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Plus pacifiques que les hommes ?

Rien n’indique que les dirigeantes politiques soient moins va-t-en-guerre que les hommes. Ce pourrait même être l’inverse. En revanche, l’histoire récente illustre le rôle des femmes dans la résolution des conflits nationaux et internationaux.


© Ron Frenkel/GPO/Getty

Guerre du Kippour, octobre 1973. La Première ministre israélienne, Golda Meir, et son ministre de la Défense, Moshe Dayan, rendent visite aux troupes sur le plateau du Golan.

Dans les premiers mois de la Première Guerre mondiale, alors qu’une vague de patriotisme submergeait la Grande-Bretagne, la poétesse Dorothea Hollins, membre de la Ligue des femmes travaillistes, proposa de créer un « corps expéditionnaire de femmes pour la paix ». Fort de 1 000 femmes non armées, il devait parcourir l’Europe et s’interposer entre les troupes combattant dans les tranchées. Le projet grandiose de Hollins ne se concrétisa pas. Mais il ne surgissait pas de nulle part ; il était le fruit d’un siècle de militantisme largement fondé sur l’amour maternel. Le fruit aussi, comme l’écrivit sa cama­rade pacifiste Helena Swanwick, d’une peur partagée : dans la guerre, « les femmes meurent et voient leurs bébés mourir, mais n’en récoltent aucune gloire ; rien que l’horreur et une honte indicible ». Swanwick contribua à fonder en 1915 la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, un mouvement qui se consacre encore aujourd’hui à éradiquer les causes de la guerre. Elle nourrissait l’espoir d’« un monde, dans un futur lointain, qui ne comptera plus un seul soldat ». Beaucoup de militantes pensaient que, si les femmes détenaient le pouvoir politique, elles ne rechercheraient pas la guerre. Mais est-ce bien vrai ? Constate-t-on moins de conflits violents quand les femmes sont au ­pouvoir ou sont plus nombreuses au Parlement ? Si vous posez cette question à la cantonade, il ne se passera pas une minute avant que quelqu’un prononce le nom de Margaret Thatcher, la Première ­ministre britannique qui mena une guerre extrê­mement populaire aux Malouines, ce qui lui valut une victoire écrasante aux élections de 1983. Thatcher est loin d’être la seule dirigeante célébrée pour son bellicisme. Songeons à Boadicée, la reine des Icènes de l’est de l’Angleterre, qui prit la tête d’un soulèvement contre les envahisseurs romains. Ou à ­Lakshmî Bâî, reine de la principauté de Jhânsi, en Inde du Nord, qui fut l’une des chefs de file de la révolte des cipayes contre les Britanniques en 1857-1858. Ou encore à Emmeline Pankhurst, qui, après avoir entraîné les suffragettes britanniques dans une campagne de grèves de la faim, d’incendies volontaires et de destruction de vitrines, soutint avec véhémence l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne en 1914. Mais ces exemples sont anecdotiques tant les femmes ont été rarement au pouvoir au cours de l’histoire. Sur la période 1950-2004, dans 188 pays, seuls 48 dirigeants politiques ont été des femmes (18 présidentes et 30 Premières ministres) – soit moins de 4 %, selon les données recueillies par Katherine W. Phillips, titulaire de la chaire « éthique et pouvoir » à l’école de commerce de l’université Columbia. Vu la taille minuscule de l’échantillon, cela a-t-il même un sens de se demander si, une fois au pouvoir, les femmes ont davantage ou moins tendance que les hommes à faire la guerre ? Non, estime l’anthropologue de la santé Catherine Panter-Brick, qui dirige le programme Conflit, résilience et santé au Centre MacMillan d’études internationales et régionales de l’université Yale. Selon elle, « la question relève de stéréotypes de sexe et dénote une conception simpliste de la gouvernance ». Peut-être a-t-elle en tête des penseurs comme Steven Pinker, qui écrit dans La Part d’ange en nous, son étude de la violence à travers l’histoire : « Les femmes ont été, et ­seront, la force pacificatrice. » (1) Cette hypothèse ne se vérifie pas toujours dans les faits, objecte Mary ­Caprioli, professeure de science politique à l’université du Minnesota à ­Duluth. Dans un article rédigé avec Mark A. Boyer, de l’université du Connecticut, elle a dénombré dix conflits armés du XXe siècle auxquels ont pris part quatre femmes chefs d’État et de gouvernement. Mais sept de ces conflits faisaient
