Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour préserver l’indépendance de Books !

La Partition des Indes, une plaie à vif

En 1947, quelques heures seulement après le départ des Britanniques, le sous-continent indien s’embrase. La naissance de l’Inde et du Pakistan s’accompagne de massacres d’une violence inouïe et d’un exode sans précédent. Soixante-dix ans plus tard, la géopolitique de l’Asie de Sud en garde encore les séquelles.

 


© Universal History Archive / UIG / Getty

Un camp de réfugiés à New Delhi, en 1947. La Partition a déclenché l’un des mouvements de population les plus importants de l’histoire de l’humanité.

En août 1947, lorsque les Britanniques quittent enfin l’Inde après trois cents ans de présence, le sous-continent est divisé en deux États-nations indépendants : l’Inde, majoritairement hindoue, et le Pakistan, majoritairement musulman. Commence alors l’un des mouvements de population les plus importants de l’histoire de l’humanité : des millions de musulmans se mettent en route vers le Pakistan occidental et le Pakistan oriental (qui correspond au Bangladesh actuel), tandis que des millions d’hindous et de sikhs entreprennent le trajet inverse. Des centaines de milliers d’entre eux ­n’arriveront jamais à destination. Des communautés qui ont coexisté près de mille ans s’affrontent soudain dans une explosion de violence religieuse qui oppose hindous et sikhs d’un côté et musulmans de l’autre. Un génocide mutuel totalement imprévu car sans précédent. C’est au Pendjab et au Bengale, respectivement limitrophes du Pakistan occidental et oriental, que se déroulent les pires atrocités – massacres, incendies, conversions forcées, enlèvements massifs, agressions sexuelles féroces. Quelque 75 000 femmes sont violées, nombre d’entre elles défigurées ou muti­lées. « Des bandes de tueurs mettent le feu à des villages entiers ; ils se livrent à un carnage sur les hommes, les enfants et les vieillards, et ils kidnappent les jeunes femmes pour les violer », écrit le journaliste Nisid Hajari dans son dernier livre, Midnight’s Furies, une enquête historique haletante sur la Partition et ses conséquences. « D’après des soldats britanniques et des journalistes qui ont vu les camps de la mort nazis, les exactions liées à la Partition apparaissent encore pires », poursuit-il. En 1948, à l’issue du grand mouvement de population, plus de 15 millions de personnes ont été déracinées ; 1 à 2 millions ont péri. La comparaison avec les camps nazis se révèle donc moins exagérée qu’il y paraît. Comme l’Holocauste pour les juifs, la Partition est constitutive de l’identité contemporaine du sous-continent indien, douloureusement ancrée dans la conscience régionale par la mémoire de violences inimaginables. Pour Ayesha Jalal, historienne pakistanaise de renom, ce trauma apparaît comme « l’événement historique central du XXe siècle en Asie du Sud ». « Moment décisif, écrit-elle, la Partition n’est ni un début ni une fin : elle ne cesse d’influencer la façon dont les peuples et les États de l’Asie du Sud postcoloniale envisagent leur passé, leur présent et leur avenir. »   Après la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne n’a tout simplement plus les moyens de contrôler sa plus grande conquête impériale ; son retrait du sous-continent est chaotique, hâtif, improvisé avec maladresse. Mais du point de vue des colonisateurs sur le départ, l’opération semble assez réussie. Alors que la domination britannique en Inde a longtemps été marquée par de violentes révoltes suivies de répressions brutales, l’armée britannique parvient à se retirer presque sans coup férir et n’a à déplorer au total que sept pertes humaines. Rien ne laisse alors présager le féroce bain de sang à venir. La période de polarisation entre hindous et musulmans ne s’étend que sur une vingtaine d’années, mais, vers le milieu du XXe siècle, la situation est telle qu’au sein de chaque communauté beaucoup jugent impossible une coexistence pacifique. Comment la culture profondément mélangée et