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Néolithique : le piège de l’agriculture

L’invention de l’agriculture a entraîné des effets pervers en série. En se fixant dans des villages et en vivant en symbiose avec les animaux domestiques, les humains se sont privés de sources alimentaires diversifiées et ont contracté toutes sortes de maladies. La création des cités-États qui s’est ensuivie a renforcé les inégalités.


© Mattias Klum/National Geographic/Getty

Même dans les conditions les plus extrêmes, les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas à lutter constamment pour leur survie et disposaient de temps libre. Ici, un chasseur penan de Bornéo.

Quand nos ancêtres ont commencé à apprivoiser le feu, vraisemblablement quelque part en Afrique il y a environ 400 000 ans, notre planète a changé de cap. Comment s’y sont-ils pris ? Nous n’en avons aucune idée. Ont-ils récupéré des feuilles enflammées après un feu de forêt ? Ou bien ont-ils entretenu les étincelles produites par la percussion d’une pierre contre une autre ou la friction de deux bouts de bois ? Toujours est-il que la domestication du feu a laissé une empreinte indélébile sur les écosystèmes terrestres et marqué l’entrée dans l’anthropocène, l’ère géologique durant laquelle les activités humaines ont commencé à avoir un effet sensible sur la planète. Dans Homo domesticus, James Scott parle d’anthropocène « faible » à propos de ces stades précoces, mais l’empreinte humaine ne cesse de s’accentuer depuis. Elle a franchi un palier avec l’adoption de l’agriculture il y a environ 10 000 ans, puis avec l’invention de la machine à vapeur vers 1780 et le largage de la première bombe atomique en 1945. Aujourd’hui, l’anthropocène est si fort qu’on ne sait plus à quoi pourrait ressembler le monde naturel 1. Le feu a changé les humains autant qu’il a changé le monde. La consommation d’aliments cuits a transformé nos organismes ; notre tube digestif s’est sensiblement raccourci, avec pour conséquence un surcroît d’énergie disponible pour le développement de notre cerveau. Le feu a aussi domestiqué Homo sapiens en lui apportant chaleur, protection et énergie. Si la maîtrise du feu marque le début du progrès humain vers la « civilisation », l’étape suivante – selon le récit traditionnel – a été l’invention de l’agriculture, il y a environ 10 000 ans. C’est l’agriculture, dit-on, qui nous a permis d’échapper à la pénible existence nomade des chasseurs-cueilleurs de l’âge de la pierre et de nous établir, de bâtir des villes et de créer les cités-États qui ont constitué le berceau des premières civilisations. Les gens y ont afflué car ils trouvaient, à l’abri de leurs épaisses murailles, sécurité, distractions et activités économiques. L’étape suivante a été l’effondrement des cités-États et les invasions barbares qui ont plongé les mondes civilisés – l’ancienne Mésopotamie, la Chine, la Méso-Amérique – dans les siècles obscurs. Les civilisations prospèrent puis s’effondrent. C’est du moins ce que nous dit le récit classique. premiers récits du néolithique

Pourquoi l’humanité s’est-elle mise à l’agriculture ?

