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« Neuromanie » contre « neurophobie »

Un philosophe anglais tire à boulets rouges sur la prétention du neurophysiologiste Jean-Pierre Changeux à rendre compte scientifiquement « du vrai, du beau et du bien ».

L’avant-dernier livre de Jean-Pierre Changeux a franchi la Manche et n’a pas du tout plu au philosophe britannique Colin McGinn, auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la philosophie de l’esprit – dont aucun n’a été traduit en français. McGinn rend hommage à l’immense culture du Français, mais récuse la confusion qu’il fait, selon lui, entre science et philosophie. La prétention du chercheur à juger que la neurologie pourra un jour se substituer à la philosophie pour rendre compte des catégories fondamentales du bon, du vrai et du beau lui paraît profondément naïve. « Ainsi sommes-nous invités à admettre que le débat philosophique traditionnel sur l’art peut être remplacé par la science du cerveau. L’art, pour Changeux, revient à ce que fait votre cerveau quand vous regardez, écoutez, ressentez de l’émotion – une agitation cellulaire, sans plus », écrit-il dans la New York Review of Books.

Pour McGinn, Changeux commet deux erreurs classiques. La première consiste à confondre l’objet d’un état mental, une croyance par exemple, avec l’état mental lui-même. C’est comme si « un spécialiste du cerveau venait à annoncer une nouvelle discipline, les “neuromathématiques”, où les mathématiques traditionnelles seraient remplacées par l’étude du cerveau des mathéma- ticiens. Au lieu de parler de nombres et de formes géométriques, on nous parlerait seulement de neurones, et ce serait la façon scientifique de faire des mathématiques. Dans son enthousiasme, notre spécialiste aurait manifestement confondu deux choses : l’objet de la pensée mathématique – les nombres et les formes géométriques – et les actions mentales par lesquelles les mathématiciens traitent leur matière. Certes, quand ceux-ci réfléchissent, leur cerveau bouillonne, mais cela ne signifie pas que ce sur quoi porte leur pensée se trouve dans leur tête ». De même, donc, quand on regarde un tableau ou quand on lit un poème, notre cerveau s’active, mais la valeur esthétique de l’œuvre n’est pas logée là. « L’œuvre d’art est l’objet de l’acte mental qui l’appréhende, ce n’est pas l’acte mental par lequel il est appréhendé. »

La seconde erreur de Changeux, selon McGinn, est ce qu’on appelle habituellement le « réductionnisme ». Supposons que le scientifique français ne soit pas en train de discuter de la beauté elle-même, mais simplement de la perception que nous en avons, de l’acte et non de l’objet, bref de l’expérience esthétique : il nous invite à penser, écrit McGinn, que celle-ci « se réduit à ses corrélats neuronaux ». Autrement dit, « il semble croire que s’il peut identifier les corrélats cérébraux d’un état mental, il prouve du même coup qu’il n’y a rien d’autre dans l’esprit au-delà du cerveau ». C’est une « erreur logique », car les corrélats cérébraux ne peuvent être confondus avec les phénomènes mentaux.

De même Changeux suggère-t-il, selon McGinn, que « les questions d’éthique se réduisent à des questions de fait – des faits qui concernent le cerveau ». Comme pour l’art, il ne distingue pas entre « l’objet de la pensée éthique et la pensée éthique elle-même ». Et « il conclut à tort qu’en explorant les bases neuronales de la pensée éthique, il remplace les questions d’éthique par des questions de neurosciences ».

Quant à la vérité, le chapitre qui lui est consacré « n’en traite pas du tout, écrit McGinn – mais seulement des substrats neuronaux de la conscience, du sommeil, de la parole et de l’écriture ». Au total, « je pourrais dire que ce livre souffre de “neuromanie”, laquelle a sans nul doute sa propre origine neuronale », conclut ironiquement le philosophe.

Changeux a répliqué dans les colonnes de la New York Review. Les philosophes n’ont plus de leçons à donner aux scientifiques, écrit-il, surtout s’ils font appel, comme McGinn, à des catégories qui « ne sont sans doute plus d’actualité dans le contexte des neurosciences ». Sans répondre sur le fond aux principales objections de McGinn, il souligne que son livre propose une « nouvelle approche neuronale » et non une « explication ». Il précise avoir toujours essayé d’éviter le mot « corrélats » pour évoquer la relation entre le cerveau et l’esprit : « Mon but, en tant que neuroscientifique moléculaire, a toujours été de trouver le moyen […] d’établir des relations causales entre l’état d’activité des réseaux neuraux et l’activité mentale ou comportementale. » À ses yeux, Colin McGinn pratique le « mystérianisme », position selon laquelle l’esprit humain est incapable de comprendre la conscience. Et souffre de « neurophobie ». Bref, un dialogue de sourds.

LE LIVRE
LE LIVRE

Du vrai, du beau, du bien : une nouvelle approche neuronale de « Neuromanie » contre « neurophobie », Odile Jacob

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