syncrétique de l’Inde a-t-elle pu se déliter aussi vite ? La question a inspiré une vaste littérature. Ces dernières années, de nouveaux travaux de recherche ont remis en cause soixante-dix ans de mythologie nationaliste. Mentionnons aussi les nombreuses initiatives visant à recueillir les récits oraux de la Partition avant que la génération qui l’a vécue ne disparaisse. La première conquête islamique de l’Inde a lieu au XIe siècle, avec la prise de Lahore en 1021. En 1192, des Turcs imprégnés de culture persane, venus du centre de l’actuel Afghanistan, raflent Delhi à ses souverains hindous. En 1323, leur sultanat s’étend au sud jusqu’à Madurai, à la pointe de la péninsule, et d’autres sultanats ont fait leur apparition. Aujourd’hui, ces conquêtes sont généralement perçues comme étant le fait de « musulmans », mais ce n’est pas en ces termes que les inscriptions médiévales en sanskrit désignent les envahisseurs venus d’Asie centrale. Les nouveaux venus sont plutôt identifiés par leur appartenance ethnique et linguistique, notamment comme turushka (turcs), ce qui suggère qu’ils n’étaient pas vus principalement sous l’angle de leur pratique religieuse. Certes, les conquêtes elles-mêmes sont marquées par des massacres et par la destruction de sites hindous et boud­dhistes, mais l’Inde va bientôt intégrer et transformer les nouveaux arrivants. En quelques siècles émerge une civilisation indo-islamique, avec ses langues ­hybrides – notamment le deccani (l’idiome du plateau du Deccan) et l’ourdou –, qui mêlent des mots turcs, persans et arabes aux ­dérivés vernaculaires du sanskrit. En fin de compte, environ un cinquième de la population d’Asie du Sud en vient à se considérer comme musulmane. Liés à cet islam en pleine expansion, les mystiques soufis voient de leur côté la marque du divin dans les textes védiques. Certains empruntent même aux ascètes hindous leur pratique du yoga ; comme eux, ils se couvrent le corps de cendre et se suspendent la tête en bas pour prier. Dans les traditions populaires villageoises, les deux pratiques religieuses se mêlent au point de n’en former presque plus qu’une seule. Des hindous se rendent sur les tombes des sages soufis ; des musul­mans déposent leurs ­offrandes dans les sanctuaires hindous. Le soufisme fait de nombreux adeptes, surtout au Pendjab et au Bengale. Là, dans ces mêmes régions où, des siècles plus tard, seront commises les pires atrocités, les paysans se convertissent massivement.   L’hybridation culturelle marque alors l’ensemble du sous-continent. Dans les textes hindous médiévaux d’Inde du Sud, le sultan de Delhi est parfois mentionné comme l’incarnation du dieu ­Vishnou. Au XVIIe siècle, le prince héritier de la dynastie moghole, Dara Shikoh, fait traduire en persan la Bhagavad Gita, sans doute le texte central de l’hindouisme. Dans un essai sur l’hindouisme et l’islam intitulé « La confluence des deux océans », le prince souligne les affinités entre les deux religions. Certes, tous les empereurs moghols ne manifestent pas une telle ouverture d’esprit : les hindous n’ont pas oublié les atrocités perpétrées par le puritain et sectaire Aurangzeb, frère de Dara. Mais pour le dernier empereur moghol, couronné près de deux siècles plus tard, en 1837, l’hindouisme et l’islam « partagent la même essence ». Au XIXe siècle, l’Inde reste un espace où les traditions, langues et cultures traversent les clivages confessionnels, un espace où l’on ne se définit pas prioritairement par sa croyance religieuse. Un musulman sunnite qui exerce le métier de tisserand au Bengale a beaucoup plus de points communs avec son collègue hindou qu’avec un chiite de Karachi ou un soufi pachtoune de la Frontière-du-Nord-Ouest, cette province des Indes britanniques située dans l’actuel Pakistan.   