La cité-État sous sa forme parfaite est l’idéal, profondément ancré dans la psyché occidentale, sur lequel est fondée notre conception de l’État­-nation, et que l’on retrouve in fine chez Donald Trump avec son idée de mur « urbain » visant à interdire l’entrée à la horde de barbares mexicains, ou chez les partisans du Brexit avec leur désir de « reprendre le contrôle » des mains des bureaucrates européens. Et si le récit classique était complètement erroné ? Et si les ruines antiques témoignaient davantage d’une aberration au regard du cours normal des affaires humaines que d’un passé glorieux dont nous devrions aspirer à perpétuer les prouesses ? Et si l’avènement de l’agriculture ne nous avait pas libérés mais au contraire asservis ? Scott propose un contre-récit nettement plus passionnant, ne serait-ce que parce qu’il se garde de toute autosatisfaction à l’égard de ce que l’humain a accompli. L’exposé qu’il fait du passé lointain n’entend pas mettre un point final au débat, mais il est sans aucun doute plus exact que celui auquel nous sommes habitués et fait apparaître les faiblesses de la pensée politique contemporaine, qui repose sur l’idée de progrès continu de l’humanité et sur l’idéal de la cité-État et de l’État-nation. Pourquoi l’humanité s’est-elle donc mise à l’agriculture ? Lors d’un colloque à Chicago en 1966, l’anthropologue Marshall Sahlins s’appuya entre autres sur les travaux de Richard Lee sur les !Kungs du Kalahari pour affirmer que les chasseurs-cueilleurs représentaient la « première société d’abondance » 2. Même dans les environnements les plus extrêmes, expliquait-il, les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas à lutter constamment pour leur survie et disposaient de temps libre. Marshall Sahlins et ses inspirateurs sont peut-être allés un peu loin, omettant par exemple de prendre en compte le temps consacré à la préparation des aliments (il fallait en casser, des noix de mugongo !). Mais leur thèse était suffisamment étayée pour porter un coup sévère à l’idée que l’agriculture avait été un salut pour les chasseurs-cueilleurs : de quelque façon que l’on considère la question, l’agriculture représente une charge de travail plus lourde et demande un effort physique plus important que les activités de chasse et de cueillette ; et plus on en apprend, fait valoir James Scott, plus les chasseurs-cueilleurs apparaissent sous un jour favorable, si l’on en juge par leur régime alimentaire, leur santé et leur temps libre. La plus grande erreur de l'humanité   C’est particulièrement vrai des chasseurs-cueilleurs qui habitaient les zones humides où se sont formées les premières communautés agricoles, dans le Croissant fertile – cette bande de l’Asie du Sud-Ouest englobant ce qui est aujourd’hui la Jordanie, les Territoires palestiniens, Israël, le Liban, la Syrie, le sud de la Turquie, l’Iran et l’Irak. Le livre de James Scott est centré sur la Mésopotamie – la région située entre le Tigre et l’Euphrate où sont nées les premières cités-États –, mais il fait aussi beaucoup d’incursions dans la Chine ancienne, la Méso-Amérique et le monde gréco-romain.  

La sédentarisation des chasseurs-cueilleurs

Jusqu’à il y a environ 10 000 ans, la Mésopotamie était peuplée de chasseurs-cueilleurs qui y disposaient d’une grande variété de ressources : roseaux et carex pour la construction et l’alimentation, plantes comestibles (scirpe des marais, queue-de-chat, nénuphar), tortues, poissons, mollusques, crustacés, oiseaux, gibier d’eau, petits mammifères et gazelles migratrices, qui étaient la principale source de protéines. Ailleurs dans le monde aussi, les chasseurs-cueilleurs avaient accès à des zones humides. En Chine, dans la baie de Hangzhou, près de ce qui est aujourd’hui Shanghai, des sites archéologiques extrêmement bien conservés dans des zones marécageuses montrent que des chasseurs-cueilleurs y sont devenus sédentaires du fait de l’abondance de ressources naturelles. J’effectue pour ma part mon travail de terrain dans la région du wadi [oued] Feinan, dans le sud de la Jordanie, une étendue aujourd’hui aride et dépourvue d’arbres mais où coulait il y a 12 000 ans un cours d’eau pérenne qui, à son confluent avec le wadi Dana, formait une niche écologique semblable à une oasis. C’est là qu’est situé le site WF 16, qui date du début du néolithique (on parle de néolithique bien qu’on n’y trouve pas trace de plantes ou d’animaux domestiqués). Une agglomération dense d’une trentaine d’habitations semi-enterrées y a été édifiée il y a 12 500 à 10 500 ans par des chasseurs-cueilleurs qui y bénéficiaient manifestement d’un assortiment de ressources diversifiées et durables : chèvres sauvages, oiseaux, figues, herbes sauvages, fruits à coque, etc. Je présume qu’ils pratiquaient également une forme ou une autre de gestion de l’environnement : brûlis pour stimuler la repousse, construction de petits barrages pour retenir et détourner l’eau, abattage sélectif d’animaux afin d’assurer le renouvellement des troupeaux sauvages. La diversité était la clé de la sécurité alimentaire : si telle denrée alimentaire venait à disparaître, il en restait toujours d’autres. Si bien que les chasseurs-cueilleurs pouvaient choisir de se sédentariser sans avoir pour autant à cultiver la terre ou à élever du bétail. Le premier orge et le premier blé cultivés proviennent de légères modifications apportées à leurs variétés sauvages : arrachage des mauvaises herbes, élimination des ravageurs, repiquage de plants et ensemencement de sols alluviaux. Les chasseurs-cueilleurs auraient donc pu bénéficier d’une nouvelle source d’alimentation moyennant un faible surcroît d’efforts. Pour quelle raison mystérieuse la culture des céréales a-t-elle pris le dessus ? Pourquoi les chasseurs-cueilleurs ont-ils abandonné leur vie d’abondance au profit d’une existence beaucoup plus pénible et dangereuse, en ne cultivant qu’une gamme bien plus réduite de plantes et en élevant du bétail ? C’est une question cruciale à laquelle n
ous n’avons pas de réponse satisfaisante. Était-ce un choix ? Ou bien, en plantant des graines pour la première fois, sommes-nous tombés dans un piège, devenant prisonniers des cycles saisonniers de semailles et de moissons dont nous n’avons jamais pu sortir ? James Scott se demande si les chasseurs-cueilleurs n’ont pas été contraints de se mettre à l’agriculture en raison du Dryas récent, une période marquée par un refroidissement notable et un climat beaucoup plus sec, survenue il y a 12 900 à 11 700 ans. Mais, si le changement climatique a pu inciter les hommes à tenter davantage d’expériences d’agriculture et d’élevage, la période du Dryas récent est trop ancienne : on ne voit apparaître de communautés se consacrant entièrement aux céréales et au bétail qu’à partir d’il y a environ 10 000 ans. James Scott néglige un autre facteur possible : la foi religieuse 3. La découverte en 1994 du sanctuaire néolithique de Göbekli Tepe, perché sur une butte dans le sud-est de la Turquie, a remis en cause la vision du néolithique en vigueur en archéologie. Sur ce site, des chasseurs-cueilleurs avaient érigé, il y a quelque 11 000 ans, un vaste ensemble de monolithes sculptés à l’endroit même où des variétés de blé domestiqué ont fait leur apparition. Néolithique et réchauffement  

