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Ode à Schubert

Composé un an avant sa mort par un Schubert syphilitique, le Voyage d’Hiver compte parmi ses œuvres les plus abouties et les plus poignantes. Ce cycle de vingt-quatre chants évoquant l’errance d’un amoureux désespéré a laissé une empreinte aussi profonde en littérature qu’en musique. On en trouve des échos chez Beckett, Paul Auster et jusqu’à Bob Dylan.


Portrait de Franz Schubert par Wilhelm August Rieder (1825).

J’ai assisté récemment à une conférence que donnait l’acteur britannique Alan Cumming sur sa carrière. Il est arrivé sur la scène, a pris place, puis a regardé le public en face. « Les gens m’interrogent toujours sur ma mécanique… » Mon cœur a flanché : oh non, ça allait être l’une de ces conférences-là. Mais Cumming a poursuivi : « Je n’obéis pas à une mécanique. Je ne suis pas un automate. »

Ouf. Il est toujours éprouvant d’entendre un acteur parler de la manière dont il fonctionne. Ce qui m’intéresse chez les acteurs, c’est leur jeu, pas le laïus sur le travail qu’il y a derrière. Et s’il faut vraiment qu’ils s’expriment sur quelque chose, j’aime autant qu’ils nous racontent les potins, les rivalités assassines et les coucheries des uns et des autres.

J’ai ouvert « Le Voyage d’Hiver de Schubert », l’ouvrage du grand ténor anglais Ian Bostridge, avec une certaine appréhension. S’il est quelque chose de plus pénible qu’un acteur parlant de sa méthode, c’est un ténor obsessionnel qui nous dit tout de sa tessiture, de la manière dont il contrôle son souffle, de sa santé fragile ou de ce concert fatidique à Lisbonne où il a atteint à grand-peine le contre-ut.

Mais le livre de Bostridge est un petit miracle. Travail monumental à propos d’une œuvre non moins monumentale, l’ouvrage traite des vingt-quatre chants qui composent le Voyage d’Hiver, ce sommet du lied (ou poème chanté) allemand, chef-d’œuvre d’entre les chefs-d’œuvre de Schubert (qui en a pourtant composé beaucoup !). (1) Diplômé d’histoire et non de musique, comme il nous le rappelle souvent, Bostridge explore à l’aide d’une prose musclée (davantage celle d’un baryton que d’un ténor ?) les motifs littéraires, historiques et, surtout, psychologiques qui s’enchevêtrent dans cette œuvre. Bien que lui-même l’ait chanté plus d’une centaine de fois, son livre fascinant s’attarde très peu sur l’interprétation de ce cycle de lieder de soixante-quinze minutes ; et, Dieu merci, il ne s’attarde pas davantage sur sa mécanique vocale.

Schubert finit de mettre en musique ces poèmes de Wilhelm Müller peu de temps avant de mourir, à 31 ans, de la syphilis (ou, plus vraisemblablement, empoisonné par le mercure censé traiter la maladie). Il en amenda la version finale sur son lit de mort. Comme il l’écrivit à un ami : « Imagine un homme dont la santé ne sera plus jamais bonne et qui, par pur désespoir de cela, rend les choses pires au lieu de les améliorer ; imagine un homme, dis-je, dont les plus brillants espoirs ont péri, auquel l’amour et l’amitié n’ont à offrir au mieux que souffrance. »

Telle est l’humeur qui domine le Voyage d’Hiver.

Ces lieder racontent l’histoire d’un homme ordinaire qui, rejeté par l’être aimé, quitte le village où il n’est plus le bienvenu et chemine vers la mort (réelle ou spirituelle, l’auditeur ne le sait jamais vraiment), à travers un implacable paysage d’hiver. Tout au long du cycle, l’homme errant interroge son identité, son existence et le sens de la vie. Il le fait avec une puissance telle que l’œuvre n’a cessé d’être interprétée depuis plus de cent cinquante ans.