Non sans raison, beaucoup d’historiens font porter aux Britanniques la responsabilité de l’érosion progressive de ces traditions partagées. L’historienne britannique Alex von Tunzelmann ­estime dans son livre « L’été indien » (1) qu’à partir du moment où « les Britanniques commencent à définir des « communautés » fondées sur l’identité religieuse pour y attacher une représentation politique, beaucoup d’Indiens cessent d’accepter la diversité de leurs propres pensées pour se demander plutôt à quel camp ils appartiennent ». Dans son célèbre ouvrage « La grande partition » (2), une autre historienne britannique, Yasmin Khan, juge que la Partition « témoigne des errements d’un empire qui a brisé des communautés vivantes et imposé brutalement la formation d’États à des sociétés qui, sans cela, auraient suivi des voies différentes et inconnues ». Toutefois, d’autres analyses font valoir que la Partition, loin d’être la conséquence inéluctable d’une politique du diviser pour mieux régner, a été un événement fortuit. Jusqu’en 1940, il ­aurait été encore possible de l’éviter. Des ­ouvrages plus anciens, comme celui de l’historien britannique Patrick French « La liberté ou la mort » (3), mettent en évidence le rôle important des conflits personnels entre les responsables politiques de l’époque, et notamment entre d’un côté Muhammad Ali Jinnah, leader de la Ligue musulmane, et de l’autre Mohandas Gandhi et Jawaharlal Nehru, les deux principaux dirigeants d’un parti du Congrès essentiellement hindou. Les trois hommes sont des avocats imprégnés de culture britannique, qui ont effectué au moins une partie de leurs études en Angleterre. Jinnah et Gandhi sont tous deux originaires du Gujerat. On aurait donc pu s’attendre à ce qu’ils nouent une alliance étroite. Mais, au début des ­années 1940, leur relation s’est tellement dégradée qu’ils peuvent à peine supporter d’être assis dans la même pièce. Ce qui fait débat, c’est surtout la personnalité de
Jinnah, le principal artisan de la création du Pakistan. Les nationalistes indiens en font le méchant de l’histoire ; pour les Pakistanais, il est le père de la nation. L’un des mérites de la nouvelle approche historique de Hajari est d’offrir un portrait plus équilibré de Jinnah. L’homme était assurément un rude négociateur et une personnalité glaciale : la dirigeante du parti du Congrès Sarojini Naidu disait pour plaisanter qu’il fallait mettre un manteau de fourrure en sa présence. À bien des égards, pourtant, Jinnah est un étonnant bâtisseur de la République islamique du Pakistan : laïc fervent, il boit du whisky et fréquente rarement la mosquée ; élégant, il arbore des costumes coupés sur mesure à Savile Row. Et, ce qui en dit long, il a épousé une non-musulmane, la fille d’un homme d’affaires parsi, connue pour ses saris suggestifs et pour les sandwichs au jambon qu’elle a une fois apportés à son mari, un jour d’élection. Loin de vouloir introduire la religion dans l’équation politique du sous-continent, Jinnah reproche vivement à ­Gandhi sa façon de convoquer le spirituel dans le débat politique. Il est convaincu que cela ne peut qu’encourager les bigots de part et d’autre. Au début de sa carrière politique, à l’époque de la Première Guerre mondiale, il s’efforce en effet de rapprocher la Ligue musulmane et le parti du Congrès : « À mes amis musulmans, je dis : “N’ayez crainte !” » L’idée d’une domination hindoue, poursuit-il à l’intention de ses coreligionnaires, n’est qu’une « chimère agitée par vos ennemis pour vous faire peur, pour décourager la coopération et l’unité indispensables à la construction d’un État autonome. » En 1916, Jinnah, qui est à l’époque membre des deux partis, réussit à leur faire présenter aux Britanniques une plateforme de revendications communes, le pacte de Lucknow. Ce qui lui vaut d’être ­salué comme « ambassadeur de l’unité hindoue-­musulmane ».   