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« L’homéopathie est une superstition »

Pour le Pr Norbert Schmacke, l’effet placebo et le temps consacré par l’homéopathe à ses patients explique que l’on croie à l’efficacité de granules qui ne contiennent aucune molécule active.

Norbert Schmacke est un spécialiste allemand de la science médicale. Il est membre de l’Institut de la santé publique et de la recherche en soins de l’université de Brême. Il a publié Der Glaube an die Globuli. Die Verheißungen der Homöopathie (« La foi dans les granules. Les promesses de l’homéopathie ») Qu’est-ce que l'homéo­pathie et en quoi pose-t-elle problème selon vous ? L’homéopathie a été créée par l’Allemand Samuel Hahnemann au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Elle repose sur deux bases essentielles. Le principe de similitude, d’abord, qui peut s’énoncer par la formule Similia similibius curentur (« On soigne par les semblables »). Autrement dit, lorsqu’une substance que l’on administre provoque chez des personnes en bonne santé les symptômes de telle ou telle maladie, on considère qu’un médicament contre cette même maladie vient d’être trouvé. Le principe de dilution, ensuite : les substances actives sont peu à peu très fortement diluées, ce qui est censé accroître leur efficacité. Tout ou presque a droit de cité dans l’homéopathie : les plantes, les minéraux, les animaux, le mucus, les excréments. Le produit final, cependant, ne contient plus une seule molécule de ce qui a été dilué : les granules disponibles dans le commerce sont faits de lactose et rien d’autre. Ce qui n’empêche pas les homéopathes de croire que l’esprit du produit de départ, du fait même qu’il a été dilué et secoué, reste actif. Ce sont des conceptions pour le moins incohérentes qui vont contre tous les principes scientifiques modernes.   Beaucoup d’articles de revues entendent démontrer l’efficacité de l’homéopathie. Sont-ils écrits par des menteurs ? Ces articles paraissent dans des revues qui n’ont que l’apparence de revues sérieuses, qui copient leurs codes, leur présentation, mais n’en sont pas. Pour le profane, il est difficile de faire la distinction. L’examen scientifique de ces études prétendument ­positives a toujours débouché sur le même constat : ces travaux sont truffés d’erreurs méthodologiques. Les méta-analyses internationales (c’est-à-dire l’évaluation de la synthèse des articles publiés sur une question donnée) ont toujours conclu que ce qu’induit l’homéopathie, dans le meilleur des cas, c’est un effet placebo. Mais on pourrait aussi argumenter ainsi : il n’est besoin d’aucune étude pour enquêter sur l’homéopathie, puisque rien ne peut provoquer des effets qui n’existent pas !   Nous connaissons tous des gens qui affirment que l’homéopathie les a bel et bien aidés. Comment l’expliquez-vous ? Il y a,
en gros, trois explications. Premièrement, des ­malades suivent un traitement homéopathique parallèlement à leur traitement conventionnel et lui attribuent ensuite leur ­guérison ou l’amélioration de leur état. Deuxièmement, on prend des médicaments homéopathiques contre des maladies qui ­guérissent d’elles-mêmes. Troisièmement, l’amélioration que l’on ressent peut être attribuée à l’effet placebo – c’est notamment le cas pour les ­douleurs chroniques. Cela peut être dû à la foi en ­l’efficacité des granules que vous ingérez ou à la foi en l’homéopathe qui vous traite.   Ne peut-on pas imaginer que cette efficacité soit un jour expliquée de façon scientifique ? Je pense que c’est tout aussi vraisemblable que la découverte d’une licorne : ce serait en complète contradiction avec tous les principes fondamentaux de la science. Je recommande à tout un chacun de prendre une ­minute pour réfléchir à ceci : peut-on raisonnablement concevoir que des granules de lactose sans la moindre molécule d’une quelconque substance ­active puissent soulager et même guérir à peu près toutes les ­maladies, comme le proclament les apôtres de l’homéopathie ?   