Néolithique : les premières cités-États
par Mark B. Tauger

Néolithique : les premières cités-États

Les agriculteurs sédentaires des premières cités-États avaient une existence plus facile, plus libre et plus saine que le dit James Scott. Et leur régime alimentaire était plus diversifié. Les vertus des peuples sans État ne résistent pas à l’examen.

Publié dans le magazine Books, mai 2019. Par Mark B. Tauger

© Leo Ramirez / AFP

Sans État ni impôts, les sociétés de chasseurs-cueilleurs vivaient plus paisiblement, sans souffrir de la guerre ni de la servitude. Ici, dans l’Amazonie vénézuélienne.

Dans Homo domesticus, James Scott analyse l’émergence de l’agriculture et de l’élevage, la consolidation éphémère puis la désintégration des premiers « États » et leur dépendance vis-à-vis des peuples sans État. C’est le dernier d’une série d’ouvrages stimulants que le politologue a consacrés aux peuples qui résistent à l’autorité des États et s’y soustraient. C’est aussi un éloge dithyrambique de la survie des peuples sans État à l’époque moderne. Scott a développé ses idées au fil des décennies. Dans « L’économie morale du paysan, rébellion et subsistance en Asie du Sud-Est » (1976, non traduit), il soutenait que les paysans partagent la conviction collectiviste que chacun a un droit d’accès à la nourriture et y voyait la base de la rébellion paysanne contre le colonialisme français au Vietnam. Dans « Les armes des faibles » (1985, non traduit), il postulait que la « résistance quotidienne » non violente a été beaucoup plus répandue qu’on le croit et beaucoup plus efficace contre le pouvoir colonial et celui de l’État que les révolutions. Dans « Voir comme un État » (1998, non traduit), il étudiait la manière dont les États ont usé de leur pouvoir pour simplifier les pratiques traditionnelles et les rendre lisibles ; il puisait ses exemples dans « le modernisme autoritaire scientiste » (high modernism) de l’URSS dans les années 1930 et les politiques socialistes d’États africains. On trouve la conclusion logique de ces idées dans Zomia ou l’Art de ne pas être gouverné (Seuil, 2013), dont le sous-titre d’origine était : « Une histoire anarchiste des régions montagneuses d’Asie du Sud-Est ». Il s’agissait d’une vaste étude de plusieurs peuples autochtones de Zomia, une région montagneuse qui s’étend de l’est de l’Inde au sud de la Chine, et de leurs stratégies pour échapper à l’emprise des États. Scott faisait valoir dans ce livre que des pratiques agraires ont une signification politique. La riziculture en terrain inondé, par exemple, a facilité le contrôle de l’État et le prélèvement de l’impôt, tandis que la culture de tubercules était un moyen efficace d’y échapper. Les États ont cherché à concentrer les populations dans les vallées pour favoriser la levée de l’impôt et la conscription ; la mobilité et la vie en zone montagneuse contrecarraient toute forme de contrôle. Il soutient même que certains de ces peuples ont abandonné leur langue écrite pour éviter de figurer dans les registres. Scott admet s’être appuyé sur les travaux d’autres chercheurs et considère que sa contribution vaut par la manière dont il organise leurs idées. De fait, Homo domesticus est né de son souci d’actualiser ses cours à l’université, ce qui l’a conduit à lire les derniers travaux sur les origines de l’agriculture et les premières cités-États dans l’ancienne Mésopotamie. Il a vu que les recherches récentes remettaient en cause la doctrine qu’il avait lui-même enseignée. Homo domesticus synthétise ces recherches, en les rattachant aux thèses qu’il a développées dans Zomia. Selon lui, l’idée que la civilisation incarnait le progrès et que les agriculteurs sédentaires remplaçaient des « chasseurs-cueilleurs barbares, sauvages, primitifs, brutaux et sans foi ni loi » a « fasciné » la communauté scientifique. Or, observe Scott, il n’y a pas eu de passage soudain de la chasse et la cueillette à