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Néolithique : les premières cités-États

Les agriculteurs sédentaires des premières cités-États avaient une existence plus facile, plus libre et plus saine que le dit James Scott. Et leur régime alimentaire était plus diversifié. Les vertus des peuples sans État ne résistent pas à l’examen.


© Leo Ramirez / AFP

Sans État ni impôts, les sociétés de chasseurs-cueilleurs vivaient plus paisiblement, sans souffrir de la guerre ni de la servitude. Ici, dans l’Amazonie vénézuélienne.

Dans Homo domesticus, James Scott analyse l’émergence de l’agriculture et de l’élevage, la consolidation éphémère puis la désintégration des premiers « États » et leur dépendance vis-à-vis des peuples sans État. C’est le dernier d’une série d’ouvrages stimulants que le politologue a consacrés aux peuples qui résistent à l’autorité des États et s’y soustraient. C’est aussi un éloge dithyrambique de la survie des peuples sans État à l’époque moderne. Scott a développé ses idées au fil des décennies. Dans « L’économie morale du paysan, rébellion et subsistance en Asie du Sud-Est » (1976, non traduit), il soutenait que les paysans partagent la conviction collectiviste que chacun a un droit d’accès à la nourriture et y voyait la base de la rébellion paysanne contre le colonialisme français au Vietnam. Dans « Les armes des faibles » (1985, non traduit), il postulait que la « résistance quotidienne » non violente a été beaucoup plus répandue qu’on le croit et beaucoup plus efficace contre le pouvoir colonial et celui de l’État que les révolutions. Dans « Voir comme un État » (1998, non traduit), il étudiait la manière dont les États ont usé de leur pouvoir pour simplifier les pratiques traditionnelles et les rendre lisibles ; il puisait ses exemples dans « le modernisme autoritaire scientiste » (high modernism) de l’URSS dans les années 1930 et les politiques socialistes d’États africains. On trouve la conclusion logique de ces idées dans Zomia ou l’Art de ne pas être gouverné (Seuil, 2013), dont le sous-titre d’origine était : « Une histoire anarchiste des régions montagneuses d’Asie du Sud-Est ». Il s’agissait d’une vaste étude de plusieurs peuples autochtones de Zomia, une région montagneuse qui s’étend de l’est de l’Inde au sud de la Chine, et de leurs stratégies pour échapper à l’emprise des États. Scott faisait valoir dans ce livre que des pratiques agraires ont une signification politique. La riziculture en terrain inondé, par exemple, a facilité le contrôle de l’État et le prélèvement de l’impôt, tandis que la culture de tubercules était un moyen efficace d’y échapper. Les États ont cherché à concentrer les populations dans les vallées pour favoriser la levée de l’impôt et la conscription ; la mobilité et la vie en zone montagneuse contrecarraient toute forme de contrôle. Il soutient même que certains de ces peuples ont abandonné leur langue écrite pour éviter de figurer dans les registres. Scott admet s’être appuyé sur les travaux d’autres chercheurs et considère que sa contribution vaut par la manière dont il organise leurs idées. De fait, Homo domesticus est né de son souci d’actualiser ses cours à l’université, ce qui l’a conduit à lire les derniers travaux sur les origines de l’agriculture et les premières cités-États dans l’ancienne Mésopotamie. Il a vu que les recherches récentes remettaient en cause la doctrine qu’il avait lui-même enseignée. Homo domesticus synthétise ces recherches, en les rattachant aux thèses qu’il a développées dans Zomia. Selon lui, l’idée que la civilisation incarnait le progrès et que les agriculteurs sédentaires remplaçaient des « chasseurs-cueilleurs barbares, sauvages, primitifs, brutaux et sans foi ni loi » a « fasciné » la communauté scientifique. Or, observe Scott, il n’y a pas eu de passage soudain de la chasse et la cueillette à l’agriculture. Il cite des travaux montrant que la sédentarité précède l’agriculture, que des peuples sédentaires ont pratiqué à la fois l’agriculture et la cueillette et la chasse pendant des millénaires, et sont parfois retournés à un mode de vie nomade. Au Proche-Orient et ailleurs, les premiers villages ont été établis dans des zones humides, où l’on pouvait combiner une agriculture de décrue en disséminant des graines sur le limon fertile et des activités de chasse et de cueillette. Scott propose une définition large de la domestication, allant au-delà des céréales et du bétail pour inclure le façonnage du paysage local, à commencer par la « domestication » du feu. Il se prévaut des idées du journaliste Michael Pollan et de l’anthropologue Edward Evans-Pritchard, pour qui l’interdépendance qui s’est créée entre les premiers agriculteurs, leurs cultures et leurs bêtes a eu pour effet de les « domestiquer » eux-mêmes. Pollan s’est rendu compte en binant son potager qu’il était devenu « l’esclave » de ses pommes de terre 1 et Evans-Pritchard disait des Nuers du sud du Soudan qu’ils étaient des parasites de leurs vaches et inversement 2.  