Mais, après la Première Guerre mondiale, Jinnah se sent éclipsé par l’ascension de Gandhi et de Nehru. En décembre 1920, il se fait huer à la tribune du parti du Congrès pour avoir voulu absolument appeler son rival « monsieur Gandhi » au lieu de le dési­gner par son titre spirituel, Mahatma (« grande âme »). Tout au long des années 1920 et 1930, l’inimitié entre les deux hommes ne cesse de croître, au point qu’en 1940 Jinnah conduit la Ligue musulmane à exiger une patrie séparée pour la minorité musulmane d’Asie du Sud, ce à quoi il s’était auparavant opposé. D’après Hajari, Jinnah « assure en privé à ses collègues sceptiques que la Partition sert seulement de moyen de pression ». Et, même après avoir vu ses revendications satisfaites par la création du Pakistan, il insiste sur le fait que son nouveau pays garantira la liberté de culte : « Votre appartenance religieuse, votre caste et vos opinions ne concernent en rien les affaires de l’État », déclare-t-il en août 1947, dans son premier discours devant l’Assemblée constituante pakistanaise. Mais c’est trop tard : au moment il prononce ces mots, la violence entre hindous et musulmans échappe déjà à tout contrôle. L’hostilité entre les deux communautés trouve son origine dans le chaos de la Seconde Guerre mondiale. En 1942, les Japonais qui viennent de prendre Singapour et Rangoun traversent la Birmanie à marche forcée en direction de l’Inde. Le parti du Congrès lance alors une campagne de désobéissance civile contre l’occu­pant britannique, le mouvement Quit India [« Quittez l’Inde »]. Ses dirigeants, parmi lesquels Gandhi et Nehru, sont arrêtés. Pendant leur déten­tion, Jinnah, qui s’est positionné en allié loyal des Britanniques, conforte sa stature de protecteur des intérêts musulmans face à la domination hindoue. À la fin de la guerre, lorsque les dirigeants du Congrès sont libérés, Nehru considère Jinnah comme « un exemple manifeste de manque total d’esprit civilisé », et Gandhi voit en lui un « fou » doublé d’un « génie du mal ». C’est à ce stade que s’enclenche le cercle vicieux des violences urbaines entre hindous et musulmans. Les habitants de quartiers mixtes quittent leur maison, quand ils ne s’en font pas expulser ; ils trouvent refuge dans des ghettos communautaires de plus en plus homogènes. Souvent, les responsables politiques locaux et régionaux exacerbent les tensions. Huseyn Shaheed Suhrawardy, impitoyable Premier ministre du Bengale et élu de la Ligue musulmane, se livre à des diatribes incendiaires au point de provoquer à Calcutta des émeutes anti-­hindoues. « Les effusions de sang et le désordre ne sont pas nécessairement un mal en soi, justifie-t-il dans la presse, si l’on y a recours pour une noble cause. » La première série de massacres inter­religieux de grande ampleur se déroule en 1946 à Calcutta, en partie sous l’effet des incitations de Suhrawardy. Cinq mille personnes sont tuées. La photojournaliste américaine Margaret Bourke-White, qui a assisté l’année précédente à la libération d’un camp de concentration nazi, écrit que les rues de Calcutta font penser à Buchenwald. Les émeutes se multipliant dans d’autres villes et le nombre de victimes ne cessant de grimper, les dirigeants du parti du Congrès, initialement opposés à la Partition, commencent à y voir la seule façon de se débarrasser de cet encombrant Jinnah et de sa Ligue musul­mane. De même, les Britanniques réalisent qu’ils ont perdu jusqu’à leur dernier vestige d’autorité et commencent à accélérer leur stratégie de retrait. Le 20 février 1947, le Premier ministre britannique Clement Attlee annonce au Parlement que l’administration britannique prendra fin « au plus tard en juin 1948 ». En mars 1947, un certain lord Louis Mountbatten, très chic rejeton d’une branche cadette de la ­famille royale, s’envole pour Delhi. Nommé vice-roi des Indes britanniques, le tout dernier à exercer cette fonction, il a pour mission de veiller au transfert du pouvoir et d’orchestrer le départ du sous-continent aussi vite que possible. Une série de rencontres désas­treuses avec un Jinnah intransigeant le convainc bientôt que le leader de la Ligue musulmane est « un cas psychiatrique », réfractaire à toute négociation. D’après Hajari, Mountbatten craint alors que, faute de réaction rapide, la Grande-­Bretagne ne se retrouve à « arbi­trer une guerre ­civile ». Aussi déploie-t-il tout son charme (considérable) pour persuader toutes les parties de se mettre d’accord sur une