Le message d’Ubik, le livre de Philip D. Dick
par Emmanuel Todd

Le message d’Ubik, le livre de Philip D. Dick

Pour tenter de comprendre ce qui se passe dans nos têtes, il faut lire ou relire Ubik, le grand roman de Philip K. Dick. Comme ses personnages, nous avons perdu le sens du réel. Comme eux, nous nous prenons pour ce que nous ne sommes pas.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Emmanuel Todd
Tout chercheur et scientifique qui se respecte devrait connaître Philip K. Dick. J’irai plus loin : toute personne voulant comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans le monde devrait au moins avoir lu Ubik, son chef-d’œuvre. Qu’on me permette de ­m’expliquer par un petit détour. J’ai appris l’anglais en lisant de la science-fiction. Je préparais une thèse d’histoire outre-Manche, où les week-ends peuvent être longs. L’objectif de mes samedis était donc de me procurer suffisamment de romans de science-fiction pour ­tenir jusqu’au lundi. Si je devais retenir deux œuvres cultes découvertes pendant cette période – celles dont je rendrais la lecture obligatoire si j’étais maître de conf’ à Sciences-Po –, ce seraient Quand les ­ténèbres viendront, d’Isaac Asimov, et Je suis une légende, de Richard ­Matheson (1). Le premier, pour des raisons personnelles. Je ne vais pas en raconter l’intrigue, je préfère la laisser découvrir. Je dirai simplement que j’y ai toujours vu une métaphore du destin du peuple juif. Un peuple qui fait partie de l’histoire mais qui ne comprend jamais l’histoire ni les malheurs qui lui arrivent inlassablement. C’est une nouvelle sublime. Dans Je suis une légende, le héros est seul dans un monde où tous les êtres humains sauf lui ont été transformés en vampires par un virus. La nuit, il se barricade chez lui. La journée, il se bat et tue le plus de vampires possible. Le lecteur est avec lui, tremble pour lui, mais à la fin on se rend compte que, certes, un virus a métamorphosé les gens en vampires, mais qu’ils sont en train de se réorganiser comme une société normale. Il n’y a plus qu’eux, en fait, et à côté, ce type abominable qui, dans la journée, les massacre. Le monstre, en réalité, c’est lui ! On a ici affaire à une métaphore très réussie de ce qu’est un basculement idéologique. Aujourd’hui, les partisans de La ­Manif pour tous nous paraissent ridicules. Ils sont traités comme des anormaux. Mais, il y a cinquante ans, c’était les autres qui l’étaient, ceux qui défendaient l’avortement libre et gratuit, l’égalité des femmes, le mariage homosexuel. Émettons l’hypothèse qu’un jour le Front national arrive au pouvoir (ce que je ne souhaite pas) : l’histoire pourrait être ­réécrite de la même manière. Quand une société bascule idéologiquement, les ­réprouvés d’hier deviennent la norme, et ­inversement. Le retournement de la réalité est l’une des pratiques habituelles de la science-­fiction. Mais elle est aussi – ou devrait l’être – de la science tout court. Qu’a fait d’autre Copernic quand il a ­affirmé que ce n’était pas le Soleil qui tournait autour de la Terre, mais l’inverse ? Retourner la réalité, pour un scientifique sérieux, c’est un minimum. Quand, en 1976, j’ai écrit mon premier livre, La Chute finale (2), sur la désagrégation de l’URSS, à un moment où la plupart des analystes occidentaux la décrivaient comme plus puissante et ­menaçante que jamais, j’étais plongé dans les romans de science-fiction. Ce genre représentait pour moi non seulement un jeu sur le futur, mais le droit d’inventer ce qu’on voulait, de penser autrement. Parmi les auteurs de science-fiction, le grand maître du retournement de réalité, celui qui l’a porté jusqu’à des sommets vertigineux, c’est sans nul doute Philip K. Dick. Je l’ai découvert tardivement. À Cambridge, je n’avais lu de lui que La Vérité avant-dernière (3), ­roman dans lequel la plus grande ­partie de l’humanité vit cachée sous terre tandis qu’une guerre nucléaire est censée faire rage au niveau du sol. En fait, la guerre est finie depuis longtemps et une petite élite manipulatrice s’est octroyé de vastes domaines à la surface. Contrairement à beaucoup d’ouvrages de Dick, les gens sont ici sains d’esprit, mais ils ne comprennent pas leur environnement. C’est sans doute la raison pour laquelle cet ­ouvrage est l’un de ses moins réussis. Car qu’est-ce qui distingue une grande partie de la production de Philip K. Dick de celle d’autres auteurs de science-fiction ? Qu’est-ce qui fait qu’il est encore lu, que c’est lui qui survit, qui est adapté au cinéma plus que quiconque ? Je pense que la grande particularité de Dick, c’est qu’il ne s’est pas contenté de placer des individus sains de corps et d’esprit dans des situations ou des groupes sociaux invraisemblables (ce que fait, en général, la science-fiction). Ses personnages sont eux-mêmes dérangés. Ils doutent de leurs perceptions, de leur lucidité, et finissent par ne plus savoir qui ils sont. Au cœur de l’œuvre de Dick est posé le problème fondamental de l’identité. Prenons l’exemple du Temps désarticulé (4). Le personnage central gagne sa vie en tombant toujours juste dans ses prédictions pour un jeu un peu abscons proposé par le journal local. Il habite chez sa sœur et son beau-frère, dans une petite ville américaine, reste chez lui ­l’essentiel de la journée, boit beaucoup de bière (tiède de préférence) et drague sa voisine mariée. Une existence de petit-­bourgeois glandeur, en somme. Et c’est ainsi que lui-même se voit. Simplement, tout d’un coup, des dysfonctionnements apparaissent : l’interrupteur…
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