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La pierre philosophale de l’amour

À l’instigation d’André Breton, la fine fleur du surréalisme participe à un cycle d’entretiens-débats autour de questions liées à la sexualité. Tout y passe, de la pudeur au viol.

Malgré leur réputation de foutraques provocateurs, les surréalistes ne prenaient rien à la légère. Ni l’art. Ni l’inconscient. Ni les préséances internes. Ni surtout l’érotisme, qui occupe une place de grand choix dans leur dispositif mental – voir Duchamp, Ernst, Dalí, Picasso, Bellmer. En 1959, la galerie Daniel Cordier consacrera même une exposition à la question, performances à l’appui (Meret Oppenheim organise un festin sur une femme nue, Roberto Matta se tatoue «Sade» au fer rouge sur le sein). Ce sera l’occasion aussi de publier un «lexique collectif de la sexualité ».

Les surréalistes sont en effet autant motivés par la pratique de l’érotisme que par la théorie de l’amour (au moins cinq de leurs principaux poètes ont publié un livre dont le titre comporte le mot « amour »). Et plus encore par la tension entre ces deux concepts, protagonistes de «ce théâtre d’incitation et de prohibition, où se jouent les plus profondes instances de la vie », comme dit André Breton en pleine exaltation. C’est pour dégager la « pierre philosophale de l’amour » que Breton et ses acolytes, employant les grands moyens, vont lancer leur cycle de « Recherches sur la sexualité », une « opération quasi alchimique » selon les termes du sur-réaliste José Pierre, qui a produit le compte rendu de ces insolites entretiens parascientifiques. Des entretiens qui se déroulent sur douze « séances », entre janvier 1928 et août 1932, et que compléteront par la suite des questionnaires. Lors des sessions, dûment minutées, qui se tiennent souvent dans une petite rue bourgeoise de ce 14 arrondissement qu’affectionnent les surréalistes, les participants doivent répondre à des questions intimes, souvent d’une nature si technique qu’il n’est pas possible d’en reproduire ici l’intitulé. L’instigateur de l’exercice et l’animateur des discussions est l’infatigable et indémontable André Breton. Ses principaux acolytes sont d’abord Louis Aragon (jusqu’à leur grande brouille), Raymond Queneau, Paul Éluard, puis Max Ernst et Man Ray ainsi qu’Antonin Artaud – une fois seulement, mais mémorable. Les femmes ne feront une discrète apparition qu’à partir de la huitième séance – une poignée d’entre elles (dont Nusch, la future Mme Éluard), n’offrant que des contributions timides ou des réponses évasives, voire indignées. La plupart des grandes stars du mouvement – Pablo Picasso, Luis Buñuel, Salvador Dalí, Marcel Duchamp, René Magritte, Alberto Giacometti – snobent l’opération.

Les surréalistes étant des surréalistes, le processus analytique est à la fois chaotique, déstructuré, procédurier, répétitif, volontiers saugrenu et très souvent acrimonieux. Ils ne sont d’accord sur rien, comme en témoigne la conclusion de la sixième séance, « Que pensez-vous du viol ? » : « Tout à fait opposé » (Benjamin Péret) ; « Très, très bien ! » (Yves Tanguy); « Tout à fait hostile» (André Breton) ; « C’est la seule chose qui m’intéresse » (Raymond Queneau) ; « Ça ne m’intéresse pas » (Marcel Duhamel) ; « Je trouve ça légitime » ( Jacques Prévert), et ainsi de suite.

Ils pinaillent volontiers sur les mots – façon élégante de ne pas répondre aux questions par trop gênantes. Certains ne jouent pas vraiment le jeu, Aragon en tête, qui semble prendre un malin plaisir à agacer Breton. Lors de la session consacrée à la pudeur, Aragon répond en biaisant à la question de Breton (« Aragon ne verrait-il aucun inconvénient à se présenter devant une femme portant uniquement des chaussettes et des tire-chaussettes ? »), et le chef des surréalistes s’agace : « La réponse est très ambiguë. Aragon ne voit-il pas le costume qu’il porte quand il est nu ? — Pas toujours ! »

À un autre moment, Aragon se défausse en invoquant le caractère social de la pudeur et déchaîne la fureur de Breton : « Ceci n’a rien à faire avec la pudeur ; la pudeur ne peut bien entendu être que sexuelle.» Aragon ose même blaguer, et Breton ne trouve pas ça drôle du tout (« Je proteste contre le caractère humoristique de cette réponse »). On sent pointer le séisme, la rupture politico-artistico-sentimentale de 1930.

