tentent de le faire ; je voudrais examiner les fondements culturels de la misogynie en politique et dans le monde du travail, ­ainsi que ses formes (quel type de misogynie, destiné à quoi ou à qui, utilisant quels mots ou quelles images, et avec quels effets) ; et je voudrais tenter de comprendre comment et pourquoi les définitions classiques du « pouvoir » (ou, au demeurant, du « savoir », de l’« expertise » et de l’« autorité ») ont eu tendance à exclure les femmes. Il est vrai – et c’est heureux – qu’il y a aujourd’hui plus de femmes à des postes que nous serons probablement tous d’accord pour considérer comme « de pouvoir » qu’il y a dix ans et, à plus forte raison, il y a cinquante ans. Qu’elles soient responsables politiques, commissaires de police, PDG, juges ou autres, elles sont encore nettement minoritaires – mais elles sont plus nombreuses (pour donner quelques chiffres, dans les années 1970, on comptait environ 4 % de femmes au Parlement britannique ; elles sont aujourd’hui environ 30 %). Mais mon hypothèse de base est que notre modèle mental et culturel de ce qu’est une personne de pouvoir demeure résolument masculin. Si nous fermons les yeux et tentons de faire apparaître l’image d’un président ou d’un professeur d’université, ce n’est sans doute pas une femme que nous verrons. Même quand on est soi-même une prof de fac : le stéréotype culturel est si fort que, derrière mes yeux fermés, il m’est encore difficile d’imaginer quelqu’un comme moi dans mon rôle. J’ai tapé les mots « professeur d’université et « dessin » dans Google Image pour être sûre de cibler les professeurs imaginaires, les modèles culturels pas les professeurs réels. Parmi les 100 premiers résultats, un seul montrait une femme, la professeure Holly du jeu PokéFarm. Pour le dire autrement, nous n’avons aucun modèle de ce à quoi ressemble une femme de pouvoir, hormis qu’elle ressemble plutôt à un homme. Le tailleur-pantalon ou au moins le pantalon porté par tant de dirigeantes politiques occidentales, de Merkel à Clinton, est sans doute très pratique ; il témoigne certainement aussi du refus de devenir un mannequin et d’échapper ­ainsi au destin de tant d’épouses d’hommes politiques ; mais c’est aussi tout bonnement une tactique – comme prendre une voix plus grave – pour se donner une apparence plus masculine et coller au rôle de la personne de pouvoir. La reine Élisabeth Ire avait bien compris les règles du jeu lorsqu’elle disait qu’elle avait « le cœur et l’estomac d’un roi ». C’est cette idée de dichotomie entre femmes et pouvoir qui faisait l’efficacité des parodies de l’ancien porte-parole de la Maison-Blanche Sean Spicer par la comédienne Melissa McCarthy dans l’émission Saturday Night Live. Elles ont, dit-on, davantage contrarié le président Trump que la plupart des autres satires sur son gouvernement parce que (selon une « source proche de lui »), « il n’aime pas que ses collaborateurs aient l’air faible ». En clair, il n’aime pas que ses hommes soient parodiés en femmes, par des femmes. La faiblesse est le propre du sexe féminin. Il en découle que l’on considère ­encore que la place des femmes est en dehors du pouvoir. Que nous souhaitions sincèrement qu’elles y accèdent ou que, de façon souvent inconsciente, nous les cata­loguions comme intruses lorsqu’elles y parviennent (je me souviens encore de l’époque où, à l’université de Cambridge, il fallait traverser deux cours, emprunter un long couloir puis descendre un escalier jusqu’au sous-sol pour atteindre les toilettes des femmes), nous employons des métaphores – « frapper à la porte », « prendre d’assaut la citadelle », « briser le plafond de verre » ou « faire la courte échelle » – qui soulignent bien cette exté­riorité féminine. On estime soit que les femmes au pouvoir ont fait tomber des barrières, soit qu’elles se sont emparées de quelque chose auquel elles n’avaient pas tout à fait droit. Une manchette du Times de janvier 2017 exprimait cela à merveille. En titre d’un article évoquant la possibilité que des femmes puissent bientôt occuper les postes de préfet de police de Londres, de présidente du