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Peut-on tuer Freud ?

L’œuvre et la personne de Freud ont fait l’objet d’innombrables études critiques. Les plus sévères d’entre elles sont souvent justifiées. Pour certains, sa théorie est tout simplement nulle et non avenue. Comment expliquer, dès lors, que les idées du père de la psychanalyse fassent encore partie intégrante de notre culture ?


© Library of Congress

Sigmund Freud (ici vers 1910) s'est forgé une image de pionnier solitaire soigneusement entretenue par ses disciples, parmi lesquels son premier biographe, le Gallois Ernest Jones.

Sigmund Freud faillit ne pas ­pouvoir quitter Vienne en 1938. Il partit le 4 juin, par l’Orient-Express, trois mois après l’entrée des troupes allemandes dans la ville. La persécution des juifs viennois avait commencé dès mars – Edward R. Murrow, présent à Vienne pour la radio CBS, fut le témoin oculaire du pillage des maisons juives –, mais Freud refusait d’écouter ses amis qui le suppliaient de fuir. Il changea d’avis lorsque sa fille Anna fut arrêtée et interrogée par la Gestapo. Il put faire sortir une partie de sa famille, mais ­laissa sur place quatre de ses sœurs. Elles moururent toutes dans les camps, l’une de faim à Theresienstadt, les autres probablement dans les chambres à gaz à Auschwitz et à Treblinka.

Freud se réfugia à Londres, et des amis l’aidèrent à s’installer dans une grande maison à Hampstead, qui abrite à présent le musée Freud. Le 28 janvier 1939, ­Virginia et Leonard Woolf vinrent prendre le thé. Fondateurs et propriétaires de Hogarth Press, ils étaient les éditeurs de Freud depuis 1924. Hogarth publierait plus tard les 24 volumes de la traduction anglaise des œuvres de Freud, sous la direction éditoriale d’Anna Freud et de James Strachey – ce qu’on appelle dans le monde anglophone « l’Edition standard ». Ce fut la seule rencontre entre les Woolf et Freud.

L’anglais était l’une des nombreuses langues que Freud maîtrisait. À Hampstead, la BBC réalisa le seul enregistrement qui existe de lui. Mais il avait 82 ans et souffrait d’un cancer de la ­mâchoire, et la conversation avec les Woolf s’avéra difficile. Il « était ­assis dans une vaste bibliothèque avec de petites statues, devant une grande table scrupuleusement astiquée et rangée », écrit ­Virginia dans son journal (1). « Un très vieil homme tout fripé et rata­tiné, avec les yeux clairs d’un singe, des mouvements spasmodiques de son visage paralysé ; éprouvant de grandes difficultés à s’exprimer mais alerte. » Il faisait preuve d’une politesse et d’une cour­toisie démodées et lui offrit un narcisse. La scène avait été soigneusement préparée.

Les Woolf ne se laissaient guère impres­sionner par la célébrité, et certainement pas par les effets de mise en scène. Ils comprirent la nature transactionnelle de cette invitation à prendre le thé. « Tous les réfugiés sont comme des mouettes, le bec ouvert pour grappiller des miettes », note froidement Virginia dans son journal. Mais, des années plus tard, Leonard se souvient que Freud lui a laissé une impression que « seules de très rares personnes que j’ai rencontrées m’ont donnée, une impres­sion de grande douceur, mais derrière la douceur, de grande force… Un homme impressionnant ». Freud mourut dans cette maison le 23 septembre 1939, trois semaines après le début de la ­Seconde Guerre mondiale.

 

Hitler et Staline chassent à eux deux la psychanalyse hors d’Europe continentale, mais le mouvement se reconstitue dans deux lieux où ses praticiens sont les bienvenus, New York et Londres. Produit d’Europe centrale ­naguère concentré dans des villes comme Vienne, Berlin, Budapest et Moscou, la psychanalyse se transforme ainsi de façon inattendue en un phénomène médical et culturel essentiellement anglo-américain. Durant les douze années où Hitler est au pouvoir, seule une petite cinquantaine d’analystes freudiens émigre aux États-Unis (pays où Freud ne s’est rendu qu’une seule fois et qu’il méprise). Mais ils comptent parmi les grands noms de la profession et prennent le contrôle de la psychiatrie américaine. Après guerre, les freudiens occupent des chaires universitaires, élaborent les programmes d’enseignement des écoles de médecine et rédigent les deux premières éditions du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). La théorie psychanalytique guide le traitement des patients hospitalisés. Vers le milieu des années 1950, la moitié des patients hospitalisés aux États-Unis se voient diagnostiquer des troubles mentaux.

Plus important encore, la psychanalyse contribue à faire migrer le traitement de la maladie mentale de l’asile et de l’hôpital vers les cabinets en ville. La psychanalyse est une thérapie par la parole. Des personnes qui par ailleurs fonctionnent normalement peuvent donc bénéficier d’un traitement. La ­demande pour ce type de thérapie ­accroît le nombre de thérapeutes, et les années d’après-guerre connaissent un boom de la psychiatrie. En 1940, les deux tiers des psychiatres américains exercent à l’hôpital ; en 1956, ils ne sont plus que 17 %. En 1954, au sommet de la vague, 12,5 % des étudiants en méde­cine choisissent de s’orienter vers la psychiatrie. Une forte proportion d’entre eux ont reçu une formation au moins partielle à la psychanalyse et, en 1966, les trois quarts disent utiliser l’approche « dynamique » avec leurs patients.
L’approche dynamique est fondée sur le principe cardinal freudien selon ­lequel la cause de ce que nous ressentons nous échappe, et la façon dont nous en parlons dans le cabinet du thérapeute ne correspond pas à ce qui se passe réellement. Ce qui se passe réellement, ce sont des choses que nous nions, répri­mons, sublimons ou projetons sur le thérapeute par le mécanisme du transfert, et le but de la thérapie est de les faire apparaître au grand jour.