Pauvre André Breton. Il se donne un mal de chien, paie de sa personne et se dévoile, lui, avec une candeur maximale. Il reconnaît par exemple ne pas être un athlète de l’amour («Je ne le regrette pas plus que de ne pouvoir soulever des pianos à bout de bras ») et admet sans fard ses préjugés, notamment sa farouche opposition à la «pédérastie […] déficit mental et moral qui tend à s’ériger en système et à paralyser toutes les entreprises que je respecte » (à la même question, Aragon, lui, bottera en touche et répondra… qu’il répondra plus tard – on sait comment !). Pire, Breton est incorrigiblement fleur bleue, hostile au voyeurisme (la « scoptophilie »), à la gaudriole, «aux mots qui font sur le papier des taches malpropres» et surtout au libertinage « qui chez un homme enlève à cet homme toute possibilité d’aimer ».

Pas de chance, beaucoup de participants ne sont pas du tout sur la même longueur d’onde que l’auteur de L’Amour fou et de Nadja. Notamment Éluard, qui, à partir de la huitième séance, se substitue à Aragon dans le rôle de contradicteur en chef du chef. Le poète aux mille femmes déclare en effet « se foutre de l’amour », refuse de répondre aux questions qui ne portent pas exclusivement sur la sexualité, avec en fond sonore les amers soupirs de Breton : « Moi je n’ai jamais couché avec une femme dont je ne pensais pas pouvoir l’aimer ; naturellement je me suis trompé très souvent.»

Antonin Artaud non plus n’est pas sur la même longueur d’onde. Mais, lorsqu’il participe à la sixième séance, ce n’est pas pour énerver le boss des surréalistes – anti-amour, il l’est sincèrement, désespérément et douloureusement. À la question « Croyez-vous qu’une femme vous soit destinée ? » il répond, pathétique : « Je n’ai jamais cru qu’à cela. Mais il est très probable que je ne la rencontrerai jamais. J’ajouterai que je pense le plus grand mal de cette femme-là.» Si Artaud ne joue pas le jeu, c’est parce qu’il ne voit pas l’affaire comme un jeu : « J’ai tendance à considérer le domaine sexuel comme personnel, comme une chose tout à fait particulière et réservée. Je m’y livre comme à toutes les expériences de la vie, mais sans en rien attendre. Je trouve la sexualité très répugnante en soi. Je suis excédé d’être l’esclave de ses sollicitations infectes.» Sur ce, Artaud quitte la réunion, mais sans esclandre, sans claquer la porte. Exit le héraut de l’anti-amour tragique ; face à l’idéaliste Breton, il ne restera plus comme tourmenteur qu’Éluard et son cynisme fripon. Personne n’y gagnera, et, après cette fameuse sixième séance, l’exercice tournera en rond. On ressassera laborieusement les mêmes thèmes – l’onanisme, les mots qu’on prononce pendant l’amour (« Moi je parle sans arrêt », dit Éluard). Ou bien on abordera des problématiques de plus en plus extravagantes, l’amour dans une église, l’amour debout (« Ça devrait être fatigant. […] J’exècre le sport », indique de manière peu constructive Raymond Queneau).

La douzième séance sera la dernière. Contrairement à ce qu’espérait André Breton, l’en- quête n’aura pas vraiment été concluante, et « le monde sexuel [n’aura toujours pas] cessé d’opposer à notre volonté de pénétration de l’univers son infracassable noyau de nuit ». En effet, on n’en comprend guère plus sur le sexe ou sur l’amour ou sur leurs rapports réciproques. Sur la vie intime des surréalistes, en revanche, on en apprend beau- coup – et de belles.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Recherches sur la sexualité, janvier 1928-août 1932 de La pierre philosophale de l’amour, ouvrage collectif, Gallimard, « Archives du surréalisme » n° 4, 1990

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