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Petits-bourgeois s’abstenir

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« Il n’y a de vraies haines que les haines littéraires. Les haines politiques ne sont rien. » Les sept mille pages du Journal des frères Goncourt sont pour la première fois présentées intégralement au public allemand. Un florilège de ragots de première main sur les plus grands noms de la littérature du XIXe siècle. Pas très politiquement correct.


Edmond et Jules de Goncourt, par Nadar
Rarement un grand projet éditorial aura été mis en chantier si discrètement – au point que le public n’en a pratiquement rien su. Y eut-il des messes basses dans les boudoirs littéraires, qui nous ont peut-être échappé, un frémissement nerveux, une lente accélération du rythme cardiaque parmi les amateurs et les connaisseurs fiévreux ? Neuf ans durant, deux, puis trois traductrices y ont travaillé, des souscripteurs ont été sollicités, des sommes considérables dépensées, d’épineux problèmes éditoriaux résolus. L’objet de ces efforts énormes n’était pas une trouvaille, une rareté qu’on aurait pu se contenter de présenter de façon passable. Traduit pour la première fois en intégralité en allemand, il s’étend sur sept mille pages. C’est le plus célèbre témoignage jamais écrit sur la vie littéraire. Tout le monde le connaît et y fait référence, même si personne ne l’a lu. On le cite à tout bout de champ, mais la plupart du temps de deuxième ou troisième main. Sans cet ouvrage, on en saurait beaucoup moins sur les géants du XIXe siècle, sur Flaubert et Zola, Baudelaire, Tourgueniev et Maupassant – sur bon nombre d’entre eux, on ne saurait presque rien et sur d’autres nous ignorerions assurément le plus croustillant, le plus piquant. Le journal que les frères Goncourt ont tenu, quarante ans durant, pendant toute la seconde partie du XIXe siècle, presque quotidiennement, constitue un florilège de ragots plus délicieux les uns que les autres – non pas de ragots alimentés par le ouï-dire, mais par ce qu’ils ont entendu et vu en personne, puis transcrit et analysé sur le papier, le soir même ou à l’aube suivant leur beuverie ou leur dîner. Leur façon de faire ne se distingue des tweets actuels que par la longueur et l’intelligence de leurs notes – et par le délai jusqu’à la publication. Quarante années durant, les personnes épiées, disséquées sans merci, percées à jour, n’ont rien su de ces procès-verbaux ou n’ont eu qu’un vague soupçon de leur existence. Quarante années durant, les deux inséparables frères, célibataires endurcis, ont été invités partout : en tant qu’écrivains (qu’ils étaient aussi par ailleurs) par d’autres écrivains, en tant que noceurs par d’autres noceurs, en tant qu’hommes élégants par la princesse Mathilde, une cousine de Napoléon III, chez qui tout le monde se retrouvait, noceurs comme écrivains, dans ce demi-monde si carac­téristique du Second Empire, mêlant bohème et aristocratie. Quarante années durant, on confia et raconta tout aux Goncourt. Mais lorsque la bombe explosa – lors­qu’en 1886, quatorze ans après la mort de Jules, qui avait succombé à une douloureuse syphilis, les premiers extraits parurent dans Le Figaro, lorsque ensuite, et jusqu’en 1896, peu avant le décès d’Edmond, huit volumes du journal furent imprimés –, l’émotion fut indescriptible. On eut beau prendre soin d’expurger l’ouvrage de ses méchancetés et de ses révélations les plus compromettantes, cela n’atténua guère l’indignation qu’il suscita. Car cela ne changeait rien au fait que les contemporains se voyaient rappeler ce qu’ils avaient dit ou pensé dix, vingt, trente ans plus tôt et qu’ils croyaient oublié : un enthousiasme bien peu patriotique en faveur des Allemands pendant la guerre, des professions de foi monarchistes pendant la République, ou républicaines sous l’Empire, sans même parler des haines entre confrères, des propos licencieux et des péchés (à l’époque) fièrement revendiqués. Plus d’un artiste s’agaça qu’on puisse ainsi retracer les aléas de son positionnement esthétique ou observer ce qu’il avait, de son propre aveu, emprunté à d’autres. Zola, par exemple, avait plusieurs fois confessé être redevable de son concept de naturalisme aux frères Goncourt et, en particulier, à leur roman Germinie Lacerteux, paru en 1865. Peut-être y a-t-il une logique singulièrement actuelle dans le fait que cette traduction intégrale du Journal (jusqu’alors on ne trouvait que de maigres extraits en allemand, et tirés souvent de la version censurée) ne paraisse qu’aujourd’hui. Peut-être a-t-il fallu attendre l’ère d’Internet, qui n’oublie rien et conserve éternellement le moindre propos inconsidéré, pour que nous comprenions l’émoi suscité chez les contemporains des Goncourt. Eux aussi ont dû prendre conscience avec horreur que leurs remarques les plus fugaces, les plus privées, faites souvent dans la chaleur d