Pour surprenant que cela paraisse, les Américains, dont un stéréotype veut qu’ils soient allergiques aux systèmes abstraits, ont jugé irrésistible ce modèle de fonctionnement de l’esprit. Beaucoup d’universitaires ont tenté d’en expliquer le pourquoi. Il y a sans aucun doute de nombreuses raisons à cela, mais l’anthropologue Tanya Luhrmann offre une explication simple : les théories alternatives étaient pires. « Les théories de Freud étaient comme une lampe torche dans une fabrique de bougies », écrit-elle (2). Les intellectuels s’emparent de concepts freudiens comme « inves­tissement », « souvenir-écran » ou « formation réactionnelle », qui entrent dans le langage courant. Des personnes qui n’ont jamais lu une ligne de Freud se mettent à parler avec assurance du ­surmoi, du complexe d’Œdipe et de l’envie du pénis.

Freud se voit recruté par le mouvement de pensée anti-utopique des années 1950. Des intellectuels comme Lionel Trilling dans « Freud et la crise de notre culture » et Philip Rieff dans « Freud, l’esprit du moraliste » soutiennent que Freud nous apprend à penser les limites de la perfectibilité humaine. Des magazines populaires mettent Freud sur le même plan que Copernic et Darwin (3). On lit d’audacieuses proclamations. « Le XXe siècle restera-t-il dans l’histoire comme le siècle freudien ? demande le coordinateur d’un ouvrage collectif de 1957 intitulé “Freud et le XXe siècle”. Les nouvelles formes de conscience issues de l’œuvre de Freud ne peuvent-elles pas constituer un symbole plus authentique de notre conscience et de la qualité de nos expériences les plus profondes que les fruits incertains de la fission de l’atome et de la nouvelle cartographie du cosmos ? »

 

Dans les départements de littérature, les professeurs se demandent naturellement comment prendre part au mouvement. Ils trouvent facilement. Car il n’est pas abusif de traiter les textes littéraires de la même façon qu’un analyste traite ce que lui dit un patient. Même si les enseignants n’aiment guère l’expression « sens caché », la critique littéraire consiste bien souvent à décoder un sous-texte ou à en dévoiler le sens ou l’idéologie implicites. Les universitaires sont donc toujours friands d’un appareil théorique permettant de donner de la cohérence et de la consistance à une telle entreprise, et le freudisme s’y prête à merveille. Décoder, mettre au jour, c’est ce que fait la psychanalyse.
Frederick Crews est l’un de ces professeurs stimulés par ces possibilités. Il a fait son doctorat à Princeton en 1958 sur le romancier E. M. Forster ; dans sa thèse, il explique la pensée de Forster à partir de l’analyse de ses textes. C’est un exercice hyper­classique de critique d’histoire des idées, et Crews trouve ça ennuyeux. Jeune étudiant à Yale, il est tombé amoureux de Nietzsche, lequel l’a conduit à Freud. Quand sa thèse sur Forster est publiée, en 1962, il est professeur à Berkeley. Son deuxième livre, « Les péchés des pères » (1966), est une étude psychanalytique de Nathaniel Hawthorne. Avec « La psychanalyse et Shakespeare », de Norman Holland –paru la même année –, c’est l’une des œuvres pionnières de la critique littéraire psychanalytique.

Crews commence à animer un sémi­naire très prisé sur le sujet. Il s’engage aussi dans le mouvement contre la guerre du Vietnam et copréside le ­Comité pour la paix des enseignants de l’université. Comme beaucoup à Berkeley à cette époque, il se radicalise et fait de son intérêt pour Freud un élément de son radicalisme. Comme il l’écrira plus tard, Freud « incarne un esprit d’interprétation dogmatiquement rebelle ». En réalité, Freud était hostile au radi­calisme politique. Pour lui, c’était se faire des idées que de croire que le progrès social pouvait contribuer à la santé ou au ­bonheur de la société. C’est le sujet de son Malaise dans la civilisation (1930). Mais dans les années 1960, beaucoup, comme Crews, croient à la vertu émancipatrice du freudisme (même si cela implique le plus souvent des entorses à la théorie, comme l’illustreront des auteurs tels que Herbert Marcuse ou Norman O. Brown).

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En 1970, Crews publie un recueil de textes défendant la critique psychanalytique, « Psychanalyse et production littéraire ». Mais son enthousiasme a commencé à se refroidir. Il est aussi revenu du radicalisme – au début des années 1970, l’agitation politique est retombée à Berkeley, et l’expérience de son séminaire l’a amené à penser qu’il y a quelque chose d’un peu trop facile dans la critique psychanalytique. Les étudiants proposent des lectures contradictoires qui semblent toutes pertinentes, mais ce n’est qu’un concours d’ingéniosité. Rien ne permet de prouver qu’une interprétation est plus juste qu’une autre. Il s’ensuit que ce qui se passe dans le cabinet de l’analyste n’est peut-être aussi guère plus qu’un exercice d’interprétation en roue libre. La psychanalyse commence à lui paraître une méthodologie d’autojustification qui tourne en rond.

Crews consigne sa désillusion croissante dans une série de textes réunis dans « Sorti de mon système », paru en 1975. Il croit encore que certains ­aspects de la pensée de Freud peuvent être ­sauvés, mais il est en train de l’abandonner défi­nitivement, comme en ­témoigne un ­second recueil de textes, « Engagement sceptique » (1986). En 1993, avec la publi­cation d’un article intitulé « Le Freud inconnu » dans The New York Review of Books, il s’affirme comme un critique radical du freudisme et le chef de file d’un groupe de spécialistes révisionnistes, connus sous le nom de Freud bashers [« démolisseurs de Freud »].