Le socle des premières cités-États

Scott affirme que le passage à l’agriculture a restreint l’existence et les connaissances des humains. Il compare le savoir extraordinairement étendu que les chasseurs-cueilleurs avaient des plantes, des animaux et de leur environnement à celui, limité, de l’agriculteur moderne. Il prend l’exemple du Farmers’ Almanac, l’almanach des agriculteurs américains, qui se bornait à indiquer à quel moment il fallait planter le maïs. L’agriculture, selon lui, a enchaîné les agriculteurs à des routines axées sur leurs cultures céréalières qui sont devenues un élément central du « processus de civilisation ». Sur la base des travaux de l’économiste Ester Boserup et d’autres, il affirme que les chasseurs-cueilleurs avaient une existence beaucoup plus facile, bénéficiaient d’une meilleure alimentation que les premiers agriculteurs et ne seraient pas passés de leur plein gré à la vie sédentaire et à la « pénibilité » de l’agriculture. À le lire, la sédentarité a fait des villages néolithiques des « camps de regroupement plurispécifiques » où les animaux ont transmis aux humains à peu près toutes les grandes maladies qui n’ont cessé, depuis, de ravager les civilisations. Il affirme aussi que le régime alimentaire des agriculteurs, fondé sur les végétaux, était moins nutritif que celui des chasseurs-cueilleurs. Nonobstant ces critiques, il en vient à admettre ceci : « Sous un aspect au moins, le récit traditionnel sur le progrès de la civilisation est tout à fait juste. La domestication des plantes et des animaux a bel et bien rendu possible un degré de sédentarité qui se trouve au fondement des civilisations et des États les plus anciens et de l
eurs réalisations culturelles. » Et cependant, « reposant sur un degré avancé de concentration, l’agriculture néolithique était en un sens beaucoup plus productive, mais aussi beaucoup plus fragile que la chasse et la cueillette ou même que l’agriculture itinérante ». Les cultures céréalières étaient le socle des premières cités-États qui se sont formées vers 3300 avant notre ère, écrit Scott. Il s’agissait de « cultures politiques » : elles fournissaient l’aliment de base ; on pouvait difficilement les soustraire au regard ; elles étaient « lisibles », en ce sens que la production pouvait être facilement mesurée et taxée ; et les grains étaient simples à stocker et transporter. Les lentilles ou les pois chiches n’auraient pas pu servir de base à un État, estime Scott, car ces légumineuses ne sont pas aussi faciles à contrôler que le blé ou l’orge. Il souligne aussi le rôle des murailles qui ont enfermé les agriculteurs à l’intérieur des cités-États et les ont protégés des raids des peuples sans État, et celui, crucial, de l’écriture pour la tenue des registres, la fiscalité et le contrôle de la population. Dans le chapitre 5, il montre l’importance du « travail forcé » dans la vie économique et politique des premiers États. S’il admet que l’on manque de preuves tangibles concernant l’ampleur et la nature exacte du travail forcé et la façon dont il a évolué, Scott cite l’historien Adam Hochschild, qui estime qu’en 1800 près des trois quarts de la population mondiale pouvaient être considérés comme asservis 3. Si on leur en donnait la possibilité, ou en cas de coup dur, les « civilisés » des cités-États prenaient volontiers le large et allaient rejoindre leurs frères d’autrefois chez les peuples sans État. inégalités et esclavage S’il se dit étonné par les « prouesses de gouvernance plus ou moins improvisées » des premiers États, il montre aussi la facilité avec laquelle ces États pouvaient s’effondrer. Il examine les raisons – maladie, guerre, écocide (essentiellement la déforestation et la salinisation des sols), surexploitation des ressources – qui pouvaient provoquer la désintégration d’un État. Mais il montre aussi que l’« effondrement » n’était pas forcément une catastrophe pour la population. Son sort pouvait s’en trouver amélioré puisque c’en était fini de l’impôt, de la servitude et des guerres, et que l’on pouvait retourner au stade de société préétatique ou sans État.    