La thèse du piège

À Göbekli, il a fallu disposer de quantités impressionnantes de nourriture pour alimenter les ouvriers et ceux qui se rassemblaient lors des rituels. Mais que sont quelques calories supplémentaires dépensées dans les champs au regard des efforts déployés pour la construction du site et des dommages corporels, des maladies et des décès qu’ils ont occasionnés ? Même ainsi, Göbekli ne permet pas d’expliquer que la culture des céréales et l’élevage de chèvres aient pris un tel essor ailleurs. Personnellement, je vois mal comment ne pas adhérer à la thèse du piège : nous nous sommes involontairement laissé enfermer dans le mode de vie agricole que nous avions crééet que l’idéologie néolithique a ensuite légitimé. On trouve la trace de rites funéraires et de cultes des crânes humains dans tout le Croissant fertile. J’en observe les conséquences dans le wadi Feinan. Il y a près de 10 500 ans, la localité de chasseurs-cueilleurs de WF16 a été abandonnée au profit du village néolithique agricole Ghouweir 1, avec des maisons rectangulaires en pierre et des greniers. Les fouilles ont mis au jour des quantités de meules qui prouvent que l’on s’y livrait à l’éreintant travail de broyage des grains d’orge. Et, à la même période, les chèvres domestiquées avaient commencé à détruire la végétation locale – première étape vers la désertification actuelle. Ce n’est pas seulement la charge de travail requise qui rend le passage à l’agriculture si surprenant. Scott fait valoir que ces premiers villages néolithiques – il préfère parler de « camps de regroupement plurispécifiques » – comportaient de graves risques pour la santé de ceux qui y intervenaient ou y habitaient. Ces villages étaient surpeuplés d’humains et d’animaux, et envahis par leurs déjections ; les souris, les rats et les corbeaux y avaient élu domicile, avec leur cortège de microparasites qui venaient s’ajouter à une communauté en plein essor de puces, de poux et d’acariens. Jusqu’à il y a environ 10 800 ans, sur le site WF16, les ordures ménagères étaient abandonnées sur le sol des habitations ou entre les maisons ; après cette date, il semble qu’une décharge collective centralisée ait été mise en place – mais ce n’était probablement qu’un amas pestilentiel situé à proximité immédiate des habitations. Sur le site néolithique ancien de Boncuklu Tarla, en Turquie, les fouilles réalisées par Douglas Baird, de l’université de Liverpool, ont mis en évidence des latrines au milieu du village. De surcroît, une alimentation de moins en moins variée aurait davantage exposé aux maladies. Les épidémies ou la mauvaise santé chronique expliquent peut-être mieux que les rituels, les idéologies et les conflits la forte concentration de restes humains que l’on trouve souvent sous le sol des maisons ou dans des constructions du néolithique. Les restes d’environ 70 individus ont été découverts dans le « bâtiment des crânes » de Çayönü, en Turquie (vers 9000 avant notre ère). Sur le site néolithique de Bestansur, dans le Kurdistan irakien (vers 9500 avant notre ère), Roger et Wendy Matthews, de l’université de Reading, sont en train d’exhumer une masse de corps – des nourrissons essentiellement – d’un seul et même bâtiment. Et, partout dans la région, des traces d’enterrements multiples ont été découvertes sous les habitations dans des sites du néolithique tardif. Beaucoup de villages néolithiques ont été visiblement abandonnés à la hâte, peut-être en raison de maladies endémiques.  