e discussions alcoolisées, des remarques qui n’avaient jamais été destinées au public, allaient être conservées pour toujours par la postérité. À nombre de leurs amis – qui les avaient parfois fréquentés pendant des décennies – le journal des Goncourt donna sans doute exactement la même impression d’enregistrement irrémédiable que produit l’historique des statuts imprudents que l’on poste sur Facebook. Dans le cas des Goncourt, toutefois, les membres de leur cercle ne savaient pas du tout qu’ils « postaient » pour l’éternité. Sans quoi Alphonse Daudet se serait certainement plutôt mordu la langue que de colporter une déclaration de Rimbaud, qui expliquait en plein café, à propos de Verlaine : « Qu’il se satisfasse sur moi, très bien ! Mais ne veut-il pas que j’exerce sur lui ? Non, non, il est vraiment trop sale et a la peau trop dégoûtante ! »   Un dîner chez Hugo Sans cette confiance qui régnait dans l’espace protégé de cette sphère qu’on croyait privée, on n’y aurait vraisemblablement pas raconté l’anecdote sur Alexandre Dumas père, qui prête à l’écrivain grisonnant une « nature de bon vieux nègre qui, si le soir il n’avait pas une femme avec lui dans son lit, aurait pleuré comme un enfant auquel on refuse une tartine ». On peut se demander aussi si Victor Hugo aurait continué à inviter si volon­tiers les deux Goncourt s’il avait su qu’ils résumeraient un dîner chez lui avec les mots suivants : « Le dîner ressemble assez à un dîner donné par un curé de village à son évêque. » Plus tard, lors de cette même soirée dont ils caricaturent le côté petit-bourgeois, Hugo acquiert néanmoins un éclat et une dignité qui montrent qu’il s’agit moins au fond pour les Goncourt de se moquer que de faire preuve d’exactitude, d’une exactitude certes parfois impitoyable. Ils notent le soin maladif avec lequel Hugo s’arme pour réciter ses poèmes, mais n’ergotent pas sur la qualité de ses vers et restituent, dans la conversation, la majesté d’un homme qui savait aussi faire preuve d’autodérision. De Hugo toujours, ils citent une phrase qui éclaire comme aucune autre les disputes et insultes entre hommes de lettres, y compris celles des Goncourt eux-mêmes : « Il n’y a de vraies haines que les haines littéraires. Les haines politiques ne sont rien. » Edmond était conscient que son journal jetait une méchante lumière non seulement sur les médisances de confrères, mais sur son frère et lui, qui les rapportaient. Dans l’esquisse d’une introduction, rédigée en 1872, il écrit : « Nous ne nous cachons pas d’avoir été des créatures passionnées, nerveuses, maladivement impressionnables, et par là quelquefois injustes. » Il insiste sur le fait qu’ils n’auraient « jamais menti sciemment » – et on est tout à fait prêt à le croire, même si cette prétention a très vite des conséquences bizarres, comme lorsqu’ils parlent du jeune Anatole France en ces termes : « Mon frère et moi avons été toujours charmants pour le jeune morveux, dont toute l’enfance a été un long rhume de cerveau. » Il y a des auteurs que les Goncourt haïssaient. Verlaine en faisait certainement partie. Au fil des ans, ils apprécièrent de moins en moins Zola. Quant à Maupassant, ils le trouvaient ridicule. Mais leur sensibilité nerveuse et leur curieux amour de la vérité ne deviennent vraiment intéressants qu’en présence d’auteurs qu’ils admirent vraiment, à commencer par Flaubert, qui était plus ou moins l’astre central de leur cénacle et dont ils consignent néanmoins fidèlement les étonnantes lubies érotiques. Après qu’Edmond a disserté de long en large sur l’aspect repoussant d’une princesse russe, on lit : « Flaubert, excité par toutes les laideurs morales et physiques de cette cosaque, affirme qu’il aurait plaisir à copuler avec cette femme, mordu par le même désir qui précipite certains hommes dans une maison publique entre les bras de la vieille bonne de l’établissement. » Tout indique que les Goncourt (Edmond, en l’occurrence) n’avaient pas l’intention de dénigrer leur idole, mais au contraire de lui rendre hommage en mettant en lumière cette facette de sa personnalité – tant il est vrai que, chez une personne adulée, tout semble digne d’être aimé, y compris ses bizarreries. Cette