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Quand la pornographie tenait salon

Sulfureuse, émoustillante et scandaleuse, la littérature érotique et pornographique du XVIIIe siècle avait aussi une fonction politique. Diffusée sous le manteau, elle servait à ridiculiser les aristocrates et les prélats, à propager les idées des Lumières et même à dénoncer la domination masculine.

Il manque, dans le débat contemporain sur la pornographie, cet élément que l’on peut appréhender à travers une formule puisée dans Claude Lévi-Strauss : le sexe est bon pour la réflexion. Dans La Pensée sauvage et d’autres textes, l’ethnologue affirme que de nombreux peuples ne pensent pas à la manière des philosophes, en manipulant des abstractions. Ils pensent avec du concret – les réalités de la vie quotidienne, comme l’aménagement de la maison et les tatouages, ou des objets imaginaires tirés du mythe et du folklore. Tout comme certaines matières sont bonnes à travailler, certaines choses sont particulièrement bonnes à penser. On peut en tirer des schémas, qui révèlent des relations insoupçonnées et clarifient des frontières. Le sexe, c’est ma thèse, est l’une de ces choses. À mesure qu’elle se fraye un chemin dans les schémas culturels, la connaissance charnelle offre une inépuisable matière à réflexion, surtout lorsqu’elle apparaît sous forme de narration : plaisanteries salaces, vantardise masculine, potins de femmes, chansons grivoises et romans érotiques. Le sexe n’y est pas seulement un sujet, mais aussi un outil qui permet de lever le voile sur le fonctionnement interne des sociétés. Il fait pour le commun des mortels ce que la logique fait pour les philosophes : il contribue à donner du sens au monde. Ce phénomène a produit son effet maximal durant l’âge d’or de la pornographie, entre 1650 et 1800, essentiellement en France.

Par chance, cette thèse peut être vérifiée, car depuis dix ans les éditeurs français réimpriment par rayonnages entiers les ouvrages les plus défendus et les plus érotiques de l’Ancien Régime. Profitant du libéralisme croissant de l’opinion et de la police, ils exploitent le fonds inépuisable du fameux « Enfer » de la Bibliothèque nationale.

Ses responsables l’ont créé entre 1836 et 1844 pour résoudre une contradiction. D’un côté, ils devaient conserver des archives aussi complètes que possible de tout ce qui s’imprimait ; de l’autre, ils voulaient éviter aux lecteurs d’être corrompus par de mauvais livres. La solution fut de retirer des collections les ouvrages érotiques les plus scandaleux et de les enfermer dans un endroit déclaré inaccessible au visiteur ordinaire. Cette politique participait du processus d’épuration du monde qui marqua le XIXe siècle. Dans le cadre du reboutonnage général et du grand verrouillage, les bibliothécaires de tous les pays remisèrent certains types de livres hors de portée des lecteurs.

 

Fruits défendus

Mais la plus grande collection d’ouvrages licencieux se trouvait, pensait-on généralement, à la Bibliothèque nationale, puisque Paris – le Paris coquin de la Régence et du rococo – passait pour la capitale de la pornographie. Au sous-sol de la BN, dans les profondeurs de la salle des Imprimés, le public laissait parfois vagabonder son esprit vers les étages supérieurs, où, curieusement, l’Enfer était situé. Au lieu de parcourir les sermons de Bourdaloue ou les histoires de Rollin, ils s’imaginaient gravissant deux volées de marches pour rejoindre un royaume baudelairien où tout n’était que luxe, calme et volupté. L’Enfer devint donc un peu plus qu’un espace de stockage défini par ses cotes. C’était un paradis, un rêve d’évasion débordant d’énergie poétique.

Guillaume Apollinaire le visita et en répertoria le contenu en 1911 : 930 ouvra­ges, tous apparemment plus délicieux les uns que les autres. Un catalogue plus savant, compilé en 1978 par Pascal Pia, inventorie pour sa part 1 730 titres, mais beaucoup sont des rééditions modernes, les originaux ayant progressivement disparu des rayonnages depuis le XVIIe siècle. L’Enfer contenait évidemment une énorme réserve de fruits défendus, dont la plupart restèrent inaccessibles au lecteur jusqu’en 1980, date à laquelle il fut aboli et les éditeurs commencèrent à réimprimer son contenu.