Partition désormais présentée comme la seule solution. Début juin, Mountbatten prend tout le monde de court en annonçant le transfert de souveraineté pour la date du 15 août 1947 – dix mois plus tôt que prévu. Les motifs d’une telle précipitation restent controversés, mais il est probable que Mountbatten comptait sur le choc pour faire comprendre aux parties concernées qu’elles fonçaient droit vers un abîme de fanatisme. En réalité, la hâte ne fait qu’aggraver le chaos. Cyril Radcliffe, le juge britannique chargé de tracer les frontières des deux nouveaux États, dispose d’à peine quarante jours pour ­redessiner la carte de l’Asie du Sud. C’est deux jours après l’indépendance que les frontières sont officialisées. Imposé par Mountbatten, le compromis ne satisfait aucune des parties. Jinnah, qui a pourtant réussi à créer un nouveau pays, considère le nouvel État morcelé qui lui revient (les extrémités orientales et occidentales de l’ancien empire, séparées par quelque 1 600 kilomètres de territoire indien) comme un simu­lacre « estropié, mutilé et mité » de la terre pour laquelle il s’est battu. Il prévient alors que la séparation respective du Pendjab (à l’ouest) et du Bengale (à l’est) « sème les germes de graves problèmes à venir ».   Dans la soirée du 14 août 1947, à New Delhi, Mountbatten et son épouse s’apprêtent à assister à la projection d’un film avec Bob Hope, La Brune de mes rêves. Non loin de là, au pied de Raisina Hill, à l’Assemblée constituante indienne, Nehru monte à la tribune pour prononcer son discours le plus célèbre : « il y a de longues années, nous avons pris rendez-vous avec le destin, déclare-t-il. Aux douze coups de minuit, tandis que le monde dormira, l’Inde s’éveillera à la vie et à la liberté. » Mais, à l’extérieur des enclaves bien gardées de New Delhi, la ­violence se déchaîne. Le soir même, à Lahore, les derniers fonctionnaires britanniques, en route vers la gare, doivent se frayer un chemin entre les cadavres. Sur les quais, les employés des chemins de fer nettoient au jet des mares de sang. Quelques heures plus tôt, un groupe d’hindous qui attendait le train pour fuir la ville a été massacré par la foule musulmane. Quand le Bombay Express quitte Lahore en direction du sud, les administrateurs découvrent un Pendjab en flammes. Ce qui s’ensuit, particulièrement au Pendjab, principal foyer de violence, ­apparaît comme l’une des grandes tragédies du xxe siècle. « Les réfugiés fuyant la violence à pied forment des cortèges longs de plus de 80 kilomètres, écrit Hajari. Alors que les paysans épuisés avancent péniblement, des miliciens à cheval surgissent des plantations qui bordent la route et les abattent comme du bétail. Les trains spéciaux affrétés pour les réfugiés, pleins à craquer au départ, subissent des embuscades répétées le long du trajet. Trop souvent, c’est dans un silence funèbre que ces convois franchissent la frontière, avec du sang qui coule sous les portières des voitures. » En quelques mois, l’Asie du Sud a changé de façon irrévocable. En 1941, Karachi, qui sera la première capitale du Pakistan, est à 47,6 % hindoue ; Delhi, future capitale de l’Inde indépendante, compte un tiers de musulmans. À la fin de la décennie, presque tous les hindous de Karachi ont pris la fuite et 200 000 musulmans ont été expulsés de Delhi. Les bouleversements opérés en à peine quelques mois restent, soixante-dix ans plus tard, une réalité indélébile. Il y a une vingtaine d’années, j’ai rendu visite au romancier Ahmed Ali, l’auteur de Crépuscule à Delhi (4.) Publié en Grande-Bretagne en 1940, ce roman reste sans doute le meilleur jamais consacré à la capitale indienne. Ali a grandi dans le mélange de cultures du vieux Delhi, mais, lorsque je l’ai rencontré, il vivait en exil à Karachi. « C’est le brassage de deux cultures différentes, hindoue et musulmane, qui a donné la civilisation de Delhi, m’avait-il confié. À présent, Delhi est morte. Tout ce qui faisait sa singularité a été déraciné et dispersé. » Il déplorait surtout que la langue ourdoue de