La création de cités­-États

Les humains n’étaient pas les seuls concernés : caprins, ovins et bovins ont certainement souffert eux aussi de l’entassement. Sous l’effet conjugué de l’abattage sélectif et de la domestication, le dimorphisme sexuel de ces animaux a décliné, la néoténie (conservation des caractères juvéniles à l’âge adulte) est apparue, et la taille et la fonction de leur cerveau se sont modifiées. Le mouton domestique possède un cerveau 24 % plus petit que celui de son homologue sauvage et il est moins craintif, ce qui s’explique probablement par une modification du système limbique impliqué dans les réactions émotionnelles. Les rongeurs des villages ont connu le même type de transformation, ce qui laisse penser que celle-ci résulte de la vie en agglomération et non de la sélection humaine. Par inférence, on peut présumer que les humains ont subi le même processus : en quoi le cerveau, la personnalité, le mode de pensée des agriculteurs du néolithique différaient-ils de ceux de leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs ? Ces changements ont-ils constitué une étape essentielle dans la domestication totale d’Homo sapiens? Selon le récit historique classique, une fois la transition vers l’agriculture effectuée, les progrès auraient été très rapides et auraient abouti à la création de cités­-États, avec leur architecture, leur art et leur économie sécurisée. Cela a fini par se produire en effet : vers 3200 avant notre ère, Ourouk, en Mésopotamie, était la plus grande ville du monde avec ses 25 000 à 50 000 habitants. À quoi s’ajoutèrent bientôt Kish, Nippour, Isin, Lagash, Eridou et Our. Toutes ces villes possédaient une architecture monumentale et d’épais remparts ; une classe de fonctionnaires et de prêtres, une production artisanale centralisée, notamment de céramique et de textile, une hiérarchie sociale coiffée par un roi, ainsi que – marque essentielle du progrès humain – des collecteurs d’impôts. Mais pourquoi a-t-il fallu autant de temps – environ 4 000 ans - pour voir apparaître les cités-États ? La raison tient sans doute aux maladies, aux épidémies et à la fragilité économique de ces villages du néolithique. Comment ont-ils même pu survivre et se développer ? Eh bien, parce que même si l’agriculture a sans doute beaucoup fait augmenter le taux de mortalité chez les enfants et les adultes, la sédentarité a aussi dû accroître la fécondité. Les contraintes de mobilité des chasseurs-cueilleurs faisaient qu’ils ne pouvaient guère avoir plus d’un enfant tous les quatre ans. Un accroissement de la fécondité un peu supérieur à celui de la mortalité pourrait expliquer cette croissance démographique lente mais régulière dans les villages. Dès 3500 avant notre ère, les conditions économiques et démographiques étaient réunies pour que des aspirants dirigeants s’emparent du pouvoir.   Comme l’explique James Scott, les cités-États étaient tributaires des céréales : blé et orge en Mésopotamie, millet en Chine, maïs en Méso­Amérique. Les céréales sont en effet faciles à taxer : elles parviennent à maturité à date régulière, le volume des récoltes s’évalue aisément et les grains sont faciles à diviser, à transporter et à distribuer en rations précisément mesurées en poids et en volume. Il est bien plus difficile de taxer des marchands qui font de la contrebande ou des cultures comme celles des tubercules, qui poussent sous terre et que l’on peut disséminer dans des zones boisées, ou de légumineuses telles que les pois chiches et les lentilles, dont la maturation s’étend sur une longue période. En plus, si la culture des céréales s’effectue à proximité d’un cours d’eau susceptible de servir au transport en vrac, un puissant pouvoir peut y voir le jour. C’est ce qui s’est produit près des réseaux de rivières ou de canaux en Mésopotamie et en Chine ancienne. La suite logique est la tenue de registres. En Mésopotamie, l’écriture a été adoptée à cet effet cinq siècles avant d’être utilisée pour la poésie et la littérature. On a retrouvé sur des tablettes d’argile quantité de listes comptabilisant les récoltes, les rendements et les impôts. On ignore toutefois s’il s’agit de prévisions et d’objectifs ou bien du recensement de récoltes effectivement réalisées. En Chine, les plus anciennes traces d’écriture ont été trouvées sur des os d’oracles datant de 1600 à 1050 avant notre ère, alors que la tenue de livres comptables n’a commencé qu’à la période des Royaumes combattants, entre 476 et 221 avant notre ère. Elle est devenue une obsession sous les Qin, qui ont tout fait pour imposer des méthodes de mesure standardisées d’un bout à l’autre de leur empire et en finir avec les pratiques locales.  