À présent, cette littérature est tombée dans le domaine public. On peut se la procurer dans n’importe quelle librairie parisienne et en goûter un vaste échantillon dans les sept volumes de la sélection de l’Enfer publiée par Fayard : vingt-neuf romans complets, avec introductions érudites et illustrations. Cette série ne reprend pas nombre des textes les plus importants, comme Margot la ravaudeuse [1750], Les Lauriers ecclésiastiques [1748] et La Chandelle d’Arras [1745], bestsellers du livre clandestin sous l’Ancien Régime. Mais certains figurent dans l’excellente anthologie publiée par Raymond Trousson, Romans libertins du XVIIIe siècle : une dizaine de récits ramassés dans un seul volume de 1 300 pages. On peut donc faire enfin un tour à peu près complet de l’Enfer littéraire français. Que nous révèle-t-il sur l’histoire de la pornographie et sa place dans l’aventure de la pensée ?

Le mot, comme la chose, est sujet à controverse. Pour les uns, le terme « pornographie » devrait être limité à sa racine étymologique – signifiant un écrit relatif aux prostituées –, ce qui le distingue de l’érotisme en général. Pour les autres, il s’applique à la description d’activités sexuelles censées exciter le lecteur ou le spectateur et qui bravent la morale conventionnelle. Un esprit postmoderne pourrait soutenir que la chose n’existait pas avant la création du mot, c’est-à-dire avant la première moitié du XIXe siècle. C’est alors seulement, par des mesures comme la création de l’Enfer, que le discours public sur le sexe a défini une catégorie d’ouvrages érotiques jugés particulièrement répréhensibles.

Mais ces caractérisations achoppent sur le fait que pratiques sexuelles et tabous culturels ne cessent d’évoluer. C’est leur impermanence même qui fait du sexe une matière si bonne à penser, car il permet d’explorer les ambiguïtés et de dessiner des frontières. Au XVIe et au début du XVIIe siècle, personne n’aurait eu l’idée d’interdire des livres pour une grivoiserie qui passerait aujourd’hui pour pornographique. C’est la religion, non la sexualité, qui définissait alors le territoire de l’illicite. Mais il est impossible de séparer le sexe de la religion dans les premiers textes de la pornographie moderne : ainsi des Ragionamenti de l’Arétin (1536), où les scènes les plus lascives se déroulent dans un couvent ; de L’École des filles (1655) et de L’Académie des dames (1680), qui adaptent les thèmes de l’Arétin à l’anticléricalisme français ; et de Vénus dans le cloître (vers 1682), où l’amour libre encourage la libre-pensée. Au sommet de la vague licencieuse, au XVIIIe siècle, un bestseller tel que Thérèse philosophe (1748) mettait l’érotisme au service des Lumières. Et, à la veille de la Révolution, un ouvrage comme la Correspondance d’Eulalie (1784) était avant tout un vecteur de critique sociale.

Au lendemain de 1789, la pornographie offrit tout un arsenal pour s’attaquer aux aristocrates, aux prêtres et à la monarchie. Mais, après être devenue politique (voir Dom Bougre aux États-Généraux [1789]), elle se fit triviale (Les Quarante Manières de foutre [1790], pseudo-manuel de sexe écrit à la manière d’un livre de recettes, pour l’essentiel de restauration rapide, du genre : « Prenez une cuisse, ajoutez du beurre, couvrez, laissez mijoter… ») Aux XIXe et XXe siècles, Baudelaire et Bataille trouvèrent de nouveaux moyens de rendre le sexe bon à penser ; et l’avènement d’une ère d’alphabétisation de masse et de production de masse fit de la pornographie un phénomène de consommation de masse (1).

