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On a castré les romanciers américains

À la grande époque de la libération sexuelle aux États-Unis, les Roth, Mailer, Updike et autres Bellow savaient mêler vigueur littéraire et vigueur tout court, offusquant à la fois les bigots et les féministes. Aujourd’hui à bout de souffle, ces vieux lions sont reniés par une jeune garde politiquement correcte, dont les romans célèbrent les petits câlins et les amours aseptisées.

Pour une culture littéraire qui s’effraie d’être au bord de l’anéantissement, nous sommes affreusement cavaliers avec les Grands Romanciers Masculins du XXe siècle ! Il est désormais de bon ton de dénoncer ces auteurs et, plus encore, de railler les scènes de sexe de leurs livres. Même les jeunes écrivains qui semblent, par l’ampleur de leurs ambitions, des héritiers tout désignés, renient l’agressive virilité de ces prédécesseurs.

Après avoir lu un passage sexuel dans le dernier roman de Philip Roth, Le Rabaissement, une femme de ma connaissance a jeté le livre dans une poubelle sur un quai de métro. Pas par fureur féministe : nous avons si bien assimilé la critique portée par Kate Millett (1) la première dans La Politique du mâle que « nous savons à quoi nous en tenir », comme dit l’une de mes étudiantes. Non, cette dame a jeté le livre au motif que la scène était répugnante, vieillotte, superflue. Mais je continue de me demander pourquoi elle avait tant besoin de mettre ce roman au rebut ? Aurait-il conservé un peu de l’énergie provocatrice que son auteur espérait lui insuffler ? À l’unisson de cette anecdote personnelle, les critiques parues dans la presse témoignent d’une virulence et d’une sévérité révélatrices d’un certain état de notre culture, qui va bien au-delà de l’impuissance d’un écrivain vieillissant à ciseler ses phrases. D’où la question : pourquoi les scènes sexuelles de Philip Roth nous mettent-elles encore en rage ?

Dans les premiers romans de Roth et sa bande, les passages salaces avaient un parfum de nouveauté, d’actualité, de transgression. Tout au long des années 1960, des livres comme Un rêve américain, Herzog, Cœur de lièvre, Portnoy et son complexe ou Couples ont donné l’impression que leurs auteurs écrivaient depuis la nouvelle frontière sexuelle : adultère, sodomie, sexe oral, triolisme – tout cela était excitant comme l’inédit, ou du moins comme le tabou récemment tombé. En 1968, à la sortie de Couples, chef-d’œuvre de vagabondage extraconjugal situé dans la petite ville de Tarbox, en Nouvelle-Angleterre, le magazine Time affirmait : « Les scènes de sexe, et le vocabulaire qui les accompagne, sont incroyablement explicites, même en ce nouvel âge de totale liberté d’expression. » Ces romanciers parlaient des chambres à coucher de la middle class avec le frisson des pionniers qui écrivent les censeurs à leurs trousses, et la mémoire encore vive du procès en obscénité intenté en 1960 contre L’Amant de lady Chatterley (2). Ils appliquaient leur talent, leur perspicacité analytique, leur pénétrante intuition d’écrivains aux moments les plus intimes et les plus indicibles. Leur prose bouillonnait d’énergie, d’allégresse, et d’espièglerie. Ces jeunes auteurs – Mailer, Roth, Updike – reprenaient les thématiques classées X de John O’Hara ou Henry Miller, en y ajoutant un soupçon de journalisme moderne.

Dans Portnoy et son complexe (1969), le roman immensément populaire de Philip Roth, le héros juif se fait sa place dans la société américaine en se glissant entre les cuisses d’une série de harpies cinglées et de jolies filles accommodantes. Mais faut-il prendre ces passages vraiment au sérieux ? Dans La Contrevie, l’alter ego de Roth, l’écrivain Nathan Zuckerman, se qualifie lui-même de « satiriste sexuel », et, ici comme ailleurs, l’auteur parvient à écrire des scènes érotiques à la fois drôles et salaces : « La vue de la fille de Zipper King, assise sur le rebord de la baignoire, les jambes écartées, offrant, impudique, son mètre soixante-douze à un légume, était le spectacle le plus mystérieux et le plus fascinant que quelqu’un comme Zuckerman ait jamais pu contempler. »

 