L'âge d'or des barbares

aux sources de la violenceCette question conduit Scott à son chapitre de conclusion sur « l’âge d’or des barbares », qui a perduré jusqu’à l’époque coloniale moderne. Il affirme une nouvelle fois que les barbares vivaient mieux et qu’ils constituaient un refuge pour les habitants des États. Il est arrivé que des barbares s’emparent d’un État et en deviennent les dirigeants, comme la dynastie (mongole) Yuan et les Mandchous en Chine. Il est aussi arrivé que des États intègrent des barbares dans leurs forces armées, comme les Cosaques en Russie. Les barbares sans État sont à tous ces égards les « jumeaux cachés » de la civilisation. On ressort du livre avec l’impression que la civilisation est tyrannique et indigente et qu’elle ne doit sa survie qu’à des barbares libres et en bonne santé. De nombreux éléments vont toutefois à l’encontre de cette thèse. Le point le plus problématique de l’argumentation de Scott est l’importance qu’il attache aux « cultures politiques » que sont les céréales (le blé et l’orge) et qui, de son point de vue, ont restreint l’éventail de ressources alimentaires dont disposaient les « barbares ». Or le blé et l’orge sont pauvres en vitamine C et ne contiennent pas tous les acides aminés essentiels, en particulier la lysine, parfois la thréonine et le tryptophane. Si les « peuples étatiques » ne consommaient vraiment que des céréales, ils seraient morts en l’espace de quelques mois du scorbut (comme tant d’explorateurs des mers aux débuts de l’Europe moderne) ou auraient souffert de maladies débilitantes dues à une carence en protéines. Scott assure qu’il ne pouvait y avoir d’État fondé sur les pois chiches ou les lentilles, mais omet de préciser que ces légumineuses et d’autres ont été domestiquées en même temps que le blé et l’orge, sinon plus tôt ; elles ont été leurs « compagnons » au début de l’agriculture 4. Ensemble, les céréales et les légumineuses fournissaient les neuf acides aminés essentiels et les deux denrées étaient donc nécessaires à la subsistance de la population étatique 5. Les premiers États décrits par Scott étaient donc des États « légumineux » autant que céréaliers. En outre, dans son ouvrage consacré à la cuisine mésopotamienne, Jean Bottéro cite un ancien dictionnaire de termes liés à l’alimentation en sumérien et en akkadien 6 qui comporte quelque 800 entrées : 300 types de pains à base de différentes farines et fourrés de divers ingrédients, 20 variétés de fromages, une centaine de soupes, de nombreuses sortes de fruits, de légumes, de viandes, de poissons et de coquillages, d’insectes, de miel, d’huiles et de plantes aromatiques, que l’on consommait crus ou cuits, et que l’on pouvait faire sécher pour les conserver. Si les élites avaient un accès privilégié à cette diversité, les gens ordinaires devaient aussi en bénéficier, puisqu’ils en étaient les producteurs ou les cueilleurs, et ce d’autant plus qu’effectivement, comme le dit Scott, l’État taxait essentiellement les céréales. D’après une étude récente, ces sociétés consommaient aussi de la bière, qui a été pendant des millénaires le seul liquide non toxique, l’alcool tuant les microbes. Scott insiste sur les conséquences épidémiologiques de la concentration humaine et mentionne la consommation de bière mais n’explique pas que c’était une façon d’éviter les maladies liées à l’eau. Or les Mésopotamiens élaboraient plusieurs sortes de boissons fermentées. Cette diversité alimentaire montre que les agriculteurs des premiers États n’étaient pas inférieurs aux barbares pour ce qui est de leur maîtrise et de leur compréhension des denrées alimentaires. Scott affirme que les États ne survivaient qu’en s’approvisionnant auprès des barbares, mais Bottéro montre que ces aliments étaient originaires de la région et si variés que les Mésopotamiens n’ont jamais eu besoin d’importer de la nourriture d’autres régions.  

