Néolithique : le piège de l’agriculture
par Steven Mithen

Néolithique : le piège de l’agriculture

L’invention de l’agriculture a entraîné des effets pervers en série. En se fixant dans des villages et en vivant en symbiose avec les animaux domestiques, les humains se sont privés de sources alimentaires diversifiées et ont contracté toutes sortes de maladies. La création des cités-États qui s’est ensuivie a renforcé les inégalités.

Publié dans le magazine Books, mai 2019. Par Steven Mithen

© Mattias Klum/National Geographic/Getty

Même dans les conditions les plus extrêmes, les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas à lutter constamment pour leur survie et disposaient de temps libre. Ici, un chasseur penan de Bornéo.

Quand nos ancêtres ont commencé à apprivoiser le feu, vraisemblablement quelque part en Afrique il y a environ 400 000 ans, notre planète a changé de cap. Comment s’y sont-ils pris ? Nous n’en avons aucune idée. Ont-ils récupéré des feuilles enflammées après un feu de forêt ? Ou bien ont-ils entretenu les étincelles produites par la percussion d’une pierre contre une autre ou la friction de deux bouts de bois ? Toujours est-il que la domestication du feu a laissé une empreinte indélébile sur les écosystèmes terrestres et marqué l’entrée dans l’anthropocène, l’ère géologique durant laquelle les activités humaines ont commencé à avoir un effet sensible sur la planète. Dans Homo domesticus, James Scott parle d’anthropocène « faible » à propos de ces stades précoces, mais l’empreinte humaine ne cesse de s’accentuer depuis. Elle a franchi un palier avec l’adoption de l’agriculture il y a environ 10 000 ans, puis avec l’invention de la machine à vapeur vers 1780 et le largage de la première bombe atomique en 1945. Aujourd’hui, l’anthropocène est si fort qu’on ne sait plus à quoi pourrait ressembler le monde naturel 1. Le feu a changé les humains autant qu’il a changé le monde. La consommation d’aliments cuits a transformé nos organismes ; notre tube digestif s’est sensiblement raccourci, avec pour conséquence un surcroît d’énergie disponible pour le développement de notre cerveau. Le feu a aussi domestiqué Homo sapiens en lui apportant chaleur, protection et énergie. Si la maîtrise du feu marque le début du progrès humain vers la « civilisation », l’étape suivante – selon le récit traditionnel – a été l’invention de l’agriculture, il y a environ 10 000 ans. C’est l’agriculture, dit-on, qui nous a permis d’échapper à la pénible existence nomade des chasseurs-cueilleurs de l’âge de la pierre et de nous établir, de bâtir des villes et de créer les cités-États qui ont constitué le berceau des premières civilisations. Les gens y ont afflué car ils trouvaient, à l’abri de leurs épaisses murailles, sécurité, distractions et activités économiques. L’étape suivante a été l’effondrement des cités-États et les invasions barbares qui ont plongé les mondes civilisés – l’ancienne Mésopotamie, la Chine, la Méso-Amérique – dans les siècles obscurs. Les civilisations prospèrent puis s’effondrent. C’est du moins ce que nous dit le récit classique. Pourquoi l’humanité s’est-elle mise à l’agriculture ? La cité-État sous sa forme parfaite est l’idéal, profondément ancré dans la psyché occidentale, sur lequel est fondée notre conception de l’État­-nation, et que l’on retrouve in fine chez Donald Trump avec son idée de mur « urbain » visant à interdire l’entrée à la horde de barbares mexicains, ou chez les partisans du Brexit avec leur désir de « reprendre le contrôle » des mains des bureaucrates européens. Et si le récit classique était complètement erroné ? Et si les ruines antiques témoignaient davantage d’une aberration au regard du cours normal des affaires humaines que d’un passé glorieux dont nous devrions aspirer à perpétuer les prouesses ? Et si l’avènement de l’agriculture ne nous avait pas libérés mais au contraire asservis ? Scott propose un contre-récit nettement plus passionnant, ne serait-ce que parce qu’il se garde de toute autosatisfaction à l’égard de ce que l’humain a accompli. L’exposé qu’il fait du passé lointain n’entend pas mettre un point final au débat, mais il est sans aucun doute plus exact que celui auquel nous sommes habitués et fait apparaître les faiblesses de la pensée politique contemporaine, qui repose sur l’idée de progrès continu de l’humanité et sur l’idéal de la cité-État et de l’État-nation. Pourquoi l’humanité s’est-elle donc mise à l’agriculture ? Lors d’un colloque à Chicago en 1966, l’anthropologue Marshall Sahlins s’appuya entre autres sur les travaux de Richard Lee sur les !Kungs du Kalahari pour affirmer que les chasseurs-cueilleurs représentaient la « première société d’abondance » 2. Même dans les environnements les plus extrêmes, expliquait-il, les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas à lutter constamment pour leur survie et disposaient de temps libre. Marshall Sahlins et ses inspirateurs sont peut-être allés un peu loin, omettant par exemple de prendre en compte le temps consacré à la préparation des aliments (il fallait en casser, des noix de mugongo !). Mais leur thèse était suffisamment étayée pour porter un coup sévère à l’idée que l’agriculture avait été un salut pour les chasseurs-cueilleurs : de quelque façon que l’on considère la question, l’agriculture représente une charge de travail plus lourde et demande un effort physique plus important que les activités de chasse et de cueillette ; et plus on en apprend, fait valoir James Scott, plus les chasseurs-cueilleurs apparaissent sous un jour favorable, si l’on en juge par leur régime alimentaire, leur santé et leur temps libre.   