La poésie et le bordel

Les passages explicites de Roth louvoient avec brio entre noirceur, humour et luxure, et le héros se débrouille toujours pour sortir haletant, mais grandi, des moments comiques. Il y a dans ces scènes une rage vengeresse doublée d’une dose de sexisme ordinaire ; mais leur force tempétueuse et leur intelligence sont aussi porteuses de charisme, ode à la virilité de personnages intellos curieusement irrésistibles. À mesure que défilent les meilleures scènes, ils sont à la fois exaspérants, beaux, éloquents et répugnants. Nul besoin d’aimer Roth, ou Zuckerman ou Portnoy, pour admirer l’intensité avec laquelle sont racontées leurs aventures sexuelles. Et puis, il y a le suspense qui naît de cette tension, de cette audace, de cette intelligence, de cette prose funambule que l’on trouve chez Roth : jusqu’où peut-il être exaspérant et laid et vaniteux sans faire fuir ses lecteurs ? (En fait, il va trop loin, parfois, et les perd bel et bien.)

En 1960, à 28 ans, John Updike a consolidé sa réputation naissante d’auteur de nouvelles à l’inquiétante beauté en publiant un roman, Cœur de lièvre, l’histoire d’un ancien champion de basket dégingandé devenu représentant en électroménager, Harry (Rabbit) Angstrom, qui quitte sa famille, couche avec une maîtresse replète et facile, puis revient vers sa femme. Quelques années plus tard, Norman Mailer conseilla à Updike de retourner au bordel et d’oublier ses préoccupations stylistiques. C’était pourtant cela, l’agaçant talent d’Updike : combiner la franchise et l’esthétisme, la poésie et le bordel. Dans Couples, la description très précise d’une fellation passe par l’évocation des « surfaces florales de sa bouche ». Dans Cœur de lièvre, il est question d’« adorables bulles qui tremblent, lourdes : du parfum reste dans le creux. Un goût salé et acide se mêle à sa propre salive ». Chez Updike, les scènes de sexe se caractérisent ainsi par le mélange de réalisme brut et de plaisir exalté, de précision descriptive et de charme. Tout est rose, laiteux, pastel – et soudain ça ne l’est plus.

Pour Rabbit, comme pour bien des personnages de l’écrivain, l’amour physique offre une évasion, une autre vie – un répit, même, face à la mort. Dans l’article du Time, Updike décrivait l’adultère comme une « quête imaginative ». Dans Épouse-moi, entre autres, il développe l’idée qu’échanger un mariage pour un autre ne résout pas notre malaise profond ; mais il s’intéresse au mouvement, au fantasme, à l’élan vers le renouveau. Ce qu’il aime, c’est Rabbit en train de courir. Comme le dit l’un des personnages de Couples, l’adultère est « une façon de s’offrir de l’aventure. De partir à la découverte du monde, du savoir ».

Saul Bellow partageait l’intérêt d’Updike pour l’escapade sexuelle, pour cette grande guerre qui oppose hommes et femmes dans une débauche de bruit et de couleurs digne de la bande dessinée. Moses Herzog, écrit-il, « ne comprend rien à ce que veulent les femmes. Que veulent-elles donc ? Manger de la salade et boire du sang humain ». Les romans de Bellow sont peuplés de Renata et de Ramona, filles sombres, voluptueuses, généreuses, étrangères peut-être – les maîtresses ; et puis, il y a les épouses, acariâtres, intelligentes, traîtresses, osseuses. Si les scènes de Bellow sont généralement plus retenues que celles de Roth and Co, il réussit à dire quelque chose de ses joutes avec ces femmes hors norme : « Ramona n’avait pas appris ces trucs érotiques dans un manuel, mais dans l’aventure, la confusion, et parfois, le cœur sans doute brisé, dans des étreintes brutales et souvent anonymes. »

Dans ses romans désordonnés et tentaculaires, Mailer adopte une vision hallucinée­ et quasiment religieuse du sexe, avec des envolées mystiques à la D.H. Lawrence, et une prédilection pour la sodomie. Dans Un rêve américain, voici un vagin : « Ce n’était plus un cimetière, un entrepôt, non, plutôt une chapelle désormais, un endroit décent, modeste, aux parois confortables, à l’odeur verte. Il y avait là une douceur étouffée, respectueuse, entre les murs de pierre. »

L’obsession la plus discutée de Mailer concerne la violence, la pulsion vers la domination à l’extrême. Exemples : « Je lui faisais mal, je le savais, elle se débattait sous mon poids, sans faire de bruit, comme un petit animal pris au piège » ; « Il fallait qu’il la soumette, l’absorbe, la taille en pièces, la dévore. » Dans l’existentialisme de Mailer, dans sa philosophie singulière et tordue, la violence est bienfaisante, naturelle, saine, et c’est ce qui choque. Mais, comme souvent chez lui, par exemple sa célèbre candidature à la mairie de New York (3), on ne sait pas très bien s’il est sincère ou s’il blague.