Agriculture et déclin physiologique

Scott mentionne à plusieurs reprises les travaux de chercheurs estimant que les peuples sans État avaient une alimentation plus saine que les peuples étatiques, étaient de ce fait de plus grande taille, en meilleure santé et vivaient plus longtemps. Il y voit notamment l’effet d’une plus grande consommation de viande. Mais des travaux récents viennent invalider cette hypothèse. Une étude de la collection Leverhulme de squelettes égyptiens de l’université de Cambridge (9 000 squelettes datant des chasseurs-cueilleurs du néolithique jusque vers 1500 avant notre ère) montre certes un déclin physiologique amorcé il y a 12 000 ans avec le passage à l’agriculture : les chasseurs-cueilleurs mesuraient 1,72 mètre en moyenne, les premiers agriculteurs seulement 1,62 mètre. Mais, il y a environ 4 000 ans, les agriculteurs ont recouvré les 1,72 mètre et la santé de leurs ancêtres. On retrouve un scénario comparable dans l’histoire de la transition vers l’agriculture en Europe centrale et méridionale entre l’Antiquité et la période médiévale, et les auteurs expliquent le déclin physiologique initial par la malnutrition et les maladies infantiles. Une thèse de doctorat fondée sur un échantillon plus large de squelettes égyptiens montre aussi que la stature a évolué de façon répétée pendant l’Antiquité, suivant la région, le sexe, l’origine ethnique et la période, ces variations étant liées aux stress environnementaux autant qu’à l’alimentation 7. Ces éléments indiquent que les différences physiologiques entre chasseurs-­cueilleurs et agriculteurs ne sont pas dues au seul régime alimentaire. Le rapport que Scott établit entre la bonne santé des peuples sans État et la consommation de viande fait un peu penser au « régime paléolithique » en vogue, un concept hasardeux. Un régime carné accroît aussi le risque d’athérosclérose et de maladie cardiaque. Une étude de momies égyptiennes, appartenant presque toutes à l’élite et dont le régime était extrêmement riche en produits carnés, a révélé beaucoup d’athérosclérose. Une étude comparative de restes momifiés de membres des élites de quatre sociétés antiques parvient à des résultats comparables, notamment chez les Inuits du Canada, qui se nourrissaient presque exclusivement de viande. Dans la mesure où les chasseurs-cueilleurs étaient de grands carnivores, ils n’étaient peut-être pas des modèles de santé. Une vaste littérature scientifique montre qu’un régime à base d’aliments d’origine végétale est bien meilleur pour la santé qu’un régime carné. L’alimentation des agriculteurs des sociétés étatiques était donc peut-être plus équilibrée que celle des barbares mangeurs de viande 8. Scott donne l’impression que les États s’apparentaient à des prisons. Ils érigent des murailles et recourent à l’esclavage pour confiner le gros de la population et imposer le « dur labeur » des travaux agricoles. Et pourtant l’agriculture ne se résumait pas à être, comme le dit Michael Pollan, esclave des pommes de terre. Tributaires des crues, les récoltes étaient saisonnières, si bien que la « pénibilité » du labour et de la moisson n’était une réalité qu’à certaines périodes de l’année. Ce qui prenait le plus de temps dans l’agriculture, note Scott, c’était d’éradiquer les nuisibles, une tâche peu pénible qui était peut-être accomplie en partie par des enfants. Les agriculteurs des cités-États faisaient aussi pousser des arbres fruitiers et ramassaient des plantes sauvages qui n’exigeaient pas de labour. Ils élevaient du bétail, pêchaient du poisson et élaboraient des boissons fermentées. Les agriculteurs ne retiraient-ils aucune fierté de leur travail ? Certes, les premiers États pouvaient être très tyranniques. Comme l’observe Scott, les premiers bâtisseurs d’État avaient peu de principes directeurs. Mais certains aspects au moins de ces nouveaux États et leur autoritarisme étaient hérités des peuples sans État. Scott l’admet, le travail forcé a précédé la formation des premiers États et était largement répandu chez les peuples sans État. Et, quand des peuples « barbares » comme les Mongols et les Mandchous se sont emparés d’États, ils n’ont pas aboli l’impôt ni supprimé la bureaucratie une fois au pouvoir mais se sont rapidement adaptés au système chinois. Certains de ces barbares se sont montrés au moins aussi autoritaires que les dirigeants des premiers États, ce que l’on peut vérifier en comparant par exemple la législation de Genghis Khan, le yasak, avec le code, tout aussi strict, du roi de Babylone Hammourabi.   La lecture d’Homo domesticus est réjouissante parce que Scott met en scène des victimes innocentes, des héros et des méchants. Mais le livre ne saurait en aucun cas passer pour une description rigoureuse de cette période déterminante de l’histoire humaine. Les premières cités-États étaient autoritaires, mais elles n’étaient pas les « États céréaliers » indigents que décrit Scott. Et les peuples sans État pouvaient être encore plus répressifs. Dans sa revue de la littérature scientifique récente, Scott n’a pas inclus assez d’études qui auraient pu contredire sa thèse. Les premiers États et leurs dirigeants n’étaient pas tous autoritaires, et la longue durée montre un progrès vers plus de liberté et d’humanité. Ces progrès n’ont pas seulement (voire pas du tout) résulté de l’exemple des enclaves barbares mais aussi des citadins instruits, qui ont pu faire évoluer leurs idées grâce à la hausse de la productivité vivrière induite par l’agriculture.   — Cet article est paru dans la revue Agricultural History, vol. 92, no 3, été 2018. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
LE LIVRE

La Plus Vieille Cuisine du monde de Jean Bottéro, Points Seuil (Première édition : Louis Audibert, 2002.), 2006

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