Delhi, si raffinée, ait été détruite. De même qu’Ali, Saadat Hasan ­Manto, écrivain ourdouphone originaire de Bombay, a vécu la création du Pakistan comme une catastrophe à la fois intime et collective. La Partition est tragique, ­explique-t-il, non parce qu’il existe désormais deux pays au lieu d’un, mais parce qu’elle montre que « les êtres humains dans les deux pays sont des esclaves – ­esclaves du fanatisme, esclaves des passions religieuses, des instincts animaux et de la barbarie ». La folie dont il a été témoin et le traumatisme qu’a représenté pour lui de quitter Bombay pour émigrer à Lahore l’ont marqué pour le restant de ses jours. Avant la Partition, Manto était un essayiste, scénariste et journaliste aux réalisations inégales. Après, il deviendra un auteur de la carrure d’un Tchekhov, d’un Zola ou d’un Maupassant – autant d’écrivains qu’il a lui-même traduits et qui lui ont servi de modèles. Comme le montre Ayesha Jalal, par ailleurs petite-nièce du nouvelliste, ­Manto est déconcerté par la logique même de la Partition (5). « Malgré tous mes efforts, écrit-il, je ne pouvais pas séparer l’Inde du Pakistan ni le Pakistan de l’Inde. »  En dépit des critiques et de la censure, il a écrit de manière obsessionnelle sur les violences sexuelles qui ont accompagné la Partition : « Quand je pense aux femmes survivantes, je ne pense qu’à leur ventre rond : que va-t-il advenir de ces ventres ? » Où les enfants ainsi conçus sont-ils censés « trouver leur place », ­demande-t-il, en Inde ou au Pakistan ? La plus célèbre des nouvelles de ­Manto sur la Partition, « Toba Tek Singh » (6), procède d’un argument simple, exprimé dès les premières lignes : « Deux ou trois ans après la Partition, les gouvernements du Pakistan et de l’Inde eurent l’idée d’échanger leurs fous, comme ils l’avaient fait pour les prisonniers de droit commun ; c’est-à-dire qu’on enverrait au Pakistan les fous musulmans des asiles indiens et que les fous sikhs ou hindous qui étaient dans les asiles pakistanais seraient confiés à la garde de l’Inde. Était-ce là une idée folle ou pleine de bon sens ? Peu importe. Des spécialistes entamèrent des pourparlers de haut niveau, de part et d’autre. » En quelques mots d’une noirceur sati­rique, Manto parvient à suggérer que les fous sont beaucoup plus sains ­d’esprit que ceux qui ont pris la décision de les ­déplacer. À la fin de la nouvelle, le ­héros éponyme se retrouve coincé dans la zone-tampon entre les deux frontières : « Au-delà des barbelés c’était l’Inde et de ce côté-ci des barbelés c’était le Pakistan. Et au beau milieu, sur ce morceau de terre qui n’avait pas de nom, gisait Toba Tek Singh. » La vie de Manto après la Partition offre une ressemblance tragique avec la démence institutionnelle décrite dans « Toba Tek Singh ». Loin d’être accueilli à bras ouverts au Pakistan, il se voit taxé de réactionnaire par un milieu littéraire marxisant. Après la publication de sa nouvelle « La chair froide » 6, l’écrivain est accusé d’obscénité et n’échappe qu’en appel à une peine de prison assortie de travaux forcés. Pour gagner sa vie, Manto se contraint à l’hyperproductivité. Sous l’effet du stress, il sombre ensuite dans la dépression et l’alcool. Dans l’espoir de le soigner, sa famille le fait interner en hôpital psychiatrique, mais sans succès : il mourra des effets de l’alcoolisme en 1955, à l’âge de 42 ans.   Bien sûr, Manto est un esprit tourmenté qui écrit ses nouvelles comme autant de farces tragiques, mais la réalité de la Partition n’est pas moins absurde. L’excellent ouvrage de Vazira Zamindar, « La longue partition et la fabrique de l’Asie du Sud contemporaine » (7), s’ouvre sur l’histoire de Ghulam Ali, un musul­man de la ville de Lucknow, dans le centre de l’Inde du Nord, et fabricant de prothèses de son état. L’homme a choisi de vivre en Inde, mais, au moment de la Partition, il travaille dans un atelier militaire au Pakistan – donc de l’autre côté de la frontière. Quelques mois plus tard, quand la question du Cachemire provoque une guerre entre les