Le mythe du bon sauvage

Le mythe du bon sauvage

Les peuples plus proches que nous de l’état de nature sont-ils plus heureux ? L’idée a pris son essor dans le sillage de la découverte de terres lointaines et de leur colonisation. Elle a surtout servi à dénoncer les tares de la société européenne.

Publié dans le magazine Books, mai 2019.

© Thierry Falise/LightRocket / Getty

Le primitivisme soft consiste à penser que l’existence la plus heureuse est celle des insulaires des mers du Sud. Ici, un Jarawa des îles Andaman, dans l’océan Indien.

Le mythe du bon sauvage commence curieusement à l’époque des cités-États de Mésopotamie. Dans le premier grand texte littéraire de l’histoire humaine, l’Épopée de Gilgamesh (vers 2100 avant notre ère), le sauvage Enkidu est créé par les dieux pour empêcher Gilgamesh, le roi d’Ourouk, de continuer à opprimer ses sujets. Les deux hommes s’affrontent mais deviennent amis. L’expression « bon sauvage » apparaît en français en 1592 et en anglais (noble savage) en 1672. Mais l’idée a précédé le mot. Et elle fut dès l’origine chargée d’ambiguïtés. Les auteurs s’en sont beaucoup servis à des fins satiriques, pour dénoncer les vices de la société européenne. Comme disent les Anglais, le mythe était donc souvent présenté tongue in cheek, pour plaisanter. D’autre part, la notion de « bon » sauvage ne renvoyait que secondairement à la question de savoir s’il avait des qualités morales naturelles. Dans la plupart des textes, le bon sauvage n’est pas l’homme bon, il est l’homme avant l’instauration des institutions qui fondent la civilisation : la propriété, l’écriture, etc. S’il est meilleur que nous, ce n’est pas que l’état de nature le fasse bon, c’est qu’il n’a pas encore été corrompu par les vices d’une société injuste mue par le désir de richesses, de pouvoir et de notoriété. On peut considérer que, en raison de l’énorme succès de ses Essais, c’est Montaigne qui a véritablement fondé le mythe. Dans le chapitre « Des cannibales », il s’appuie principalement, nous dit l’universitaire Stelio Cro, sur un ouvrage du théologien protestant italien Pierre Martyr Vermigli, paru au tout début du XVIe siècle. Pierre Martyr s’était fait le chroniqueur des conquérants espagnols, en lisant leurs écrits et en en rencontrant certains. Il s’en dégageait un portrait avantageux des Indiens d’Amérique, non soumis aux servitudes de l’argent, des lois, de juges pervers et de livres tendancieux. Paradoxalement, l’expression « bon sauvage », si fortement associée à Rousseau, n’a jamais été employée par lui. Dans un livre publié en 2001, l’Américain Ter Ellingson a montré que, dans le monde anglophone du moins, l’association entre Rousseau et le « bon sauvage » a largement été le produit d’une machine de propagande montée par deux racistes britanniques à la fin des années 1850. Il s’agissait de tourner la formule en dérision et de s’en servir au contraire pour asseoir l’idée de la supériorité biologique de la race européenne 1. Ellingson n’est pas le premier à avoir contesté la filiation rousseauiste de la notion. L’idée avait déjà été développée en 1923 par l’historien des idées américain Arthur Lovejoy. Dans un article intitulé « Le primitivisme supposé du Discours sur l’inégalité de Rousseau », il écrivait : « L’idée que le Discours était essentiellement une glorification de l’état de nature et que son influence a tendu à promouvoir le “primitivisme” est l’une des erreurs les plus tenaces de l’histoire. » Mais, comme on peut le lire dans deux extraits dudit Discours que nous publions plus bas, si erreur il y a, elle est toute relative : sa description des premiers hommes n’est pas irénique, mais à ses yeux c’est bien la « société civile » qui a créé « l’inégalité » et le « vice ». Voltaire ne s’y était pas trompé qui, après avoir reçu le Discours, envoya à son auteur cette lettre fameuse : « J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie ; vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. Vous peignez avec des couleurs bien vraies les horreurs de la société humaine dont l’ignorance et la faiblesse promettent tant de douceurs. On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre ». En 1935, Lovejoy et son collègue George Boas publient un livre sur le « primitivisme ». Remontant jusqu’à l’Antiquité gréco-romaine, ils distinguent entre un primitivisme « soft » et un primitivisme « dur ». Le premier, auquel ils rattachent le peintre Gauguin, consiste à penser que la vie la plus heureuse est celle que mènent par exemple les habitants des îles des mers du Sud, là où la nature est accueillante et permet de subvenir à ses besoins sans dur labeur. Le primitivisme « dur » est la doctrine selon laquelle l’homme est d’autant plus heureux qu’il se rapproche des animaux : sans être encombré par les arts et les sciences, il se satisfait de vivre dans une caverne et de manger des glands. — Books     MORCEAUX CHOISIS   Le sauvage Enkidu (Épopée de Gilgamesh)   Et c’est là, dans la steppe qu’elle forma Enkidu le preux. Mis au monde en la solitude aussi compacte que Ninurta. Abondamment velu par tout le corps, il avait une chevelure de femme, Aux boucles foisonnant comme un champ d’épis. Ne connaissant ni concitoyens, ni pays, accoutré à la sauvage, En compagnie des gazelles, il broutait. En compagnie de sa harde, il fréquentait l’aiguade. Il se régalait d’eau en compagnie des bêtes.   — Traduction de Jean Bottéro.   ***** Le débat entre les céréales et les brebis (récit sumérien)   « Lorsque, sur les montagnes de l’univers, An mit les Annuna [les dieux qui ont créé l’homme] au monde, il n’engendra pas en même temps les céréales, ni ne produisit, dans le pays, le fil d’Uttu [la déesse du tissage], ni ne lui prépara de métier à tisser. La brebis n’existant pas encore non plus, les agneaux ne pouvaient pas se multiplier. La chèvre n’existant pas davantage, les chevreaux ne pouvaient pas se multiplier. Nulle brebis pour mettre au monde ses deux agneaux, nulle chèvre pour mettre au monde ses trois chevreaux. Compte tenu que les Annuna, les grands-dieux, ignoraient et le nom de céréale et celui de brebis, il n’y avait pas de grain, ni de trente, ni de quarante, ni de cinquante jours ; il n’y avait pas de menu-grain, ni du grain de montagne, ni de grain des habitations sacrées. Il n’y avait pas de vêtements pour se couvrir, et, comme Uttu n’était pas née, aucun turban royal n’était porté. Le dieu Ninurta [le dieu de l’agriculture et de la guerre], le dieu précieux, n’était pas né. Shakan [le dieu du bétail et des animaux sauvages] n’était pas allé dans les terres arides. Les hommes de ces temps-là ignoraient qu’on pouvait manger du pain. Ils ignoraient qu’on pouvait se vêtir, ils allaient et venaient tout nus. Ils se nourrissaient d’herbe comme les moutons et buvaient de l’eau dans les fossés. C’est alors […] que les Dieux créèrent les brebis et les céréales. Les brebis étant dans leur enclos, ils leur donnèrent de l’herbe à foison. Pour les céréales, ils firent un champ et donnèrent la charrue, le joug et l’attelage […]. Les céréales et les brebis apportèrent à tous la richesse. Ils apportèrent au pays de quoi se…
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