l’agriculture. Il cite des travaux montrant que la sédentarité précède l’agriculture, que des peuples sédentaires ont pratiqué à la fois l’agriculture et la cueillette et la chasse pendant des millénaires, et sont parfois retournés à un mode de vie nomade. Au Proche-Orient et ailleurs, les premiers villages ont été établis dans des zones humides, où l’on pouvait combiner une agriculture de décrue en disséminant des graines sur le limon fertile et des activités de chasse et de cueillette. Scott propose une définition large de la domestication, allant au-delà des céréales et du bétail pour inclure le façonnage du paysage local, à commencer par la « domestication » du feu. Il se prévaut des idées du journaliste Michael Pollan et de l’anthropologue Edward Evans-Pritchard, pour qui l’interdépendance qui s’est créée entre les premiers agriculteurs, leurs cultures et leurs bêtes a eu pour effet de les « domestiquer » eux-mêmes. Pollan s’est rendu compte en binant son potager qu’il était devenu « l’esclave » de ses pommes de terre 1 et Evans-Pritchard disait des Nuers du sud du Soudan qu’ils étaient des parasites de leurs vaches et inversement 2.   Le socle des premières cités-États Scott affirme que le passage à l’agriculture a restreint l’existence et les connaissances des humains. Il compare le savoir extraordinairement étendu que les chasseurs-cueilleurs avaient des plantes, des animaux et de leur environnement à celui, limité, de l’agriculteur moderne. Il prend l’exemple du Farmers’ Almanac, l’almanach des agriculteurs américains, qui se bornait à indiquer à quel moment il fallait planter le maïs. L’agriculture, selon lui, a enchaîné les agriculteurs à des routines axées sur leurs cultures céréalières qui sont devenues un élément central du « processus de civilisation ». Sur la base des travaux de l’économiste Ester Boserup et d’autres, il affirme que les chasseurs-cueilleurs avaient une existence beaucoup plus facile, bénéficiaient d’une meilleure alimentation que les premiers agriculteurs et ne seraient pas passés de leur plein gré à la vie sédentaire et à la « pénibilité » de l’agriculture. À le lire, la sédentarité a fait des villages néolithiques des « camps de regroupement plurispécifiques » où les animaux ont transmis aux humains à peu près toutes les grandes maladies qui n’ont cessé, depuis, de ravager les civilisations. Il affirme aussi que le régime alimentaire des agriculteurs, fondé sur les végétaux, était moins nutritif que celui des chasseurs-cueilleurs. Nonobstant ces critiques, il en vient à admettre ceci : « Sous un aspect au moins, le récit traditionnel sur le progrès de la civilisation est tout à fait juste. La domestication des plantes et des animaux a bel et bien rendu possible un degré de sédentarité qui se trouve au fondement des civilisations et des États les plus anciens et de leurs réalisations culturelles. » Et cependant, « reposant sur un degré avancé de concentration, l’agriculture néolithique était en un sens beaucoup plus productive, mais aussi beaucoup plus fragile que la chasse et la cueillette ou même que l’agriculture itinérante ». Les cultures céréalières étaient le socle des premières cités-États qui se sont formées vers 3300 avant notre ère, écrit Scott. Il s’agissait de « cultures politiques » : elles fournissaient l’aliment de base ; on pouvait difficilement les soustraire au regard ; elles étaient « lisibles », en ce sens que la production pouvait être facilement mesurée et taxée ; et les grains étaient simples à stocker et transporter. Les lentilles ou les pois chiches n’auraient pas pu servir de base à un État, estime Scott, car ces légumineuses ne sont pas aussi faciles à contrôler que le blé ou l’orge. Il souligne aussi le rôle des murailles qui ont enfermé les agriculteurs à l’intérieur des cités-États et les ont protégés des raids des peuples sans État, et celui, crucial,…
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