 

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Qualifier de pornographiques les passages explicites de cette littérature serait simpliste. La pornographie ne poursuit qu’un seul but – exciter – alors qu’il y a tellement plus dans ces scènes ! Tristesse, titillation, beauté, crainte, comédie, déception, aspiration… Ces écrivains ne voulaient pas seulement montrer les triomphes de la conquête du sexe, mais aussi la solitude de l’aventure. Dans sa défense véhémente de la littérature masculine explicite, Le Prisonnier du sexe, Mailer écrit : « Il a passé sa vie littéraire à explorer la ligne de partage des eaux du sexe en partant de ce côté inexploré qu’on appelle luxure, et c’est pour n’importe quel homme un travail homérique. […] Le désir présente tous les attributs de la drogue. Il domine l’esprit et les habitudes, il s’approprie les fidélités, forge le caractère, l’infiltre, utilise comme carburant à peu près n’importe quelle essence affective – que ce soit la haine, l’affection, la curiosité, voire la pression de l’ennui – pourtant il n’est jamais définissable, car il peut se changer en amour ou s’en couper tout aussi brusquement. »

Dans les décennies suivantes, les féministes ont protesté, le public a dévoré, et les romanciers eux-mêmes ont été couverts d’honneurs. Et puis, un peu surprise, la vieille garde a vieilli. Dans des livres comme Exit le fantôme et Aux confins du temps, Roth et Updike se sont attaqués au thème de l’impuissance sous toutes ses formes. Les jeunes dieux de la littérature étaient-ils en train de déchoir ? Dans Zuckerman délivré, Roth écrit : « L’existence a sa petite idée désinvolte sur la manière de traiter les types sérieux comme Zuckerman. Il n’y a qu’à attendre pour qu’elle vous enseigne l’art de la dérision. »

Voilà qui nous ramène à l’exemplaire du Rabaissement jeté dans la poubelle du métro. Avec les passages salaces de ce livre, le problème n’est pas tant qu’il s’agit de pornographie, mais de pornographie ratée. On a l’impression que le cœur n’y est pas, que l’auteur simule, que le vieux maître impatient esquisse les scènes à grands traits (le godemiché, le trio), sans les écrire vraiment. La partie à trois n’a plus rien de l’étrangeté, de l’énergie, de l’originalité des trios de Portnoy et son complexe. Dans les romans plus tardifs, et plus dépouillés (Every­man, Exit le fantôme, Indignation), Roth semble faire bon marché des détails et de la profusion singulière de ses premières œuvres. Quand il décrit de vieux messieurs en panne, et que cela rend furieux, nous voyons surtout le vieil écrivain impuissant à écrire sur le sexe – spectacle autrement plus poignant.

À ce stade, on pourrait espérer : voici venir la jeune garde, côté jardin. Mais la nouvelle couvée de romanciers n’imagine plus de Portnoy ni de Rabbit. Le style actuel est plus enfantin ; l’heure est à l’innocence plus qu’à la virilité, au câlin plus qu’au coït. Prenons Suive qui peut, de Dave Eggers, quand le héros quitte une boîte de nuit en compagnie d’une femme ; elle se déshabille, se couche sur lui, et ils restent étendus là sans bouger : « Elle avait le poids idéal et j’avais chaud et voulais qu’elle ait chaud. » Prenons encore la relation décrite dans Indécision, de Benjamin Kunkel : « Nous dormions ensemble comme frère et sœur en évitant le plus souvent de baiser. » Dans les romans des héritiers présomptifs, les personnages sont souvent rebutés ou mal à l’aise face à une situation sexuelle. Dans Infinite Jest, David Foster Wallace écrit : « Il n’avait jamais eu de rapport sous l’emprise de la marijuana. Franchement, l’idée lui répugnait. Deux bouches sèches qui se cognent en essayant de s’embrasser, des pensées embarrassées qui s’enroulent sur elles-mêmes comme un serpent autour d’un bâton tandis qu’il se cabre et grogne placidement au-dessus d’elle. » Finies, les fanfaronnades et la franche délectation artistique de l’acte lui-même. Chez Kunkel, cela devient : « Et je serai peut-être verni ce soir. Toutefois, en montant l’escalier derrière elle et en étudiant son cul d’assez près, je me suis rappelé que la chance était un concept relatif, une médaille avec son revers, et qu’il n’y avait pas plus de raison de l’espérer que de la craindre. »

