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Nazi kitsch

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En Allemagne, on ne peut pas faire n’importe quoi avec la Seconde Guerre mondiale. Même en roman.

Cela faisait longtemps qu’un roman n’avait pas déclenché une telle polémique outre-Rhin ni fait couler autant d’encre. Le grand hebdomadaire Die Zeit, par exemple, lui a consacré près d’une page entière dans quatre numéros successifs. D’abord pour dire qu’il s’agissait d’un mauvais roman, ensuite pour affirmer qu’il n’aurait jamais dû être écrit et encore moins publié, puis pour s’interroger sur le rapport inquiétant au passé dont il est le reflet et enfin pour annoncer qu’un tribunal pourrait bien le faire interdire. Même son de cloche scandalisé ou consterné au Süddeutsche Zeitung et au Frankfurter Allgemeine Zeitung, en Allemagne, et au Neue Zürcher Zeitung, en Suisse. Cette indignation est d’autant plus remarquable que le roman en question est signé d’un journaliste du Spieg
el, Takis Würger, et que, en Allemagne comme ailleurs, on évite d’éreinter l’ouvrage d’un confrère. Stella évoque librement Stella Goldschlag, une juive allemande qui a réellement existé et qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, a dénoncé d’autres juifs à la Gestapo pour sauver sa peau et celle de ses parents (lesquels furent malgré tout déportés). Un sujet délicat, surtout quand il est traité par un auteur allemand. Un sujet qui, en tout cas, aurait exigé une bonne dose de tact. Or, pour beaucoup de critiques, Takis Würger n’a pas fait preuve d’une grande subtilité. « Ce texte n’a aucune nécessité. Il n’aspire à rien sinon à être vulgaire et, dans ce but, il recourt aux ingrédients les plus grossiers qui soient : des nazis, des uniformes SS, une belle juive qui trahit des juifs. » Et Thomas Assheuer, du même journal que l’auteur, de renchérir : « Il y a du sexe et des drogues, des bars sinistres pour soldats de la Wehrmacht et de splendides hôtels de luxe, il y a un nazi violent et primitif et un SS snob et cultivé qui disserte sur Heinrich Heine et Richard Wagner. » Cette avalanche de clichés et de kitsch aurait pu se contenter d’ennuyer. Pourquoi a-t-elle, en outre, ulcéré ? « Les critiques littéraires y ont vu le symptôme d’une nouvelle façon d’aborder l’histoire allemande », estime Thomas Assheuer, qui reproche, en l’espèce, à Würger de se promener à travers les drames de cette époque comme dans un parc à thème. Cet éreintement (tempéré, il est vrai, par quelques louanges ici ou là) n’a pas empêché le livre d’être un succès. Une traduction française est d’ores et déjà prévue chez Gallimard.
LE LIVRE
LE LIVRE

Stella de Takis Würger, Hanser Verlag, 2019

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