vénération pour un être dans sa totalité, dans toutes ses particularités et notamment celles qui ne lui plaisaient peut-être pas à lui-même et n’enchantaient certainement pas ses proches, est l’un des traits fondamentaux de ce journal, celui qui transforme les ragots en littérature – mais celui aussi qui inspira, même à ceux qui avaient bénéficié de toute l’affection des deux frères, la terreur de le voir publier. Même Alphonse Daudet, qui devint le meilleur ami d’Edmond après la mort de Jules et qui était décrit avec sympathie, ou du moins avec empathie, ne fut pas facile à apaiser. Il ne voulait pas faire face à ses péchés de jeunesse, sa toxicomanie, sa consommation frénétique de jeunes femmes, ses innombrables frasques. Sa famille, surtout, ne le voulait pas. Jusqu’à la troisième génération, elle tenta d’empêcher la publication du journal non expurgé et c’est à cause d’elle – chose à peine croyable – que cette pu­blication, pour laquelle Edmond avait déjà imposé un délai de vingt ans à compter de sa mort, ne put avoir lieu avant 1956-1958, à l’issue d’un ultime procès. Il est douteux qu’il se soit agi pour la famille de protéger le secret du processus créatif d’Alphonse Daudet. Edmond de Goncourt n’avait jamais présenté son ami sous des couleurs vraiment sombres. Il n’épargnait pas, en revanche, sa bru et encore moins la mère de cette dernière, une vraie petite-bourgeoise, terriblement mesquine, et ce fut cela sans doute qu’on ne lui pardonna pas. Il l’avait pressenti, du reste, lorsque, dans une entrée du 16 février 1891, il songeait « à ce qu’on pourrait appeler la tyrannie des humbles dans les familles, à leurs exigences, à leur susceptibilité, à leur facile hostilité ». Les Allemands gardiens du politiquement correct n’ont pas eu le temps de trouver matière à s’indigner. Mais les féministes ne tarderont pas à le faire (bien que les Goncourt n’aient pas la dent plus dure pour les femmes que pour les hommes). On diagnostiquera aussi un antisémitisme nauséabond (à plus juste titre – bien qu’ils ne trouvent pas les Juifs beaucoup plus antipathiques que les chrétiens) et on stigmatisera leur vision du monde élitiste et antidémocratique. Ce dernier point n’est pas contestable : ils n’aimaient pas la société de masse. Jules de Goncourt voyait « pousser une génération de petits docteurs de république, de petits prêcheurs des vertus du peuple, comme une crèche de petits Saint-Just au bibe­ron, qui sont peut-être l’avenir ». Les prêcheurs de vertus auront, encore aujourd’hui, beaucoup à faire. Sur un point seulement, le journal des Goncourt s’accorde à l’esprit de notre époque : leur détestation de la pédérastie, où ils voient une vilaine lubie d’artistes – « la littérature a cru s’originaliser par de la pédérastie ». Edmond rapporte la description horrifiée que fait Maupassant du poète anglais Swinburne, à qui il avait rendu visite dans sa maison de campagne française et où son hôte se faisait expédier d’Angleterre tous les trois mois « de jeunes domestiques de quatorze ou quinze ans (…) d’une netteté et d’une fraîcheur extraordinaires ». Si l’on cherche avant tout des récits de ce genre sur les grands noms de la littérature du XIXe siècle, on sera mieux servi par les volumes déjà parus d’extraits choisis du Journal. Même chose si l’on ne s’intéresse qu’à certains chapitres particulièrement significatifs d’un point de vue historique, comme la description de la guerre de 1870 et de la Commune de Paris. Dans les douze volumes du Journal complet, ces attractions disparaissent dans le flot du quotidien, dominé par des personnes et des événements qui, pour être du quotidien, sont traités toutefois avec la même verve, la même exactitude, la même acrimonie et n’occasionnent donc aucune rupture dans la splendeur du style. Même à propos d’un graveur sur cuivre anonyme, on apprend, remarque aussi précieuse que triviale, que son « petit nez rouge » rappelle « le phallus d’un singe s’adonnant à la masturbation ». Le Journal des frères Goncourt n’est pas, bien entendu, de la grande littérature. C’est davantage cependant qu’une simple source historique. C’est une œuvre de premier ordre. Que les pédants grammairiens soient avertis : les grandes et belles phrases écrites sans faute n’ont jamais été l’idéal des Goncourt – et c’est un défi (et pas des moindres) qu’en plus de tous les autres les traductrices ont, là encore, su relever.   Cet article est paru dans le Zeit le 12 décembre 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

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