L’intérêt pour la conquête ou la consommation a fait place à une fascination obsessionnelle pour l’angoisse et les conjectures postféministes alambiquées. Il suffit de comparer la scène de masturbation de Kunkel dans Indécision, hésitante et marquée par la culpabilité, à la célèbre frénésie onaniste de Roth dans Portnoy et son complexe, avec des trognons de pomme, du foie de veau ou des papiers-bonbon. Kunkel : « Je me suis senti extrêmement grossier et j’ai repoussé mon pénis. Je l’aurais jeté si j’avais pu. » Culpabilité aussi, chez Roth, bien sûr, mais culpabilité dépassée et balayée, joyeusement subsumée dans la pure énergie dynamiteuse de tabous : « C’était vraiment de la démence de se taper la colonne de cette façon ! Imaginez ce qui se serait passé si j’avais été pris sur le fait. Imaginez que j’aie poussé l’opération jusqu’au bout. » Roth ne donne guère le sentiment d’être prêt à jeter son pénis s’il le pouvait. Ces romanciers nouvelle génération sont davantage captivés par le potentiel littéraire de leur propre ambiguïté que par toute action se déroulant dans une chambre. Dans Les Mystères de Pittsburgh, de Michael Chabon, une femme en minijupe de cuir vert sans rien dessous lit à voix haute un passage d’Histoire d’O, et son comparse déclare d’un ton guindé : « Je refuse de te flageller ! » Prenez aussi le roman de Jonathan Franzen, Les Corrections : « Comme séducteur, il était taraudé par son ambivalence », « Bien sûr, il avait été un amant nul et angoissé », « Il avait du mal à croire qu’elle ne lui en voulait pas de ses assauts, de l’avoir bousculée, griffée, palpée comme ça. De s’être sentie comme un morceau de viande qu’il avait utilisé. » (Et, bien sûr, il y a des auteurs comme Jonathan Safran Foer qui évitent les corruptions de la sexualité adulte en prenant pour personnages des enfants et des puceaux.)

 

Un sexisme plus sournois

Les féministes va-t-en-guerre qui dénonçaient Mailer, Bellow, Roth et Updike (« les dames aux idées virulentes », disait le premier) pourraient être tentées de voir un progrès dans cette nouvelle sensibilité, à moins qu’il ne s’agisse de mollesse. Mais, dans les ouvrages des héritiers présomptifs, le sexisme est simplement plus sournois, plus difficile à débusquer. On pense à la description que fait Franzen d’un de ses personnages féminins des Corrections : « À 32 ans, Denise était encore belle. » J’attire l’attention de nos militantes distinguées sur le fait que nos grands écrivains n’étaient pas censés écrire ainsi dans le meilleur des mondes féministes.

Les jeunes romanciers sont tellement inhibés, tellement imprégnés des valeurs progressistes, que leurs personnages ne peuvent même pas admettre leurs propres pulsions ; ils sont trop cool pour le sexe, en somme. Même la plus petite expression d’agressivité masculine trahit­ à leurs yeux un excès de confiance ou de ferveur, voire une faute politique. Le modèle du héros conquérant (même par inadvertance) est dépassé. Attacher trop d’importance au coït, en attendre trop, y voir une force capable de changer positivement le monde, voilà qui serait désespérément rétrograde. C’est curieusement la passivité, la gentillesse apathique, l’ambivalence profonde vis-à-vis de la chair qui révèlent une vie intérieure riche et admirable. Amoureux de l’ironie, de la fertilité littéraire d’une gêne si grande qu’elle empêche l’abandon minimal requis pour l’acte sexuel, ces auteurs sont en révolte contre les Roth, Updike et Bellow que leurs petites copines d’université dénonçaient. (David Foster Wallace se souvient d’une amie qualifiant Updike de « simple pénis avec un dico ».)