L’article passe en revue plusieurs livres de révisionnistes. La psychanalyse a déjà été discréditée comme science médicale, écrit Crews. Ce que les nouvelles ­recherches révèlent, c’est que Freud lui-même était peut-être un charlatan, un dramatiseur opportuniste qui gonflait délibérément la valeur scientifique de ses théories. Crews enchaîne avec un nouvel article dans The New York Review of Books, sur les affaires de faux souvenirs retrouvés, dans lesquelles des adultes ont été accusés d’abus sexuels sur la base de souvenirs d’enfance supposément remon­tés à la surface – phénomène dont il impute la responsabilité à la théorie freudienne de l’inconscient.

 

Les articles de Crews déclenchent l’un des pugilats intellectuels les plus acrimonieux qu’ait connus la publi­cation. La Review est inondée de lettres de mécontentement, les auteurs regrettant de ne pouvoir signaler qu’une petite poignée des erreurs et contresens commis par Crews pour des questions de place, puis les énumérant sur plusieurs colonnes.

Les personnes qui adressent des courriers de protestation à la Review semblent souvent oublier qu’elle laisse toujours le dernier mot à l’auteur de l’article incriminé, et Crews profite de ce privilège avec délectation et sans économiser ses mots. En 1995, il réunit ses textes pour The New York Review of Books dans « Les guerres de la mémoire : l’héritage de Freud en question ». Trois ans plus tard, il dirige « Freud non autorisé : des sceptiques confrontent une légende », un recueil de textes écrits par des critiques de Freud. Crews a cessé son enseignement en 1994 et est à présent professeur émérite à Berkeley.

La courbe de la réputation de Freud aux États-Unis épouse celle de la carrière de Crews. L’aura de la théorie psychanalytique a atteint son apogée à la fin des années 1950 – au moment où Crews est passé de la critique de l’histoire des idées à la critique psychanalytique – et a commencé à décliner à la fin des ­années 1960 – quand Crews a com­mencé à ­remarquer une certaine circularité dans les textes de ses étudiants.

Ce déclin est aussi dû à l’évolution de la société. Le freudisme était l’une des principales bêtes noires du mouvement des femmes. Betty Friedan, dans La Femme mystifiée, et Kate Millett, dans La Politique du mâle, s’en prennent (non sans raison) à son sexisme comme l’avait fait une bonne dizaine d’années plus tôt Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe.

La psychanalyse en prend aussi un coup au sein de la communauté médi­cale. Plusieurs études montraient déjà qu’elle n’obtenait que de piètres résultats en termes de guérison. Mais quand on comprend que la dépression et l’an­xiété peuvent être régulées par des médi­caments, un type de thérapie dont le temps de traitement se chiffre en centaines d’heures coûteuses apparaît au mieux inefficace, au pire une arnaque.
Les organismes de sécurité sociale et les compagnies d’assurances en tirent en tout cas cette conclusion, et la troisième édition du DSM, en 1980, gomme presque toute trace de freudisme. Cette édition a été pilotée par un groupe de psychiatres de l’université de Washington, où, paraît-il, un portrait encadré de Freud était accroché au-­dessus d’un urinoir dans les toilettes des hommes. En 1999, comme le note une étude publiée dans la revue scientifique American Psychologist, « la psychologie scientifique se désintéresse de la recherche psychanalytique depuis les dernières décennies ».

Dans le même temps, l’image de Freud pionnier solitaire commence ­aussi à s’éroder. Cette image avait été soigneusement entretenue par ses disciples, notamment son premier biographe, l’analyste gallois Ernest Jones, qui avait été l’un de ses proches associés (4). La biographie en trois volumes de Jones est parue dans les années 1950. Mais cette image, c’est Freud lui-même qui l’a créée – et cultivée. Même dans son petit discours à la BBC, en 1938, il évoque combien ses découvertes (qu’il appelle des « faits ») lui ont coûté cher et se heurtent à des résistances.
Dans les années 1970, des historiens comme Henri Ellenberger et Frank Sulloway montrent que la plupart des idées de Freud sur l’inconscient ne sont pas originales et que ses théories reposent sur des concepts dépassés de la biologie du XIXe siècle, comme l’héritabilité des caractères acquis (le lamarckisme). En 1975, le Prix Nobel de médecine Peter Medawar qualifie la théorie psychanalytique d’« escroquerie intellectuelle la plus stupéfiante du XXe siècle ».

S’il est un lieu de la vie intellectuelle anglo-américaine où le freudisme a toujours été considéré avec suspicion, c’est la philosophie. Seule une poignée de philosophes qui s’intéressaient à la littérature et à la pensée européenne, comme Stanley Cavell, ont pris Freud au sérieux. Mais, chez les philosophes des sciences, la prétention de la psychanalyse au savoir a toujours paru douteuse. En 1985, l’un d’eux, Adolf Grünbaum, de l’université de Pittsburgh, publie Les Fondements de la psychanalyse (5), un exposé d’une précision intimidante destiné à montrer que les fondements de la psychanalyse sont tout sauf scientifiques.

