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Le président est acquitté


Dans le cadre de la mise en accusation du président des États-Unis pour abus de pouvoir, la Chambre des représentants a terminé jeudi ses auditions. En attendant la suite de la procédure, les soutiens républicains de Donald Trump tentent de faire diversion et clament que cette enquête est uniquement motivée par des considérations politiques.

 

Un certain H. Marie Martin arrive à la même conclusion dans le journal français Le Constitutionnel du 18 mai 1868. Il décrit la tentative avortée de destitution du président américain – il s’agissait alors d’Andrew Johnson – comme une vulgaire manœuvre politique et se réjouit de son acquittement.


 

Le président Johnson est acquitté. II s’en est fallu d’une seule voix ; 35 sénateurs ont voté pour la condamnation, 19 pour l’acquittement. Or, comme par suite de l’exclusion des États du Sud, le Sénat ne compte aujourd’hui que 54 membres, et comme en cas d’accusation du président la Constitution exige, pour qu’il y ait condamnation, un vote des deux-tiers, une majorité de 36 voix était nécessaire au succès de l’entreprise des meneurs républicains. Johnson a donc été déclaré, non coupable et ne sera pas déposé ; il gardera jusqu’au 4 mars prochain, c’est-à-dire jusqu’à la fin régulière de son mandat, les fonctions présidentielles qui lui ont été dévolues, en sa qualité de vice-président, à la suite de la mort tragique de M. Lincoln au mois d’avril 1865.

Ce dénouement accuse une scission au sein du parti républicain qui avait la prépondérance dans le Sénat et qui jusqu’en ces derniers temps se croyait assuré du triomphe.

Le procès intenté à M. Johnson était évidemment une manœuvre de parti ; c’est ainsi que, dès le début, nous l’avons apprécié. Les débats ont montré toute la faiblesse de l’accusation ; malgré le refus de la haute cour d’entendre les dépositions des témoins à décharge les plus autorisés, il était devenu manifeste, pour tout homme de bonne foi que M. Johnson n’avait eu aucune intention de violer ni la Constitution ni même une loi du Congrès. En prononçant la destitution d’un ministre qui, d’ailleurs, était en désaccord avec lui et suivait une politique hostile à la sienne, M. Johnson a pu chercher une occasion très légitime de déférer non, pas au Sénat, nécessairement juge et partie, mais au véritable tribunal fédéral, la cour suprême, une loi dont le caractère constitutionnel lui paraissait fort suspect. On peut dire qu’en cela il se montrait beaucoup plus soucieux que ses adversaires du maintien de la Constitution fédérale. Mais les chefs républicains ne demandaient qu’un prétexte pour mettre le président en accusation, espérant bien qu’avec la majorité qu’ils possédaient dans le Sénat, la condamnation suivrait naturellement.

Le président condamné et déposé, c’était le pouvoir présidentiel, avec son immense patronage et le nombreux cortège de ses influences diverses, qui passait entre leurs mains avant l’élection du mois de décembre ; ils assuraient ainsi à leur profit et par anticipation le partage des places et l’exploitation du budget.

Ce projet devait réussir, à moins qu’un certain nombre de sénateurs républicains ne missent leur conscience au-dessus de leur parti et ne préférassent écouter la voix du devoir plutôt que d’obéir aveuglément au mot d’ordre qui leur était donné. Ces juges équitables se sont rencontrés.

Les journaux de New-York et de Washington qui nous arrivent aujourd’hui même, pressentaient cette courageuse défection. On savait que sur les 54 sénateurs il y avait 43 républicains et 11 démocrates. Si ces derniers, comme on pouvait s’y attendre, votaient tous pour l’acquittement, huit voix républicaines étaient encore indispensables pour, neutraliser le vote radical et amener l’acquittement du président. On désignait déjà ces républicains modérés à consciences indépendantes. Nous les nommerons aussi, parce que ces juges intègres, en s’élevant au-dessus des mesquines passions du moment, ont sauvé l’honneur du Sénat américain et se sont honorés eux-mêmes.

Le premier d’entre eux, celui qui a le contribué, par sa ferme attitude en face de toutes les sollicitations dont il était assailli, à déterminer la conduite de ses honorables collègues, c’est M. Fessenden, de l’État du Maine, un des membres les plus respectés du Sénat, et un ancien ministre sous le président Lincoln. M. Fessenden avait préparé, -assurait-on, un mémoire qui établissait que les accusateurs délégués par la Chambre des représentants n’avaient pu réussir à démontrer la culpabilité du président et que celui-ci devait dès lors être acquitté. On affirmait que les sénateurs républicains, MM. Grimes et Trumbull, présenteraient aussi des mémoires écrits dans le même sens. Les autres sénateurs républicains que nous trouvons cités dans les journaux de New-York du 6 mai, comme disposés à voter avec M. Fessenden en faveur de M. Johnson, s’appellent : MM. Fowler, Van Vinckle, Sprague, Anthony, Ross, Norton, Edmunds et Morrill. Sur les onze sénateurs que nous venons de nommer, huit au moins, ou même davantage ; s’il y a eu des défections parmi les démocrates, ont dû voter pour l’acquittement et compléter ainsi cette minorité de 19 voix qui a fait échouer l’intrigue des meneurs du parti.

Voilà donc les républicains plus que jamais divisés entre eux. Déçus dans leurs calculs, ils recueillent devant l’opinion l’humiliation d’une défaite qu’ils se sont gratuitement infligée. Ce serait peut-être s’aventurer et vouloir prédire de trop loin que d’augurer de là le succès du parti démocrate aux prochaines élections présidentielles et l’avènement d’une politique de conciliation à l’égard du Sud. C’est, pour le présent, du moins, la déroute du parti qui s’est montré si rigoureux envers les vaincus.

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H-Marie Martin

LE LIVRE
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Le Constitutionnel de Fouché, 1815-1914

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