conseil d’administration de la BBC et d’évêque de Londres, on pouvait lire : « Les femmes s’apprêtent à prendre le pouvoir dans l’Église, la police et la BBC. » (Cressida Dick, la nouvelle chef de la police londonienne, est pour l’heure la seule à avoir donné raison à ces prédictions.) Certes, j’ai bien conscience que ceux qui rédigent les gros titres sont payés pour attirer l’attention. Le fait, néanmoins, que l’on puisse présenter la perspective d’une femme évêque de Londres comme une « prise de pouvoir » (et que des milliers et des milliers de lecteurs n’aient sans doute pas cillé lorsqu’ils ont lu ça) est le signe qu’il nous faut examiner beaucoup plus attentivement nos préjugés culturels sur la relation des femmes au pouvoir. Les crèches d’entreprise, les horaires de travail adaptés à la vie de famille, les programmes de mentorat : toutes ces initiatives pratiques ont leur importance, mais ce n’est qu’une partie de ce qu’il faut faire. Si nous voulons que les femmes en général – et pas seulement les plus déterminées d’entre elles – aient leur place au sein des structures du pouvoir, nous ­devons chercher à comprendre pourquoi nous pensons comme nous le faisons. S’il existe un modèle culturel qui tend à écarter les femmes du pouvoir, quel est-il exactement et d’où nous vient-il ? Il peut être utile à ce stade de réfléchir au monde antique. Plus souvent que nous en avons conscience, et parfois de façon assez déplacée, nous continuons à recourir à des concepts grecs pour figurer les femmes au pouvoir et hors du pouvoir. Il y a, à première vue, un nombre impressionnant de personnages féminins forts dans le répertoire de la mythologie et de la littérature grecques. Dans la vie réelle, les femmes de l’Antiquité n’avaient aucun droit politique formel et fort peu d’indépendance économique ou sociale ; dans certaines cités comme Athènes les femmes mariées respectables ne se montraient pratiquement jamais hors de chez elles. Mais le théâtre athénien en particulier et l’imagination grecque en général ont produit toute une ­série de femmes inoubliables : Médée, Clytemnestre, Antigone. Elles ne sont pas, cependant, des exemples à suivre, loin de là. Pour l’essentiel, elles sont présentées comme des usurpatrices. Si elles prennent le pouvoir, c’est de façon illégitime, et de telle sorte que cela mène au chaos, à la ruine de l’État, à la mort et à la destruction. Ce sont des hybrides monstrueux qui, dans l’esprit des Grecs, ne sont pas des femmes du tout. Et la logique impla­cable de leur histoire est qu’on doit leur retirer le pouvoir, les remettre à leur place. En fait, c’est le désordre incontestable que provoquent les femmes quand elles ont le pouvoir dans les mythes grecs qui justifie qu’elles en soient exclues dans la vie réelle et qui fonde la domination des hommes (je ne peux m’empêcher de penser que ­Perkins Gilman parodie subtilement cette ­logique lorsqu’elle fait dire aux femmes de Herland qu’elles ont foiré). Il suffit de revenir à l’une des plus anciennes tragédies qui nous soient parvenues, l’Agamemnon d’Eschyle, jouée la première fois en 458 avant notre ère, et l’on s’aperçoit que son anti-­héroïne, Clytemnestre, constitue une terrible incarnation de cette idéologie. Dans la pièce, elle devient la souveraine effective de sa cité tandis que son époux est parti au loin combattre à la guerre de Troie ; et ce faisant elle cesse d’être une femme. Eschyle use de façon récur­rente de termes masculins et du langage de la masculinité pour la dési­gner. Dans les tout premiers vers, par exemple, elle est décrite comme androboulon – un mot difficile à traduire mais qui signifie à peu près « d’une volonté d’homme » ou « d’esprit viril ». Et, bien entendu, le pouvoir que Clytemnestre revendique illégitimement est employé à des fins néfastes lorsqu’elle assassine Agamemnon dans son bain après son retour de Troie. L’ordre patriarcal n’est rétabli qu’à la faveur d’une conspiration des enfants de Clytemnestre pour la tuer. On trouve une logique similaire dans les histoires relatives à la race mythique…
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