 

theorie refutable

 

L’attention des révisionnistes se porte aussi sur la biographie de Freud. Peter Swales, un homme qui s’est qualifié un jour d’« historien punk de la psychanalyse », est le principal limier à se lancer sur cette piste. Swales n’a pas achevé ses études secondaires. Dans les années 1960, il travaillait comme secrétaire particulier des Rolling Stones. Pas facile de lâcher ce genre de boulot, mais il l’a fait ; vers 1972, il se prend d’intérêt pour Freud et décide de s’attacher à dénicher le moindre détail en lien avec la vie du psychanalyste. Swales est, avec Jeffrey Moussaieff Masson, l’un des deux personnages portraiturés dans l’essai brillant et amusant de Janet Malcolm sur les révisionnistes de Freud, publié en 1984 (6).

L’affirmation la plus spectaculaire de Swales est que Freud avait mis enceinte sa belle-sœur Minna, avait pris ses dispositions pour qu’elle avorte, puis avait raconté l’affaire de manière codée dans un cas fictif. Une histoire à la Sherlock Holmes, presque trop belle pour être vérifiable – encore que de nouveaux éléments aient été déterrés depuis (7). Swales et d’autres sont aussi parvenus à montrer que Freud a constamment faussé les ­résultats des traitements sur lesquels il a fondé ses théories. Dans l’un des rares cas de patients dont les notes de cure n’ont pas été détruites par Freud, Ernst Lanzer – l’Homme aux rats –, il est clair qu’il avait aussi modifié les faits [lire « L’Homme aux rats », ci-dessous]. Dans une étude sur les 43 patients sur lesquels nous disposons de quelques bribes d’information, il apparaît que Freud a systématiquement enfreint les règles qu’il avait lui-même instituées pour la conduite d’une analyse, et le plus souvent de façon flagrante.

 

homme aux rats
En 1983, une chercheuse britannique, Elizabeth M. Thornton, publie « Freud et la cocaïne » : elle y affirme que Sigmund Freud, qui au début de sa carrière défendait les usages médicaux de la cocaïne (alors une drogue légale et en vogue), en était dépendant au moment où il écrivit L’Interprétation des rêves. Freud administra de la cocaïne à son ami Ernst Fleischl von Marxow pour le délivrer d’une addiction à la morphine, avec pour résultat que Fleischl devint accro aux deux drogues et mourut à 45 ans. Selon Thornton, Freud rédigea souvent ses premiers articles scientifiques sous l’emprise de la cocaïne, ce qui expliquerait leur manque de rigueur et l’imprudence des conclusions (8).

 

En 1995, suffisamment de preuves du caractère douteux de la prétention de la psychanalyse à faire science et de questions sur la personne de Freud s’étaient accumulées pour que les révisionnistes obtiennent le report d’une grande exposition qui lui était consacrée à la bibliothèque du Congrès, au motif qu’elle présentait la psychanalyse sous un jour trop favorable. Crews parle de cette exposition comme d’une tentative pour « redorer le blason terni d’une entre­prise proche de la faillite ». L’expo­sition ne fut inaugurée qu’en 1998, après avoir été entièrement repensée [lire « L’avenir d’une obsession »].

Cette année-là, Todd Dufresne, un professeur de philosophie canadien, ­demanda à Crews lors d’un entretien s’il comptait s’en tenir là avec Freud. « Abso­lument, répondit celui-ci. Après avoir passé presque vingt ans à expliquer et illustrer la même critique de fond, je vais me contenter de renvoyer les personnes intéressées à mes livres “Engagements sceptiques”, “Les guerres de la mémoire” et “Freud non autorisé”. Un lecteur qui ne serait pas convaincu par mon raisonnement dans ces ouvrages ne le sera pas davantage par ce que je pourrais dire de plus. » Il avait parlé trop vite.

Une chose, visiblement, inquiétait Crews : même si Freud et le freudisme semblaient morts, on ne pouvait pas en être complètement, absolument, à 100 % sûr. Freud pouvait être comme le Commandeur dans Don Juan : il est tué au premier acte et puis reparaît pour le dîner à la fin, en convive de pierre. Si bien que Crews a passé onze ans à écrire Freud: The Making of an Illusion, un pieu de 700 pages enfoncé dans le cœur froid, très froid de son sujet.

Le livre synthétise cinquante ans d’études révisionnistes. Il reprend et développe les conclusions d’autres chercheurs (dûment remerciés) et ajoute quelques éléments au dossier à charge. Crews tient là un sujet extraordinaire, mais sa critique de Freud est à ce point implacable qu’elle confine à la monomanie. Il considère manifestement la notion d’« équilibre » comme un droit à la chicane et même les lecteurs qui adhèrent à sa thèse auront sans doute du mal à aller jusqu’au bout du livre.

Pour découvrir la pensée de Freud, on commence habituellement par L’Interprétation des rêves, paru en 1899, quand Freud avait 43 ans. Crews n’introduit pas ce livre avant la page 533. La seule œuvre postérieure dont il traite en profondeur est ce qu’on appelle le cas Dora, basé sur une cure avortée que Freud a menée en 1900 avec une jeune femme nommée Ida Bauer, qu’il publia en 1905 sous le titre Fragment d’une analyse sur un cas d’hystérie [lire « Un cas de harcèlement sexuel » ci-dessous]. Crews évoque brièvement les autres fameux récits de cas décrits par Freud avant la Première Guerre mondiale, l’Homme aux rats, l’Homme aux loups, le petit Hans, l’analyse de Daniel Paul Schreber ainsi que le livre sur Léonard de ­Vinci. Il ne fait guère de cas de ses œuvres de psychologie sociale, qui ont exercé une énorme influence – Totem et tabou, L’Avenir d’une illusion, Malaise dans la civilisation.

