Petits-bourgeois s’abstenir
par Jens Jessen

Petits-bourgeois s’abstenir

« Il n’y a de vraies haines que les haines littéraires. Les haines politiques ne sont rien. » Les sept mille pages du Journal des frères Goncourt sont pour la première fois présentées intégralement au public allemand. Un florilège de ragots de première main sur les plus grands noms de la littérature du XIXe siècle. Pas très politiquement correct.

Publié dans le magazine Books, septembre 2014. Par Jens Jessen

Edmond et Jules de Goncourt, par Nadar
Rarement un grand projet éditorial aura été mis en chantier si discrètement – au point que le public n’en a pratiquement rien su. Y eut-il des messes basses dans les boudoirs littéraires, qui nous ont peut-être échappé, un frémissement nerveux, une lente accélération du rythme cardiaque parmi les amateurs et les connaisseurs fiévreux ? Neuf ans durant, deux, puis trois traductrices y ont travaillé, des souscripteurs ont été sollicités, des sommes considérables dépensées, d’épineux problèmes éditoriaux résolus. L’objet de ces efforts énormes n’était pas une trouvaille, une rareté qu’on aurait pu se contenter de présenter de façon passable. Traduit pour la première fois en intégralité en allemand, il s’étend sur sept mille pages. C’est le plus célèbre témoignage jamais écrit sur la vie littéraire. Tout le monde le connaît et y fait référence, même si personne ne l’a lu. On le cite à tout bout de champ, mais la plupart du temps de deuxième ou troisième main. Sans cet ouvrage, on en saurait beaucoup moins sur les géants du XIXe siècle, sur Flaubert et Zola, Baudelaire, Tourgueniev et Maupassant – sur bon nombre d’entre eux, on ne saurait presque rien et sur d’autres nous ignorerions assurément le plus croustillant, le plus piquant. Le journal que les frères Goncourt ont tenu, quarante ans durant, pendant toute la seconde partie du XIXe siècle, presque quotidiennement, constitue un florilège de ragots plus délicieux les uns que les autres – non pas de ragots alimentés par le ouï-dire, mais par ce qu’ils ont entendu et vu en personne, puis transcrit et analysé sur le papier, le soir même ou à l’aube suivant leur beuverie ou leur dîner. Leur façon de faire ne se distingue des tweets actuels que par la longueur et l’intelligence de leurs notes – et par le délai jusqu’à la publication. Quarante années durant, les personnes épiées, disséquées sans merci, percées à jour, n’ont rien su de ces procès-verbaux ou n’ont eu qu’un vague soupçon de leur existence. Quarante années durant, les deux inséparables frères, célibataires endurcis, ont été invités partout : en tant qu’écrivains (qu’ils étaient aussi par ailleurs) par d’autres écrivains, en tant que noceurs par d’autres noceurs, en tant qu’hommes élégants par la princesse Mathilde, une cousine de Napoléon III, chez qui tout le monde se retrouvait, noceurs comme écrivains, dans ce demi-monde si carac­téristique du Second Empire, mêlant bohème et aristocratie. Quarante années durant, on confia et raconta tout aux Goncourt. Mais lorsque la bombe explosa – lors­qu’en 1886, quatorze ans après la mort de Jules, qui avait succombé à une douloureuse syphilis, les premiers extraits parurent dans Le Figaro, lorsque ensuite, et jusqu’en 1896, peu avant le décès d’Edmond, huit volumes du journal furent imprimés –, l’émotion fut indescriptible. On eut beau prendre soin d’expurger l’ouvrage de ses méchancetés et de ses révélations les plus compromettantes, cela n’atténua guère l’indignation qu’il suscita. Car cela ne changeait rien au fait que les contemporains se voyaient rappeler ce qu’ils avaient dit ou pensé dix, vingt, trente ans plus tôt et qu’ils croyaient oublié : un enthousiasme bien peu patriotique en faveur des Allemands pendant la guerre, des professions de foi monarchistes pendant la République, ou républicaines sous l’Empire, sans même parler des haines entre confrères, des propos licencieux et des péchés (à l’époque) fièrement revendiqués. Plus d’un artiste s’agaça qu’on puisse ainsi retracer les aléas de son positionnement esthétique ou observer ce qu’il avait, de son propre aveu, emprunté à d’autres. Zola, par exemple, avait plusieurs fois confessé être redevable de son concept de naturalisme aux frères Goncourt et, en particulier, à leur roman Germinie Lacerteux, paru en 1865. Peut-être y a-t-il une logique singulièrement actuelle dans le fait que cette traduction intégrale du Journal (jusqu’alors on ne trouvait que de maigres extraits en allemand, et tirés souvent de la version censurée) ne paraisse qu’aujourd’hui. Peut-être a-t-il fallu attendre l’ère d’Internet, qui n’oublie rien et conserve éternellement le moindre propos inconsidéré, pour que nous comprenions l’émoi suscité chez les contemporains des Goncourt. Eux aussi ont dû prendre conscience avec horreur que leurs remarques les plus fugaces, les plus privées, faites souvent dans la chaleur de discussions alcoolisées, des remarques qui n’avaient jamais été destinées au public, allaient être conservées pour toujours par la postérité. À nombre de leurs amis – qui les avaient parfois fréquentés pendant des décennies – le journal des Goncourt donna sans doute exactement la même impression d’enregistrement irrémédiable que produit l’historique des statuts imprudents que l’on poste sur Facebook. Dans le cas des Goncourt, toutefois, les membres de leur cercle ne savaient pas du tout qu’ils « postaient » pour l’éternité. Sans quoi Alphonse Daudet se serait certainement plutôt mordu la langue que de colporter une déclaration de Rimbaud, qui expliquait en plein café, à propos de Verlaine : « Qu’il se satisfasse sur moi, très bien !…
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