deux nouveaux pays, Ali est incorporé de force dans l’armée pakistanaise et empêché de retourner en Inde. En 1950, il est réformé en raison de sa nationalité indienne. Mais, lorsqu’il passe la frontière, Ghulam Ali n’est pas considéré comme indien ; le voilà incarcéré pour entrée illégale sur le territoire. En 1951, après avoir purgé une peine de prison en Inde, Ali est renvoyé au Pakistan. Six ans plus tard, il continue de faire la navette entre les prisons et les camps de réfugiés des deux nouveaux États. Les derniers documents de son dossier officiel font état d’un soldat musulman retenu dans un camp de prisonniers destiné aux hindous, du côté pakistanais de la frontière. Depuis 1947, l’Inde et le Pakistan ont toujours nourri une profonde antipathie réciproque. Les deux pays ont mené deux guerres sans vainqueur ni vaincu pour le contrôle du Cachemire, la seule région majoritairement musulmane qui soit restée dans le giron de l’Inde. En 1971, la sécession du Pakistan oriental (devenu le Bangladesh) provoque un nouvel affrontement armé. En 1999, quand les troupes pakistanaises pénètrent dans le district cachemiri de Kargil, le conflit ­nucléaire apparaît dangereusement proche. Au ­Cachemire, l’insurrection chronique contre la domination indienne a déjà fait des milliers de morts et donne toujours lieu à des flambées sporadiques de violence. Malgré les gestes périodiques d’apaisement et les moments de rapprochement, le différend indo-­pakistanais structure la géopolitique régionale. De sorte qu’au Pakistan, pays où la moitié des femmes sont illettrées, la défense absorbe le cinquième du budget – au détriment de la santé, de l’éducation, des infrastructures et du développement. On comprend aisément le sentiment d’insécurité du Pakistan : l’Inde possède une population, un budget de la défense et un revenu national sept fois supérieurs. Mais la voie empruntée par Islamabad s’est révélée désastreuse pour les deux pays. Durant plus de trente ans, l’armée pakistanaise et son agence de renseignement, l’Inter-Service Intelligence (ISI), ont cru pouvoir instrumentaliser des groupes djihadistes pour atteindre leurs objectifs. Or ces groupes ont créé autant – sinon plus – de troubles au Pakistan que chez ses voisins, ceux-là mêmes que l’ISI cherche à fragiliser, à savoir l’Afghanistan et l’Inde. Aujourd’hui encore, les récits construits autour de la mémoire sanglante de la Partition paralysent l’Inde et le Pakistan, d’autant que la classe politique (surtout en Inde) et l’armée (surtout au Pakistan) ne cessent d’attiser dans leur propre ­intérêt les haines de 1947. À la fin de son livre, Nisid Hajari remarque que la dangereuse rivalité entre les deux pays, « loin de se calmer, s’exacerbe toujours plus ». Et pour cause, « leurs arsenaux nucléaires se développent, les militants nationalistes gagnent du terrain, et, des deux côtés, des médias haineux ne laissent pas de place à des voix plus modérées ». Pire : puissance nucléaire extrêmement instable, le Pakistan ne se contente pas de ­menacer l’Inde. Le pays pose un problème au monde entier. C’est des madrasas du Pakistan qu’ont émergé les talibans. Et leur régime, qui était alors le plus rétrograde de l’histoire musulmane moderne, a abrité le quartier général d’Al-Qaïda, même après le 11-Septembre. La conclusion de Hajari fera donc l’unanimité : « Il est grand temps que les héritiers de Nehru et de Jinnah apaisent les démons de 1947. » Mais le tableau actuel n’est guère encourageant. Plus que jamais, les deux pays sont en proie au fanatisme religieux. En un sens, l’année 1947 n’a toujours pas pris fin.   — Cet article est paru dans The New Yorker le 29 juin 2015. Il a été traduit par Ève Charrin.
LE LIVRE
LE LIVRE

Midnight’s Furies. The Deadly Legacy of India’s Partition de Nisid Hajari, Houghton Mifflin Harcourt, 2015

SUR LE MÊME THÈME

Histoire Ce que pensait Ibn Khaldun
Histoire La guerre du Vietnam n’était pas inéluctable
Histoire La campagne anglaise transplantée au Pendjab

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.