 

harcelement sexuel

 

L’« illusion » du sous-titre du livre de Crews n’est pas le freudisme, toutefois. C’est Freud. On a longtemps décrit Freud comme un scientifique intrépide qui avait osé s’aventurer dans le malodorant bric-à-brac de l’esprit, puis en était ressorti incarnant une sagesse tragique, un homme capable d’affronter le fait terrible qu’un narcisse n’est jamais seulement un narcisse, que sous la trappe de l’esprit il y a une fosse aux serpents faite de désir et d’agression et qui, tout en sachant cela, restait ­capable de prendre le thé avec ses hôtes. Telle était manifestement la réputation de Freud que les Woolf avaient en tête quand ils lui rendirent visite en 1939.

 

Crews a raison de le penser, ce Freud-là survit depuis longtemps à la psychanalyse. Même quand ils ­jetaient aux orties les éléments les plus manifestement absurdes de sa théorie – l’envie du pénis ou la pulsion de mort –, les auteurs continuaient de rendre hommage à la compréhension qu’avait Freud de la condition humaine. Cette représentation a permis à Freud de passer dans l’imaginaire collectif du statut de scientifique à celui de poète de l’âme. Et le propre des poètes est de ne pas pouvoir être réfutés. Personne ne demande à propos du Paradis perdu de Milton : « Mais est-ce vrai ? » Freud et ses concepts, désormais transformés en métaphores, ont rejoint la légion des immortels.

Y a-t-il quoi que ce soit de neuf à dire sur ce personnage ? L’un des prétextes de la parution du livre de Crews est la publication en Allemagne de la correspondance de Freud avec sa fiancée Martha Bernays. Freud s’est fiancé en 1882, à l’âge de 24 ans, et le resta quatre ans. Lui et Martha ont ­passé l’essentiel de ce temps dans des villes différentes, et Freud lui écrivait presque tous les jours. Quelque 1 500 lettres ont survécu. Crews fait grand cas de cette corres­­pondance et y voit matière à ­désapprobation.

Qui voudrait être jugé à l’aune des lettres envoyées à un être aimé ? Ce que les extraits cités par Crews semblent nous montrer, c’est un jeune homme imma­ture et irréfléchi, ambitieux et peu sûr de lui, vaniteux et dans le besoin, ­ardent et impatient – toutes formes d’expression classiques des lettres d’amour. Freud fait des remarques du genre : « J’entends ­exploiter la science, non me laisser exploiter par elle. » Crews y voit un signe de la dimension mercenaire de son rapport à sa vocation. Mais les jeunes gens veulent gagner leur vie. C’est pourquoi ils ont des vocations. La raison de ces fiançailles prolongées était que Freud n’avait pas les moyens d’entretenir un ménage. Il n’est pas surprenant qu’il ait voulu assurer à sa fiancée qu’il gardait les yeux fixés sur cet objectif.

Freud mentionne souvent la cocaïne dans ses lettres. Il en a consommé pour surmonter des situations difficiles, mais il en appréciait aussi les vertus aphrodisiaques et Crews cite plusieurs passages de ses lettres où il titille Martha sur ses effets. « Gare à toi, petite princesse, quand je viendrai. Je t’embrasserai toute rouge et te nourrirai tout plein. Et si tu es méchante tu verras qui est le plus fort, une gentille petite fille qui ne veut pas manger ou un grand homme sauvage avec de la cocaïne dans le corps. » Commentaire de Crews : Freud « concevait son moi chimiquement érotisé non comme le compagnon affectueux d’un être cher, mais comme un partenaire puissant décidé à faire à sa façon, fantasmant sur l’idée de faire plier une ­réticence féminine. » (Freud, soit dit en passant, était relativement petit : 1,73 m. Il était plus grand que Martha, mais pas de beaucoup. Le « grand homme sauvage » était une plaisanterie).

Freud est le plus mal placé pour s’opposer à ce qu’un biographe s’intéresse à sa vie sexuelle, mais les affirmations de Crews dans ce domaine relèvent souvent de la spéculation. Pendant l’époque où il était fiancé, par exemple, Freud passa quatre mois à étudier à Paris, où il souffrait parfois d’anxiété. « Il est facile d’imaginer l’agitation de Freud stimulée par le spectacle quotidien des visages maquil­lés et des balancements de hanches dont il était témoin pendant ses promenades. » Crews est sûr que Freud, séparé de ­Martha, se masturbait régulièrement, ce qui le « rendait malade de culpabi­lité » (un point, dit-il, que les biographes de Freud ont dissimulé). Il soupçonne aussi Freud d’avoir eu des rapports avec une prostituée, et de n’avoir donc pas été vierge quand il s’est finalement marié à l’âge de 30 ans. Relevant, après d’autres, la tonalité homoérotique dans les lettres de Freud adressées à des hommes dont il était proche ou à propos d’eux – Fleischl et plus tard Wilhelm Fliess –, Crews ­affirme que Freud « était en proie à des pulsions homosexuelles ».

Admettons que Freud utilisait de la cocaïne comme anxiolytique et comme aphrodisiaque. Qu’il éprouvait un ­intérêt pour les femmes sexy. Qu’il se masturbait, qu’il s’est payé les services d’une prostituée, qu’il partageait des fantasmes d’homme viril avec sa petite amie et en a pincé pour des amis masculins. Et alors ? Tout le monde fait ce genre des choses. Même si Freud a eu des relations sexuelles avec Minna ­Bernays, quelle importance ? L’hypothèse révisionniste standard veut que ces épisodes aient eu lieu lors de voyages qu’ils firent tous deux sans Martha, voyages dont Crews souligne qu’ils ont été étonnamment nombreux. Mais Crews imagine aussi des rendez-vous dans la maison familiale à Vienne. Il note que la chambre de Minna était à une extrémité de la maison, signifiant que « le nocturne Sig­mund pouvait s’y être rendu impunément dans les heures précédant l’aube ». L’aurait-il pu ? Apparemment. L’aurait-il dû ? Probablement pas. L’a-t-il fait ? Nul ne le sait. Donc pourquoi fantasmer à ce sujet ? Un freudien ­soupçonnerait qu’ici quelque chose est en jeu.