Je suis musicien de profession et, même s’il ne contient pas d’analyse détaillée des relations harmoniques, du contrepoint et des nuances vocales, j’ai dévoré chaque page de ce livre. J’ai beau très bien connaître ces chants, 90 % de ce que Bostridge écrit s’est révélé complètement nouveau pour moi. Fidèle à ses habitudes d’historien, il sonde l’époque et le lieu (Vienne, où Müller et Schubert travaillaient tous deux, autour de l’année 1828), et étudie la signification culturelle de certaines allusions des textes : une histoire des larmes (pour éclairer le troisième lied, intitulé « Les Larmes gelées »), une explication du phénomène des feux follets (qui donnent son nom au neuvième lied) et une étude passionnante sur le tilleul dans la littérature allemande – le cinquième lied, « Le Tilleul », étant peut-être le plus célèbre du cycle. Un chapitre consacré à la corneille se penche non seulement sur les peintures de Caspar David Friedrich, mais aussi sur le symbolisme des Oiseaux d’Hitchcock. En écrivant ces lignes, je suis conscient que cela risque de paraître prodigieusement ennuyeux, mais, sous la plume de Bostridge, toute l’histoire prend vie et je jure que j’entendais le petit Schubert syphilitique terminer sa fameuse symphonie inachevée dans la pièce d’à côté. (Rappelons au passage qu’il fut l’un des premiers compositeurs à pouvoir vivre de sa musique, sans le soutien d’un mécène, et qu’il connut le succès de son vivant.)

Bien entendu, l’épreuve par excellence, pour un livre sur la musique, est de savoir s’il incite le lecteur à écouter d’une oreille nouvelle les œuvres dont il traite. En préambule de chaque chapitre, l’auteur fait figurer le texte allemand des lieder, accompagné de sa propre traduction en anglais. Fervent amateur du cycle depuis des années, j’en possède au moins six versions en CD. J’ai pourtant ressenti le besoin d’écouter chaque lied avant d’emboîter le pas à Bostridge, pour me remettre vraiment Schubert dans la tête. Et, après chaque chapitre, je me devais de le réécouter. Un triple plaisir. À chaque nouvelle écoute ou presque, j’ai songé, comme dans un moment d’épiphanie : « Tiens, je n’avais jamais perçu cela ! »

Dans le dixième lied, « Pause », par exemple, le personnage se repose en se réfugiant dans une cabane abandonnée trouvée en chemin. Müller parle très exactement d’« eines Köhlers engem Haus », la « maison d’un charbonnier ». Pendant des années, j’ai simplement supposé qu’il évoquait ainsi le modeste appentis d’un travailleur, qui pouvait aussi bien être la cabane d’un fermier ou l’abri d’un berger. Mais Bostridge nous éclaire sur les raisons précises du choix de la maison du charbonnier avec une diatribe sur la révolution industrielle qui le conduit à une analyse politique du phénomène des Carbonari – littéralement les charbonniers –, « cette société secrète redoutée des Habsbourg et tellement présente dans le paysage italien des années 1820 que Müller l’a indirectement célébrée ». (2) Qui s’en doutait ? Mon écoute en a été transformée.

Tout au long du livre, Bostridge mentionne l’influence du Voyage d’Hiver sur le compositeur Benjamin Britten, des auteurs tels que Samuel Beckett, Paul Auster, Thomas Mann, et même sur Bob Dylan. Il nous convainc que ce cycle appartient à un panthéon artistique très exclusif où figurent aussi « les œuvres poétiques de Shakespeare et de Dante, la peinture de Van Gogh et de Picasso, les romans de Proust. » Il écrit : « Le Voyage d’Hiver est l’une des grandes fêtes du calendrier musical : une fête austère, mais qui touche à l’indicible. Après le dernier lied, “Le joueur de vielle à roue”, le silence est palpable, cette sorte de silence que seule une Passion de Bach peut invoquer. »

C’est le sentiment que j’ai éprouvé, parvenu à la dernière page de ce livre.

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Cet article est paru le 21 mai 2015 dans la Los Angeles Review of Books. Il a été traduit par Gabrielle Maréchaux.

Notes

1| Le lied est un poème germanique chanté à une ou plusieurs voix, avec ou sans accompagnement.

2| Après la défaite napoléonienne, une grande partie de l’Italie était de nouveau sous domination autrichienne.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Voyage d’hiver de Schubert. Anatomie d’une obsession de Ian Bostridge, Knopf, 2015

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