intervenir la même femme, Golda Meir, Première ministre israélienne de 1969 à 1974. Pour analyser le comportement des dirigeants de sexe féminin en temps de crise, il faudrait un échantillon plus vaste, « que l’histoire n’est pas en mesure de fournir ». Oeindrila Dube, spécialiste des conflits mondiaux à l’université de Chicago, et S. P. Harish, de l’univer­sité de New York, ont quant à eux étudié quatre siècles de souverains européens des deux sexes. Dans un article encore inédit, ils analysent le règne de 193 monarques dans 18 États ou enti­tés politiques d’Europe entre 1480 et 1913 et constatent que les reines étaient à 27 % plus enclines à prendre part à des conflits inter-États que les rois. Toute­fois, seuls 18 % des 193 monarques étaient des femmes, ce qui rend l’analyse moins fiable d’un point de vue statistique. Et les reines non mariées ont eu davantage tendance à entrer en guerre quand leur royaume était attaqué – peut-être parce qu’elles étaient perçues comme faibles. Cette peur de paraître faible n’épargne pas les dirigeantes politiques actuelles, et c’est peut-être ce qui les pousse à surcompenser sur les questions de sécu­rité et de défense, avance Mary Caprioli. Elle relève également que les femmes qui prennent modèle sur les hommes ont plus de chances de réussir en tant que leaders politiques. Il en va ainsi de Margaret Thatcher, de Golda Meir ou d’Indira Gandhi, Première ministre ­indienne de 1966 à 1977 puis de 1980 à 1984, qui affirmait être un « être ­humain biforme », ni homme ni femme. Ces ­politiciennes doivent ­aussi lutter contre les stéréotypes ­dépréciatifs de leurs ­adversaires masculins. ­Muhammad Yahya Khan, président du Pakistan de 1969 à 1971, a confié qu’il ­aurait ­riposté moins violemment lors de la guerre indo-­pakistanaise de 1971 si l’Inde avait été dirigée par un homme. Dube et Harish ont constaté que les souveraines avaient davantage tendance à attaquer quand elles partageaient le pouvoir avec leur époux, comme ce fut le cas d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon, qui régnèrent ensemble sur la Castille de 1474 à 1504. Exception notable, la Grande Catherine, qui devint impératrice de Russie en 1762 à la suite de l’assassinat de son mari, Pierre III, et dont les campagnes militaires permirent d’ajouter 520 000 kilomètres carrés au territoire de la Russie, en annexant la Crimée et une bonne partie de la Pologne. Pour accéder au pouvoir, les femme doivent d’abord s’engager en polit­ique – en se présentant à des élections régionales ou nationales, en ­menant des campagnes électorales. Or, en 2017, la proportion de parlementaires femmes était de 23,3 % en moyenne dans le monde, soit une hausse de 6,5 % par rapport à la décennie précédente. La progression est loin d’être négligeable puisque, selon les données de Caprioli, un État qui voit son nombre de députées augmenter de 5 % est cinq fois moins susceptible de recourir à la violence s’il est confronté à un conflit international (peut-être parce que les femmes ont davan­tage tendance à adopter une « démarche collective ou consensuelle » pour résoudre un conflit). Les États ont également plus de chances de parvenir à une paix durable à la suite d’un conflit quand des femmes sont invitées à la table des négociations. Le nombre de femmes prenant part à des pourparlers de paix est infime (selon une étude des Nations unies portant sur 31 accords de paix, elles ne repré­sentent que 2,4 % des média­teurs, 9 % des négociateurs et tout juste 4 % des signataires), alors que leur présence peut avoir une influence sur le cours des choses. Une étude de l’ONG américaine Inclusive Security portant sur 182 accords de paix signés entre 1989 et 2011 montre qu’un accord a 35 % de chances de plus de durer au moins quinze ans si des femmes figuraient parmi les négociateurs, médiateurs ou signataires. En Irlande du Nord, en Somalie et en Afrique du Sud, les femmes qui ont participé aux processus de paix ont acquis la réputation de favoriser le dialogue et d’amener toutes les parties à s’exprimer. Elles sont souvent considérées comme des négociatrices sincères, davantage dignes de confiance et moins menaçantes, parce qu’elles agissent en dehors des structures de pouvoir officielles. Si elles ont rarement leur place dans les pourparlers officiels, les femmes restent en revanche, selon les Nations unies, « fortement surreprésentées » dans les mouvements citoyens qui mili­tent pour la paix. En Israël, le mouvement Women Wage Peace organise des manifestations pour pousser le gouvernement à œuvrer à la mise en place d’un accord de paix durable. Au Liberia, en 2003, la militante pour la paix Leymah Gbowee a ­incité des milliers de femmes musulmanes et chrétiennes à faire la grève du sexe, ce qui a contribué à mettre fin à une terrible guerre civile qui durait depuis quatorze ans. Gbowee a été colauréate du prix Nobel de la paix en 2011 ; on l’a surnommée » la guerrière de la paix ». En Argentine, les Mères de la place de Mai ont « révolutionné » la maternité en protestant contre la disparition de leurs enfants durant la « guerre sale », la répression menée par la dictature militaire de 1977 à 1983. Elles ont fait de la maternité une force politique. Le Camp des femmes pour la paix, établi pendant près de vingt ans à Greenham Common, au Royaume-Uni, entendait lui aussi transformer les attributs traditionnels de la féminité en armes. Le point de départ du mouvement fut une manifestation en 1981 contre l’arrivée de 96 missiles de croisière Tomahawk dans une base militaire américaine du sud de l’Angleterre. Les femmes encerclèrent et entaillèrent la clôture du site, l’escaladèrent déguisées en nounours et accrochèrent des vêtements de bébé, des biberons, des couches et des photos de famille aux barbelés. Thatcher ne prisa guère cette action, qu’elle qualifia d’« excentricité ». Que les femmes combattent pour la paix ou pour la guerre, elles peuvent se révéler d’une implacable cruauté, comme l’illustre encore le cas d’Isabelle la Catholique. Après la prise du royaume musulman de Grenade en 1492, elle et son époux Ferdinand expulsèrent juifs et musulmans, torturant et convertissant de force ceux qui refusaient de partir et allant jusqu’à les brûler vifs. Et les apparences sont parfois trompeuses. Ainsi la communauté internationale s’est-elle émue ces derniers temps de l’indifférence affichée par la dirigeante birmane Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix 1991 « pour son engagement non violent en faveur de la démocratie et les droits de l’homme », face au massacre de la minorité musulmane des Rohingyas. Dans son manifeste The Future of the Women’s Movement, publié en 1913, ­Helena Swanwick tenait à dissiper certaines illusions : « Je souhaite m’inscrire en faux contre une sorte de postulat […] du discours féministe actuel », à savoir « que les hommes ont toujours été les barbares qui aiment la force physique, et que seules les femmes sont civilisées et civilisatrices. On n’en voit aucun signe dans la littérature ou dans l’histoire ».   — Cet article est paru dans le magazine en ligne Aeon le 27 octobre 2017. Il a été traduit par Pauline Toulet. Aeon counter – do not remove   encadre repugne nature
LE LIVRE
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The Future of the Women’s Movement de Helena Maria Swanwick, Andesite Press, 2015

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