La Partition des Indes, une plaie à vif
par William Dalrymple

La Partition des Indes, une plaie à vif

En 1947, quelques heures seulement après le départ des Britanniques, le sous-continent indien s’embrase. La naissance de l’Inde et du Pakistan s’accompagne de massacres d’une violence inouïe et d’un exode sans précédent. Soixante-dix ans plus tard, la géopolitique de l’Asie de Sud en garde encore les séquelles.

 

Publié dans le magazine Books, mai / juin 2017. Par William Dalrymple

© Universal History Archive / UIG / Getty

Un camp de réfugiés à New Delhi, en 1947. La Partition a déclenché l’un des mouvements de population les plus importants de l’histoire de l’humanité.

En août 1947, lorsque les Britanniques quittent enfin l’Inde après trois cents ans de présence, le sous-continent est divisé en deux États-nations indépendants : l’Inde, majoritairement hindoue, et le Pakistan, majoritairement musulman. Commence alors l’un des mouvements de population les plus importants de l’histoire de l’humanité : des millions de musulmans se mettent en route vers le Pakistan occidental et le Pakistan oriental (qui correspond au Bangladesh actuel), tandis que des millions d’hindous et de sikhs entreprennent le trajet inverse. Des centaines de milliers d’entre eux ­n’arriveront jamais à destination. Des communautés qui ont coexisté près de mille ans s’affrontent soudain dans une explosion de violence religieuse qui oppose hindous et sikhs d’un côté et musulmans de l’autre. Un génocide mutuel totalement imprévu car sans précédent. C’est au Pendjab et au Bengale, respectivement limitrophes du Pakistan occidental et oriental, que se déroulent les pires atrocités – massacres, incendies, conversions forcées, enlèvements massifs, agressions sexuelles féroces. Quelque 75 000 femmes sont violées, nombre d’entre elles défigurées ou muti­lées. « Des bandes de tueurs mettent le feu à des villages entiers ; ils se livrent à un carnage sur les hommes, les enfants et les vieillards, et ils kidnappent les jeunes femmes pour les violer », écrit le journaliste Nisid Hajari dans son dernier livre, Midnight’s Furies, une enquête historique haletante sur la Partition et ses conséquences. « D’après des soldats britanniques et des journalistes qui ont vu les camps de la mort nazis, les exactions liées à la Partition apparaissent encore pires », poursuit-il. En 1948, à l’issue du grand mouvement de population, plus de 15 millions de personnes ont été déracinées ; 1 à 2 millions ont péri. La comparaison avec les camps nazis se révèle donc moins exagérée qu’il y paraît. Comme l’Holocauste pour les juifs, la Partition est constitutive de l’identité contemporaine du sous-continent indien, douloureusement ancrée dans la conscience régionale par la mémoire de violences inimaginables. Pour Ayesha Jalal, historienne pakistanaise de renom, ce trauma apparaît comme « l’événement historique central du XXe siècle en Asie du Sud ». « Moment décisif, écrit-elle, la Partition n’est ni un début ni une fin : elle ne cesse d’influencer la façon dont les peuples et les États de l’Asie du Sud postcoloniale envisagent leur passé, leur présent et leur avenir. »   Après la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne n’a tout simplement plus les moyens de contrôler sa plus grande conquête impériale ; son retrait du sous-continent est chaotique, hâtif, improvisé avec maladresse. Mais du point de vue des colonisateurs sur le départ, l’opération semble assez réussie. Alors que la domination britannique en Inde a longtemps été marquée par de violentes révoltes suivies de répressions brutales, l’armée britannique parvient à se retirer presque sans coup férir et n’a à déplorer au total que sept pertes humaines. Rien ne laisse alors présager le féroce bain de sang à venir. La période de polarisation entre hindous et musulmans ne s’étend que sur une vingtaine d’années, mais, vers le milieu du XXe siècle, la situation est telle qu’au sein de chaque communauté beaucoup jugent impossible une coexistence pacifique. Comment la culture profondément mélangée et syncrétique de l’Inde a-t-elle pu se déliter aussi vite ? La question a inspiré une vaste littérature. Ces dernières années, de nouveaux travaux de recherche ont remis en cause soixante-dix ans de mythologie nationaliste. Mentionnons aussi les nombreuses initiatives visant à recueillir les récits oraux de la Partition avant que la génération qui l’a vécue ne disparaisse. La première conquête islamique de l’Inde a lieu au XIe siècle, avec la prise de Lahore en 1021. En 1192, des Turcs imprégnés de culture persane, venus du centre de l’actuel Afghanistan, raflent Delhi à ses souverains hindous. En 1323, leur sultanat s’étend au sud jusqu’à Madurai, à la pointe de la péninsule, et d’autres sultanats ont fait leur apparition. Aujourd’hui, ces conquêtes sont généralement perçues comme étant le fait de « musulmans », mais ce n’est pas en ces termes que les inscriptions médiévales en sanskrit désignent les envahisseurs venus d’Asie centrale. Les nouveaux venus sont plutôt identifiés par leur appartenance ethnique et linguistique, notamment comme turushka (turcs), ce qui suggère qu’ils n’étaient pas vus principalement sous l’angle de leur pratique religieuse. Certes, les conquêtes elles-mêmes sont marquées par des massacres et par la destruction de sites hindous et boud­dhistes, mais l’Inde va bientôt intégrer et transformer les nouveaux arrivants. En quelques siècles émerge une civilisation indo-islamique, avec ses langues ­hybrides – notamment le deccani (l’idiome du plateau du Deccan) et l’ourdou –, qui mêlent des mots turcs, persans et arabes aux ­dérivés vernaculaires du sanskrit. En fin de compte, environ un cinquième de la population d’Asie du Sud en vient à se considérer comme musulmane. Liés à cet islam en pleine expansion, les mystiques soufis voient de leur côté la marque du divin dans les textes védiques. Certains empruntent même aux ascètes hindous leur pratique du yoga ; comme eux, ils se couvrent le corps de cendre et se suspendent la tête en bas pour prier. Dans les traditions populaires villageoises, les deux pratiques religieuses se mêlent au point de n’en former presque plus qu’une seule. Des hindous se rendent sur les tombes des sages soufis ; des musul­mans déposent leurs ­offrandes dans les sanctuaires hindous. Le soufisme fait de nombreux adeptes, surtout au Pendjab et au Bengale. Là, dans ces mêmes régions où, des siècles plus tard, seront commises les pires atrocités, les paysans se convertissent massivement.   