La soumission à l'autorité

Le troisième ingrédient requis pour la constitution de cités-États, après les céréales et la comptabilité, c’était bien sûr la population. Une population nombreuse. L’État le plus peuplé était aussi, en général, le plus riche de la région et le plus puissant militairement. La guerre entre États voisins était endémique – pour s’emparer non pas de territoires, mais de captifs. On cherchait à capturer non seulement des esclaves pour les travaux de force, mais aussi une main-d’œuvre qualifiée pour la construction de bateaux, le tissage ou le travail du métal. Parfois, des communautés entières étaient réinstallées au cœur de l’État afin que leur production agricole puisse être mieux contrôlée. L’essentiel était de créer les excédents agricoles requis pour nourrir les prêtres et les fonctionnaires, les artisans et les ouvriers qui creusaient les canaux et construisaient les murs. Mais il fallait contraindre les paysans, au risque de les voir fuir en masse. Les remparts autour des cités-États étaient sans doute destinés à empêcher davantage la population de sortir que les barbares d’entrer (le terme « barbare » et ses variantes sont utilisés par les cités-États pour stigmatiser ceux qui ne sont pas soumis à leur autorité ; les Huns, les Amorites, les Goths et autres tribus barbares n’étaient rien d’autre que des confédérations peu structurées de peuples disparates réunis temporairement pour des raisons militaires, et qui n’étaient qualifiés de « peuples » que par l’État qu’ils menaçaient. Scott emploie le mot « barbare » au sens de « peuple non administré par l’État », qu’il s’agisse de chasseurs-cueilleurs, d’agriculteurs ou d’éleveurs nomades). Pour décrire les premières cités-États de Mésopotamie, Scott extrapole à partir des documents historiques des grandes sociétés esclavagistes d’Athènes et de Rome. Ce qu’il dit des esclaves et de la façon dont ils étaient soumis nous semble étrangement familier. Tout comme les travailleurs émigrés et les réfugiés en Europe aujourd’hui, ils provenaient de villages éloignés et ils étaient séparés de leur famille, démoralisés et atomisés, et donc plus faciles à soumettre. Et, comme les migrants actuels, les esclaves accomplissaient des tâches indispensables aux élites mais que les hommes libres ne voulaient pas effectuer. Et, comme les travailleurs réfugiés, les esclaves ont été peu à peu intégrés à la population locale, ce qui réduisait les risques d’insurrection et était donc nécessaire à la perpétuation d’une société recourant à l’esclavage. Dans certains des premiers États, la domestication humaine était poussée plus loin encore : les scribes d’Ourouk utilisaient les mêmes catégories d’âge et de sexe pour les travailleurs que pour les troupeaux contrôlés par l’État. Et les esclaves féminines étaient employées autant comme reproductrices que comme travailleuses manuelles. inégalités et esclavage   Les cités-États étaient fragiles. L’Ancien Empire égyptien s’est effondré aux alentours de 2100, Our III autour de 2000 et la civilisation minoenne palatiale autour de 1450 avant notre ère, pour citer trois exemples parmi tant d’autres. L’effondrement pouvait se résumer à l’abandon du centre et à la redistribution géographique de la population dans des villages autonomes jusqu’au cycle d’annexion suivant. Les forces de déstabilisation étaient telles qu’il est admirable qu’un État ait même pu se maintenir. Beaucoup ont eu des durées de vie très courtes : les Qin n’ont tenu que quinze ans et la troisième dynastie d’Our, moins de cent ans.  