Si les médicaments homéopathiques ne contiennent aucune substance active, ils ne peuvent pas nuire non plus… Vous vous trompez. Ce n’est pas parce que l’homéopathie est inefficace qu’elle n’est pas ­nocive. Si elle n’était prescrite que pour des toux et des rhumes, ­pourquoi pas ? Mais elle l’est aussi pour des maladies graves, comme le cancer. Et c’est là que la plaisanterie s’arrête. Faire croire à des personnes atteintes d’un cancer qu’elles vont pouvoir être guéries uniquement par des moyens homéopathiques n’est pas seulement un mensonge, cela ­revient aussi, dans bien des cas, à les ­détourner de thérapies qui, elles, sont efficaces.   Si l’homéopathie est inefficace, voire nocive, pourquoi séduit-­elle à ce point ? Le médecin conventionnel ne prend, en général, plus le temps d’écouter son patient. Il n’est pas rare, en revanche, que l’homéopathe lui accorde, notamment lors de la première consultation, une heure entière. Il l’interroge sur ses antécédents médicaux, mais également sur sa vie, sa conception du monde, et lui donne l’impression qu’ils vont trouver ensemble le médicament approprié à sa situation. Le ­patient se sent pris au sérieux.   Dans plusieurs pays, l’homéopathie est reconnue comme une médecine à part entière et ­remboursée par l’Assurance ­maladie. Pourquoi ? Dans mon livre, j’ai abondamment traité le cas de l’Alle­magne. À partir des ­années 1970, le ­lobby homéopathique a peu à peu réussi à convaincre des hommes et des femmes ­politiques influents que l’homéo­pathie était un complément important de la médecine conventionnelle. L’épouse d’un ancien président de la Répu­blique fédérale, Veronica Carstens, a joué un rôle décisif dans ce processus. Le législateur a accepté que les médicaments homéopathiques, contrairement aux médicaments conventionnels, puissent être commercialisés sans avoir à passer les tests habituels d’efficacité : une évaluation interne par les représentants de l’homéopathie suffit. C’est grotesque. Cela dit, en Grande-Bretagne, pays où des membres de la famille royale se sont fait les porte-parole de l’homéopathie, celle-ci n’est désormais plus remboursée par le système de santé publique, à la suite d’un rapport de la Chambre des communes et de l’avis d’experts.   Dans quels pays l'homéopathie est-elle le plus populaire ? D’après les sondages, en France, en Allemagne, en Autriche et en Suisse.   Pourquoi l’homéopathie est-elle particulièrement prisée dans les milieux instruits ? Pour le dire de façon polémique, l’instruction ne protège pas de la folie. Des gens éduqués croient à l’influence des astres sur leur destin – l’astrologie et l’homéopathie peuvent être mises dans le même panier. Si l’on envisage la question d’un point de vue ­sociologique, on remarque que les personnes instruites disposent de plus de temps et de moyens, qu’elles sont plus moti­vées pour se faire un avis sur tout et tout le monde. Depuis les années 1960, elles cherchent à savoir s’il n’existerait pas des alternatives à la médecine conventionnelle, des méthodes plus douces, moins agressives, sans effets secondaires. On peut replacer cette ­remise en cause dans le cadre plus large du mouvement antiautoritaire qui, souvent à juste titre, a fait tomber de leur piédestal certains experts arrogants, mais qui, ensuite, a été malheureusement récupéré par de nouveaux gourous et a sombré dans l’ésotérisme. C’est ce qui a marqué la naissance de la « médecine alternative » moderne. J’insiste sur les guillemets, car parler de médecine conventionnelle et de médecine alternative est une aberration. L’adjectif « alternative » suggère que la médecine conventionnelle garderait des traitements en réserve, ce qui est évidemment faux. En vérité, il n’y a qu’une seule médecine et l’homéopathie n’en relève pas. C’est une supers­tition, une doctrine quasi reli­gieuse, et ses propagandistes sont des sectaires.   — Propos recueillis par Baptiste Touverey.    
LE LIVRE
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Der Glaube an die Globuli. Die Verheißungen der Homöopathie de Norbert Schmacke, Suhrkamp, 2015

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