Une chose est en jeu de manière assez claire : on est là au cœur des batailles fratricides des Freud wars. Tel spécialiste a avancé que, la chambre de ­Minna étant proche de celle de Freud et de Martha, il y a dû avoir peu d’occasions d’y faire des cabrioles. Fidèle à son habitude de ne pas rien laisser aux crapules, Crews est bien décidé à dynamiter cette affirmation. Il mène une croisade pour démo­lir ce qu’il appelle la « freudolâtrie », le culte de Freud construit et entretenu par les « historiens maison ». Ceux-ci incluent le « biographe maison » Ernst Jones, le « candide » Peter Gay, et les « loyalistes » George Makari et Élisabeth Roudinesco [lire l’entretien avec George Makari].

De l’avis de Crews, ces gens ont taillé à Freud une réputation de probité scientifique et de rectitude surhumaines, et il convient de ramener leur héros à la taille humaine, voire, pour compenser toutes ces années d’exagération, une taille ou deux en dessous. Leur Freud, parfaitement conscient de ses ­désirs illicites, s’arrête devant la porte de la chambre de sa belle-sœur, car il sait que la sublimation des pulsions érotiques est le prix que les hommes paient pour la civilisation. Le Freud de Crews entre dans la chambre sans hésiter. (Dans les deux versions, la civilisation se débrouille pour survivre.)

 

Les lecteurs moins impliqués dans les Freud wars se demanderont quel est l’enjeu. Et la réponse est forcément le freudisme, la théorie elle-même et sa ­pérennité. Bien que Freud ait renié les travaux de ses débuts sur la cocaïne, Crews les examine avec soin. Il montre que dès le départ c’était un scientifique à la manque. Il trafiquait les données ; avançait des affirmations sans fondement ; s’attribuait des idées qui n’étaient pas de lui. Mentait ­parfois. Beaucoup de gens, à la fin du XIXe siècle, voyaient dans la cocaïne un ­remède ­miracle, et Crews est sans doute un peu ­injuste quand il attribue à Freud une bonne part de responsa­bilité dans l’épidémie ultérieure d’addiction à cette drogue. Reste que, même au début, Freud n’était pas homme à être ­étouffé par les scrupules professionnels. La principale affirmation des révisionnistes est que Freud n’a pas changé. Que sa science est bidon du début à la fin. Et la question centrale, pour la plupart d’entre eux, est ce qu’on appelle la théorie de la séduction.

La principale raison pour laquelle la psychanalyse a triomphé des théories alternatives et a intéressé des disciplines autres que la médecine, comme la critique littéraire, est qu’elle présente ses résultats comme fondés sur l’induction. La théorie freudienne n’était pas un spectacle de lanterne magique, une projection imaginaire nous procurant de puissantes métaphores pour comprendre la condition humaine. Ce n’était pas Le Paradis perdu. C’était de la science, un système conceptuel entièrement dérivé de l’expérience clinique.

 

Pour les freudiens comme pour les antifreudiens, la clé de cette prétention est le sort de la théorie de la séduction. Selon le récit officiel, quand, dans les années 1890, Freud se mit à travailler avec des femmes reconnues hystériques, ses patientes dirent avoir été agressées sexuellement dans leur enfance, généralement par leur père quand elles avaient moins de 4 ans. En 1896, Freud publia un article annonçant que, après avoir achevé dix-huit cures, il avait conclu que les abus sexuels dans l’enfance sont la source des symptômes hystériques. C’est ce que l’on connaît sous le nom de théorie de la séduction.

L’article suscita des railleries. Richard von Krafft-Ebing, le sexologue le plus en vue de l’époque, parla d’« un conte de fées scientifique ». Freud en fut découragé. Mais, en 1897 (toujours selon le récit officiel), il eut une révélation, qu’il raconta à Fliess dans une lettre devenue canonique. Les patientes ne se remémoraient pas des agressions sexuelles réelles, réalisa-t-il. Elles se rappelaient leurs propres fantasmes sexuels. La raison en était le complexe d’Œdipe. ­Depuis le plus jeune âge, tous les enfants éprouvent des sentiments agressifs et érotiques à l’égard de leurs parents, mais ils les répriment de peur d’être châtiés. Les garçons craignent d’être castrés ; les filles, elles, sont traumatisées en découvrant qu’elles sont déjà castrées – « castration », chez Freud, signifie ampu­tation du pénis [lire « Quelques idées et remarques de Freud »].

idees et remarques freud

 

 

Dans le modèle hydraulique de l’esprit que Freud avait en tête, ces souhaits et désirs interdits sont des énergies psychiques qui cherchent un débouché. Puisqu’on ne peut pas les exprimer ni agir sur elles directement – on ne peut pas tuer nos parents ni coucher avec eux –, elles surgissent sous des formes hypercensurées et déformées : images dans les rêves, lapsus, symptômes névro­­tiques. Son expérience clinique, affirmait Freud, lui avait enseigné que, par la méthode de l’association libre, les patients pouvaient découvrir ce qu’ils avaient réprimé et se sentir soulagés. Ainsi naquit la psychanalyse.