L'apparition de maladies infectieuses

La santé demeurait un problème majeur. Presque toutes les maladies infectieuses dues à des micro-organismes spécifiquement adaptés à Homo sapiens sont apparues au cours des dix derniers millénaires, et nombre d’entre d’elles ces cinq mille dernières années, dans les bagages de la « civilisation » : choléra, variole, oreillons, grippe, varicelle, voire peut-être aussi paludisme. Les microbes voyageaient avec les marchandises et les personnes, accompagnant les armées, les esclaves ou les paysans dans leurs déplacements d’un État à un autre. La maladie pouvait détruire une récolte ou un cheptel, tout comme les inondations ou la sécheresse. Les inondations devinrent plus fréquentes en raison de la déforestation provoquée par une demande insatiable de bois d’œuvre et de bois de chauffage et par le surpâturage des chèvres. Sans arbres, l’eau de pluie pénétrait moins dans le sol jusqu’aux nappes phréatiques et se répandait à la surface, ravageant tout sur son passage. Avec la déforestation est venue l’érosion, et avec l’irrigation excessive la salinisation et la perte de fertilité des sols. À tout cela il faut ajouter les guerres incessantes qui éloignaient la population de l’agriculture et obligeaient les cités à choisir leur emplacement pour des raisons de sécurité plutôt que pour les perspectives économiques qu’il leur offrait. La cité-État pouvait aussi être détruite par des conflits internes : querelles de succession, guerres civiles, insurrections. Et, quand une élite se sent menacée, elle bascule souvent dans l’autodestruction, en taxant trop lourdement la population et en affamant les agriculteurs. aux sources de la violence   Scott se penche sur les effets positifs de l’effondrement d’un État. C’était souvent la meilleure chose qui pouvait arriver à une population, désormais délivrée des maladies, de l’impôt et du travail forcé. Dans les « siècles obscurs » (un terme de propagande prisé de l’élite) qui ont suivi, la démocratie et la culture ont pu s’épanouir. L’Iliade et L’Odyssée d’Homère datent des « siècles obscurs » de la Grèce 4. Les conséquences de l’effondrement d’un État sont aujourd’hui bien différentes, puisqu’il n’y a plus de monde barbare où trouver refuge. Quand la Syrie s’est effondrée, ses ressortissants n’ont eu d’autre choix que de passer la frontière pour se rendre dans un autre État, le Liban, la Jordanie ou la Turquie.   Pour James Scott, la période des États antiques a été « l’âge d’or des barbares ». Ces derniers pouvaient fondre sur un État comme s’il s’agissait d’un nouveau terrain de chasse ou de cueillette – « les razzias sont notre agriculture », disait un dicton berbère. Ou bien ils pouvaient commercer. Les chasseurs, les cueilleurs et les pêcheurs fournissaient des produits très prisés en provenance des montagnes et des forêts, comme l’ivoire, la corne de rhinocéros, les épices, les plumes, la cire d’abeille et les fourrures ; d’autres encore contrôlaient les voies commerciales et, ce faisant, le trafic d’esclaves. Quand ils y trouvaient un intérêt, les barbares pouvaient se faire employer comme mercenaires, voire conquérir un État et en devenir la classe dirigeante . Dans le récit de Scott, barbares et cités-États sont interdépendants. Ils prospèrent et déclinent de concert : les Huns et les Romains, les Peuples de la Mer et les Égyptiens. Et, pendant l’essentiel de l’histoire, la majorité de la population a vécu dans le monde barbare. Selon Scott, l’âge d’or des barbares n’a pris fin qu’il y a quatre siècles, au moment où les États ont acquis une puissance écrasante, notamment du fait de l’invention d’une poudre à canon durable. Ce qui, bien sûr, est une façon de faire du feu à partir d’une étincelle et nous ramène à ce « moment » d’il y a 400 000 ans qui a marqué le début non pas du progrès continu de la civilisation, mais de cette affaire chaotique et compliquée qu’est le passé de l’humanité. — Cet article est paru dans la London Review of Books le 30 novembre 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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Homo domesticus, une histoire profonde des premiers États de James C. Scott, La Découverte, 2019

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