L’hybridation culturelle marque alors l’ensemble du sous-continent. Dans les textes hindous médiévaux d’Inde du Sud, le sultan de Delhi est parfois mentionné comme l’incarnation du dieu ­Vishnou. Au XVIIe siècle, le prince héritier de la dynastie moghole, Dara Shikoh, fait traduire en persan la Bhagavad Gita, sans doute le texte central de l’hindouisme. Dans un essai sur l’hindouisme et l’islam intitulé « La confluence des deux océans », le prince souligne les affinités entre les deux religions. Certes, tous les empereurs moghols ne manifestent pas une telle ouverture d’esprit : les hindous n’ont pas oublié les atrocités perpétrées par le puritain et sectaire Aurangzeb, frère de Dara. Mais pour le dernier empereur moghol, couronné près de deux siècles plus tard, en 1837, l’hindouisme et l’islam « partagent la même essence ». Au XIXe siècle, l’Inde reste un espace où les traditions, langues et cultures traversent les clivages confessionnels, un espace où l’on ne se définit pas prioritairement par sa croyance religieuse. Un musulman sunnite qui exerce le métier de tisserand au Bengale a beaucoup plus de points communs avec son collègue hindou qu’avec un chiite de Karachi ou un soufi pachtoune de la Frontière-du-Nord-Ouest, cette province des Indes britanniques située dans l’actuel Pakistan.   Non sans raison, beaucoup d’historiens font porter aux Britanniques la responsabilité de l’érosion progressive de ces traditions partagées. L’historienne britannique Alex von Tunzelmann ­estime dans son livre « L’été indien » (1) qu’à partir du moment où « les Britanniques commencent à définir des « communautés » fondées sur l’identité religieuse pour y attacher une représentation politique, beaucoup d’Indiens cessent d’accepter la diversité de leurs propres pensées pour se demander plutôt à quel camp ils appartiennent ». Dans son célèbre ouvrage « La grande partition » (2), une autre historienne britannique, Yasmin Khan, juge que la Partition « témoigne des errements d’un empire qui a brisé des communautés vivantes et imposé brutalement la formation d’États à des sociétés qui, sans cela, auraient suivi des voies différentes et inconnues ». Toutefois, d’autres analyses font valoir que la Partition, loin d’être la conséquence inéluctable d’une politique du diviser pour mieux régner, a été un événement fortuit. Jusqu’en 1940, il ­aurait été encore possible de l’éviter. Des ­ouvrages plus anciens, comme celui de l’historien britannique Patrick French « La liberté ou la mort » (3), mettent en évidence le rôle important des conflits personnels entre les responsables politiques de l’époque, et notamment entre d’un côté Muhammad Ali Jinnah, leader de la Ligue musulmane, et de l’autre Mohandas Gandhi et Jawaharlal Nehru, les deux principaux dirigeants d’un parti du Congrès essentiellement hindou. Les trois hommes sont des avocats imprégnés de culture britannique, qui ont effectué au moins une partie de leurs études en Angleterre. Jinnah et Gandhi sont tous deux originaires du Gujerat. On aurait donc pu s’attendre à ce qu’ils nouent une alliance étroite. Mais, au début des ­années 1940, leur relation s’est tellement dégradée qu’ils peuvent à peine supporter d’être assis dans la même pièce. Ce qui fait débat, c’est surtout la personnalité de Jinnah, le principal artisan de la création du Pakistan. Les nationalistes indiens en font le méchant de l’histoire ; pour les Pakistanais, il est le père de la nation. L’un des mérites de la nouvelle approche historique de Hajari est d’offrir un portrait plus équilibré de Jinnah. L’homme était assurément un rude négociateur et une personnalité glaciale : la dirigeante du parti du Congrès Sarojini Naidu disait pour plaisanter qu’il fallait mettre un manteau de fourrure en sa présence. À bien des égards, pourtant, Jinnah est un étonnant bâtisseur de la République islamique du Pakistan : laïc fervent, il boit du whisky et fréquente rarement la mosquée ; élégant, il arbore des costumes coupés sur mesure à Savile Row. Et, ce qui en dit long, il a épousé une non-musulmane, la fille d’un homme d’affaires parsi, connue pour ses saris suggestifs et pour les sandwichs au jambon qu’elle a une fois apportés à son mari, un jour d’élection. Loin de vouloir introduire la religion dans l’équation politique du sous-continent, Jinnah reproche vivement à ­Gandhi sa façon de convoquer le spirituel dans le débat politique. Il est convaincu que cela ne peut qu’encourager les bigots de part et d’autre. Au début de sa carrière politique, à l’époque de la Première Guerre mondiale, il s’efforce en effet de rapprocher la Ligue musulmane et le parti du Congrès : « À mes amis musulmans, je dis : “N’ayez crainte !” » L’idée d’une domination hindoue, poursuit-il à l’intention de ses coreligionnaires, n’est qu’une « chimère agitée par vos ennemis pour vous faire peur, pour décourager la coopération et l’unité indispensables à la…
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