Cette génération d’écrivains se méfie de ce que Michael Chabon, dans Des garçons épatants, appelle l’« optimisme artificiel du sexe ». Ce sont des types sympas, sensibles, et si leur écriture est dénuée d’épaisseur charnelle, si elle passe à côté des possibilités, de l’exubérance, des effets déconcertants et exaltants de l’amour physique, c’est à cause d’une certaine occlusion culturelle, d’un rejet profond et presque puritain de leurs pères et de leurs facéties. Dans une attaque au vitriol contre Aux confins du temps, d’Updike, David Foster Wallace dit du narrateur, Ben Turnbull, qu’il « persiste dans cette étrange idée adolescente selon laquelle le fait de coucher avec qui on veut, quand on veut, est un remède au désespoir ontologique » ; d’après Wallace, Updike « considère l’impuissance du narrateur comme une catastrophe, le symbole ultime de la mort, et veut que nous la pleurions autant que le fait Turnbull. Je ne suis pas particulièrement choqué par cette attitude ; c’est principalement que je ne la comprends pas ».

Dans le même essai, Wallace s’en prend ensuite au narcissisme d’Updike, non sans égratigner Roth et Mailer au passage. La nouvelle génération ne serait donc pas égotiste ? Ce trait étant aussi répandu chez les hommes de lettres que les yeux marron dans la population, j’en doute fort. Nous assistons simplement à l’émergence d’une nouvelle forme d’obsession de soi : ces garçons sont trop occupés à se regarder dans le miroir pour penser aux filles, perdus dans la belle vanité du « j’avais chaud et voulais qu’elle ait chaud », ou dans la noble pureté de ceux que rebutent un tantinet les avances crues du monde du désir.

Kate Millett préférerait peut-être que Norman Mailer ait d’autres goûts en matière de position, ou que les dames parfumées de Bellow se ressemblent un peu moins, ou que Rabbit ne couche pas avec sa belle-fille juste après une opération du cœur ; mais il y a dans ces vieux livres de poche un intérêt constant pour les liens que crée le sexe. Face à la nouvelle pureté, la timidité paralysante, l’ambivalence autocentrée, la vision updikienne du coït comme « quête imaginative » n’est pas dépourvue d’une certaine­ grandeur disparue. La décontraction de Tarbox, avec ses matchs de volley bien arrosés et ses couples adultères copulant en plein air, s’est dissoute dans les caffè latte des Starbucks et les monospaces des banlieues résidentielles ; nos villes sont plus robustes, nos mariages plus solides – nous avons accosté un temps plus conservateur. Pourquoi, alors, nous soucier de l’obsession persistante de nos vieux lions littéraires ? Pourquoi y voir une menace contre notre cynisme moderne, contre notre conviction que le coït n’est pas un remède contre le « désespoir ontologique » ? Pourquoi ne pas considérer ces écrivains qui veulent déjouer la mort grâce au sexe avec la tendresse que nous avons pour les inventeurs des premiers aéroplanes, debout sur le tarmac à côté de leurs invraisemblables machines incapables de voler, les yeux levés vers le ciel ?

 

Cet article est paru dans le New York Times le 31 décembre 2009. Il a été traduit par Cécile Arnaud.

 

Notes

1| Kate Millett est une féministe américaine, figure de l’antipsychiatrie, et lesbienne. Elle est célèbre pour La Politique du mâle, sa thèse publiée en 1970 aux États-Unis et en 1971 en France, où elle se livre à l’analyse de la domination patriarcale à travers la littérature, dénonçant notamment le sexisme des œuvres de D.H. Lawrence, Henry Miller et Norman Mailer. Il est aujourd’hui disponible aux Éditions des femmes.

2| Publié à Florence en 1928, le roman n’a pu être imprimé au Royaume-Uni qu’en 1960, trente ans après la mort de D.H. Lawrence. Le caractère explicite des scènes de sexe fit alors scandale. Le procès à grand retentissement qui fut intenté à l’éditeur, Penguin, pour infraction à une loi sur les publications obscènes votée en 1959, se termina sur un verdict d’acquittement, la défense ayant réussi à établir la valeur littéraire de l’œuvre, qui pouvait seule permettre une telle licence.

3| En 1969, Norman Mailer est candidat démocrate à la mairie de New York. Il commence ses discours par « Allez vous faire foutre ! ». Il arrivera cinquième avec 41 000 voix.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Rabaissement de On a castré les romanciers américains, Gallimard

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