C’est particulièrement vrai des chasseurs-cueilleurs qui habitaient les zones humides où se sont formées les premières communautés agricoles, dans le Croissant fertile – cette bande de l’Asie du Sud-Ouest englobant ce qui est aujourd’hui la Jordanie, les Territoires palestiniens, Israël, le Liban, la Syrie, le sud de la Turquie, l’Iran et l’Irak. Le livre de James Scott est centré sur la Mésopotamie – la région située entre le Tigre et l’Euphrate où sont nées les premières cités-États –, mais il fait aussi beaucoup d’incursions dans la Chine ancienne, la Méso-Amérique et le monde gréco-romain.   La sédentarisation des chasseurs-cueilleurs Jusqu’à il y a environ 10 000 ans, la Mésopotamie était peuplée de chasseurs-cueilleurs qui y disposaient d’une grande variété de ressources : roseaux et carex pour la construction et l’alimentation, plantes comestibles (scirpe des marais, queue-de-chat, nénuphar), tortues, poissons, mollusques, crustacés, oiseaux, gibier d’eau, petits mammifères et gazelles migratrices, qui étaient la principale source de protéines. Ailleurs dans le monde aussi, les chasseurs-cueilleurs avaient accès à des zones humides. En Chine, dans la baie de Hangzhou, près de ce qui est aujourd’hui Shanghai, des sites archéologiques extrêmement bien conservés dans des zones marécageuses montrent que des chasseurs-cueilleurs y sont devenus sédentaires du fait de l’abondance de ressources naturelles. J’effectue pour ma part mon travail de terrain dans la région du wadi [oued] Feinan, dans le sud de la Jordanie, une étendue aujourd’hui aride et dépourvue d’arbres mais où coulait il y a 12 000 ans un cours d’eau pérenne qui, à son confluent avec le wadi Dana, formait une niche écologique semblable à une oasis. C’est là qu’est situé le site WF 16, qui date du début du néolithique (on parle de néolithique bien qu’on n’y trouve pas trace de plantes ou d’animaux domestiqués). Une agglomération dense d’une trentaine d’habitations semi-enterrées y a été édifiée il y a 12 500 à 10 500 ans par des chasseurs-cueilleurs qui y bénéficiaient manifestement d’un assortiment de ressources diversifiées et durables : chèvres sauvages, oiseaux, figues, herbes sauvages, fruits à coque, etc. Je présume qu’ils pratiquaient également une forme ou une autre de gestion de l’environnement : brûlis pour stimuler la repousse, construction de petits barrages pour retenir et détourner l’eau, abattage sélectif d’animaux afin d’assurer le renouvellement des troupeaux sauvages. La diversité était la clé de la sécurité alimentaire : si telle denrée alimentaire venait à disparaître, il en restait toujours d’autres. Si bien que les chasseurs-cueilleurs pouvaient choisir de se sédentariser sans avoir pour autant à cultiver la terre ou à élever du bétail. Le premier orge et le premier blé cultivés proviennent de légères modifications apportées à leurs variétés sauvages : arrachage des mauvaises herbes, élimination des ravageurs, repiquage de plants et ensemencement de sols alluviaux. Les chasseurs-cueilleurs auraient donc pu bénéficier d’une nouvelle source d’alimentation moyennant un faible surcroît d’efforts. Pour quelle raison mystérieuse la culture des céréales a-t-elle pris le dessus ? Pourquoi les chasseurs-cueilleurs ont-ils abandonné leur vie d’abondance au profit d’une existence beaucoup plus pénible et dangereuse, en ne cultivant qu’une gamme bien plus réduite de plantes et en élevant du bétail ? C’est une question cruciale à laquelle nous n’avons pas de réponse satisfaisante. Était-ce un choix ? Ou bien, en plantant des graines pour la première fois, sommes-nous tombés dans un piège, devenant prisonniers des cycles saisonniers de semailles et de moissons dont nous n’avons jamais pu sortir ? James Scott se demande si les chasseurs-cueilleurs n’ont pas été contraints de se mettre à l’agriculture en raison du Dryas récent, une période marquée par un refroidissement notable et un climat beaucoup plus sec, survenue il y a 12 900 à 11 700 ans. Mais, si le changement climatique a pu inciter les hommes à tenter davantage d’expériences d’agriculture et d’élevage, la période du Dryas récent est trop ancienne : on ne voit apparaître de communautés se consacrant entièrement aux céréales et au bétail qu’à partir d’il y a environ 10 000 ans. James Scott néglige un autre facteur possible : la foi religieuse 3. La découverte en 1994 du sanctuaire néolithique de Göbekli Tepe, perché sur une butte dans le sud-est de la Turquie, a remis en cause la vision du néolithique en vigueur en archéologie. Sur ce site, des chasseurs-cueilleurs avaient érigé, il y a quelque 11 000 ans, un vaste ensemble de monolithes sculptés à l’endroit même où des variétés de blé domestiqué ont fait leur apparition.   La thèse du piège À Göbekli, il a fallu disposer de quantités impressionnantes de nourriture pour alimenter les ouvriers et ceux qui se rassemblaient lors des rituels. Mais que sont quelques calories supplémentaires dépensées dans les champs au regard des efforts déployés pour la construction du site et des dommages corporels, des maladies et des décès qu’ils ont occasionnés ? Même ainsi, Göbekli ne permet pas d’expliquer que la culture des céréales et l’élevage de chèvres aient pris un tel essor ailleurs. Personnellement, je vois mal comment ne pas adhérer à la thèse du piège : nous nous sommes involontairement laissé enfermer dans le mode de vie agricole que nous avions créé – et que l’idéologie néolithique a ensuite légitimé. On trouve la trace de rites funéraires et de cultes des crânes humains dans tout le Croissant fertile. J’en…
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