Ce récit a été mis à mal par Jeffrey Masson, dont le combat avec ­l’establishment freudien est le sujet principal du livre de Janet Malcolm. Dans Le Réel escamoté, Masson soutient que Freud, paniqué par les réactions suscitées par son article sur l’hystérie, sortit de son chapeau la théorie de la sexualité infantile pour dissimuler les abus sexuels dont ses patientes avaient été victimes (9).

 

Mais le récit officiel sur la théorie de la séduction pose deux problèmes, sans rapport avec la thèse de Masson. Le premier est que la chronologie est une reconstruction ex post. Freud n’a pas abandonné la théorie de la séduction après 1897. Il n’a pas insisté sur la centralité du complexe d’Œdipe avant 1908. Et ainsi de suite. Diverses modifications ont dû être discrètement apportées à l’Édition standard et dans l’édition de la correspondance avec Fliess, pour mettre les textes en conformité avec la chronologie privilégiée.

C’est là le problème mineur. Le problème majeur, selon les révisionnistes, c’est que les cas n’existent pas. Contrairement à ce que Freud affirmait et à ce que Masson prenait pour acquis, aucun de ses dix-huit patients ne lui a dit spontanément avoir été agressé et aucun d’entre eux ne lui a par la suite dit avoir éprouvé des désirs œdipiens. Sachant qu’il était obsédé par le sexe, certains de ses patients ont exprimé le genre de propos qu’il souhaitait entendre et quelques-uns se sont semble-t-il délibérément joués de lui. Dans d’autres cas, Freud a harcelé ses patients jusqu’à ce qu’ils acceptent ses interprétations ; soit ils ont cédé, comme dans le cas de l’Homme aux rats, soit ils ont abandonné rapidement la cure, comme Dora. Si votre analyste vous dit que vous êtes dans le déni quant à votre souhait de coucher avec votre père, que faites-vous ? Vous le niez ?

Depuis qu’il a cessé son séminaire à Berkeley, Crews incrimine le rôle de la suggestion dans la méthode psychanalytique des associations libres. Elle a remplacé l’hypnose comme moyen de traiter les patients hystériques, mais les résultats ne sont guère meilleurs. Raison pour laquelle Crews s’est penché sur les affaires de faux souvenirs retrouvés, dans lesquelles les enquêteurs semblent avoir alimenté les enfants de souvenirs qu’ils ont fini par « retrouver ». La question de savoir dans quelle mesure Freud était un thérapeute efficace reste controversée – beaucoup de gens ont fait le voyage de Vienne pour être analysés par lui. Mais Crews pense que Freud n’a ­jamais eu « un seul ancien patient pour témoigner de la capacité de la méthode ­psychanalytique à produire les effets qu’il ­revendiquait ».

On peut opposer aux détracteurs de la psychanalyse que, même si Freud l’a largement construite sur du sable et qu’il était lui-même un piètre thérapeute, la psychanalyse marche pour certains ­patients. Mais il en va de même des placebos. Beaucoup de gens souffrant de troubles de l’humeur tirent bénéfice d’une thérapie par la parole ou d’autres formes de traitement interpersonnel, parce qu’ils réagissent à la sensation qu’on s’occupe d’eux. Peu importe peut-être ce qu’ils racontent ; quelqu’un est là qui écoute.

Nous sommes aussi séduits par l’idée que nous avons des motivations et des désirs dont nous ne sommes pas conscients. Cette forme de psychologie « des profondeurs » a été popularisée par le freudisme et n’est pas près de disparaître. Il peut être utile d’être amené à comprendre que nos sentiments à l’égard des personnes que nous aimons sont en réalité ambivalents, ou que nous nous sommes montrés agressifs alors que nous pensions être extrêmement polis. Bien sûr, il n’est pas nécessaire d’en passer par l’angoisse de castration pour en arriver là.

 

Et cependant, à supposer que la psychanalyse soit une impasse, a-t-elle fait régresser la psychiatrie de plusieurs générations ? C’est ce qu’a soutenu Crews. « Une bonne part du XXe siècle a effectivement appartenu à Freud, dit-il à Todd Dufresne en 1998, ce qui signifie que, pendant environ soixante-dix ans, nous n’avons pas accru nos connaissances et nous nous sommes empêtrés dans une conception essentiellement médiévale de l’esprit “possédé”. » Ce commentaire témoigne d’un état d’esprit l’on retrouve chez bon nombre de critiques de la psychanalyse, et chez Crews notamment : une idéalisation de la science.

Depuis la troisième édition du DSM, l’accent est mis sur les explications biologiques des troubles mentaux, ce qui fait apparaître la psychanalyse comme un détour ou, comme le dit l’historien de la psychiatrie Edward Shorter, un « hiatus ». Mais on ne peut pas dire que la psychiatrie reposait sur des bases solides quand Freud est advenu. La science du mental au XIXe siècle ressemblait à un spectacle du Far West. Parmi les traitements figuraient l’hypnose, l’électrothérapie, l’hydrothérapie, le massage complet du corps, des anti­douleur comme la morphine, les cures de sommeil, les cures d’engraissement (par gavage), le confinement, la « castration féminine » et bien sûr l’internement. On s’intéressait ­aussi beaucoup au ­paranormal. Les deux diagnostics les plus répandus à l’époque, la neurasthénie et l’hystérie, n’ont même plus droit de cité aujourd’hui. Ce n’était pas de la « mauvaise » science. C’était la science. Une petite partie est opérante, le reste pas du tout. La psychanalyse n’était pas la première thérapie par la parole, mais elle fut le pont entre l’hypnose et les formes de thérapie par la parole que nous avons aujourd’hui. Elle ne portait pas atteinte au corps du patient, et, si c’était un ­traitement de charlatan, il n’était pas pire, et sans doute plus humain, que bien des traitements qui étaient pratiqués.

La psychanalyse n’a d’ailleurs pas mis un terme à la psychiatrie somatique. Pendant la première moitié du XXe siècle, toutes sortes d’interventions pour troubles mentaux ont été conçues et mises en pratique. Parmi celles-ci, l’administration de sédatifs, notamment le chloral, qui est addictif et fut prescrit à Virginia Woolf, atteinte d’une grave dépression ; des comas induits par l’insuline ; les traitements par électrochocs ; les lobotomies. En dépit de leur effroyable réputation, les électrochocs sont un traitement efficace de la dépres­sion sévère, mais la plupart des autres traitements en usage avant l’ère des médicaments psychotropes étaient des impasses. Même aujourd’hui, nous envoyons bien souvent des produits chimiques dans le cerveau en espérant qu’ils produisent un effet positif. Le progrès se fait largement par tâtonnements. On peut appeler cela de la science, ou non.

On écrit des biographies dans l’espoir qu’une vie livre des enseignements. C’est ce qu’a fait Crews. Il estime que les jeunes années de Freud ont quelque chose à nous dire du freudisme et, même s’il tient à jouer le rôle d’un juge d’exécution, une bonne part de ce qu’il raconte sur les ambiguïtés du personnage et le caractère factice de sa science est convaincante. Son ouvrage s’appuie, après tout, sur une montagne de travaux sur le sujet.

 

Frederick Crews introduit ce qui semble bien être, du moins aujour­d’hui, un nouveau chef d’accusation contre la psychanalyse. Il soutient qu’elle est antichrétienne. En instaurant une doctrine qui « fait triompher la gratification sexuelle sur le sacrifice vertueux conduisant au paradis, écrit-il, Freud entendait renverser tout l’ordre chrétien, pour se venger des papes sectaires, des inquisiteurs sadiques, des tenants ­modernes de la “calomnie du sang” et de la bureaucratie catholique qui avaient pris son magistère en otage ». Freud avait entrepris de « détruire le temple de ­l’enseignement de Paul ».

C’est la raison pour laquelle la liaison avec Minna est importante, nous dit Crews. Si elle a bien eu lieu, c’était juste avant L’Interprétation des rêves, le ­véritable point de départ du freudisme. La transgression sexuelle aurait donné à Freud la confiance en lui dont il avait besoin pour faire le saut périlleux dans la lecture des âmes. « Posséder Minna, écrit Crews, pouvait signifier, d’abord, commettre un inceste symbolique avec la mère de Dieu ; ensuite, “tuer” Dieu le père par le moyen de ce sacrilège ­ultime ; et, ­enfin, réduire à néant l’auto­rité de l’Église d’Autriche et de sa maison mère, le ­Vatican – ce qui, ­selon le drame intime de Freud, revenait à ­libérer son peuple de deux millénaires de persécution religieuse. » J’en conclus que décidément il n’a pas dû entrer dans la chambre sans hésiter.

Tout cela est si freudien ! D’où cela sort-il ? Ce Freud briseur d’idoles est radicalement différent du Freud vu par des critiques comme Trilling ou Rieff, qui venait sans cesse rappeler qu’il était vain d’imaginer que le progrès puisse contribuer au bonheur de l’humanité. Et ce n’est certainement pas ainsi que Freud se présentait. « Aussi n’ai-je pas le courage de m’ériger en prophète devant mes frères, écrit-il à la fin de ­Malaise dans la civilisation, et je m’incline ­devant leur reproche de n’être à même de leur apporter aucune consolation : car c’est bien cela, ce qu’ils désirent tous, les révolutionnaires les plus sauvages non moins passionnément que les plus braves piétistes. » (10)

L’idée de Crews que la cible de Freud était le christianisme pourrait être le fruit tardif de sa vieille fascination d’étudiant pour Nietzsche. Crews a visiblement vu naguère en Freud un critique nietzschéen d’un moralisme niant les réalités de la vie, un Antéchrist héroïque attaché à libérer des êtres humains de leur soumission à des idoles qu’ils ont eux-mêmes créées. En reniant ce point de vue, renie-t-il le radicalisme de sa jeunesse ? Sa critique de Freud serait-elle une forme d’autocritique ? Il n’est pas nécessaire de s’aventurer sur ce terrain. Mais puisque l’humanité n’est pas encore délivrée de ses illusions, si tel était bien le propos de Freud, alors il n’est pas encore mort.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 28 août 2017. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1. Journal intégral 1915-1941, Stock, « La Cosmopolite », 2008, traduction de Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre.

2. Of Two Minds: An Anthropologist Looks at American Psychiatry, Vintage, 2001.

3. Ce que Freud fait lui-même dans son Introduction à la psychanalyse.

4. Jones avait aussi mis sur pied en 1912 un « comité secret » dont la mission était de protéger Freud contre ses critiques, de les ridiculiser et de diffuser le dernier état de la doctrine. Voir Phyllis Grosskurth, Freud. L’anneau secret, PUF, 1995.

5. PUF, 1998.

6. Tempête aux Archives Freud, PUF, 1986.

7. Un sociologue allemand a trouvé la présence du couple sur le registre d’un hôtel. Longtemps sceptique sur cette affaire, Peter Gay, biographe hagiographique de Freud, a déclaré : « Il est donc très possible qu’ils aient couché ensemble. »

8. Cette thèse est reprise à son compte et développée par Frederick Crews.

9. Le Réel escamoté. Le renoncement de Freud à la théorie de la séduction, Aubier, 1992.

10. PUF, 1971, traduction de Charles et Jeanne Odier.

LE LIVRE
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Freud: The Making of an Illusion de Frederick Crews, Metropolitan Books, 2017

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