 

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À Rome, de l’imprimerie du Saint-Père

Bref, la licence a une histoire. Elle s’est développée au sein d’un corpus littéraire dont les contours n’ont cessé de changer mais sans perdre une certaine cohérence. Les œuvres réunies dans l’Enfer renvoient constamment aux mêmes sources, notamment l’Arétin et l’antique culte phallique de Priape. Elles se citent les unes les autres, parfois en décrivant des « bibliothèques galantes » utilisées comme adjuvants érotiques. Elles recourent aux mêmes procédés, le voyeurisme surtout (le lecteur regarde par-dessus l’épaule de quelqu’un qui regarde par un trou de serrure des amants copulant devant un miroir ou sous des tableaux d’amants copulant). Elles usent des mêmes stratégies narratives : autobiographie des courtisanes, dialogues entre vétérans du sexe et débutants innocents, pseudo-manuels, visites guidées des couvents et des bordels, qui sont toujours présentés comme deux variantes d’une même réalité – sens préservé dans le mot « abbaye », qui désigne en argot une maison close. Dans de nombreux cas, ces textes vont jusqu’à réutiliser les mêmes noms de personnages – Nana, Agnès et Suzon étaient les grands favoris – et se présenter avec les mêmes fausses adresses en page de garde : « À Rome, de l’imprimerie du Saint-Père », « À Gratte-mon-con, chez Henri Branle-Motte », « À Tribaldis, de l’imprimerie de Priape », « À Cythère, au Temple de la Volupté », « À Lèchecon, et se trouve dans les coulisses de tous les théâtres »…

Pourtant, malgré ces conventions, qui donnaient au lecteur un rôle de voyeur et le prédisposaient à vivre une expérience érotique, la pornographie moderne n’apparaissait pas alors aux contemporains comme un genre littéraire distinct. On rangeait plutôt ces textes dans une catégorie générale, appelée « philosophique ». Les éditeurs et libraires du XVIIIe siècle parlaient de « livres philosophiques » pour désigner la marchandise illicite, qu’elle soit irréligieuse, séditieuse ou obscène. Ils ne s’embarrassaient pas de distinctions plus subtiles, car la plupart des ouvrages interdits étaient scandaleux de bien des manières. Dans le jargon professionnel, l’adjectif « libre » pouvait parfois signifier « leste », mais il évoquait le libertinage du XVIIe siècle, c’est-à-dire la libre-pensée. En 1750, le libertinage était devenu à la fois affaire de corps et affaire d’esprit, de pornographie et de philosophie. Les lecteurs reconnaissaient un opus licencieux quand ils en voyaient un, mais ils escomptaient que l’érotisme soit le prétexte d’attaques contre l’Église, la Couronne et toutes sortes d’injustices sociales.

Prenons par exemple Thérèse philosophe, l’un des deux ou trois ouvrages pornographiques majeurs du XVIIIe siècle. Le livre commence par une version romancée d’un célèbre scandale : la séduction, par un jésuite, d’une jeune femme qui l’avait pris pour guide spirituel. Dans le roman, l’homme d’Église prêche un cartésianisme radical. Il expose la dichotomie entre l’esprit et la matière en ordonnant à son élève, Mlle Éradice, de détacher son âme de son corps au moyen d’exercices spirituels tels que soulever ses jupes pendant qu’il lui flagelle les fesses et qu’elle se concentre sur le Saint-Esprit. Si elle se recueille assez fort, lui assure-t-il, elle ne sentira nulle douleur, mais son âme quittera son corps et s’élèvera vers les cieux, portée par l’extase spirituelle.

Après avoir été bien fouettée, Éradice est prête pour l’exercice ultime : le rapport sexuel. Le jésuite lui explique que, grâce à une relique – un fragment durci de la cordelière de saint François –, elle subira une forme pure de pénétration spirituelle. Alors qu’elle prie, presque à plat ventre, il la chevauche par-derrière. La scène est décrite par Thérèse, héroïne et narratrice du roman, qui en est témoin depuis une cachette : « Ah ! mon Père, s’écria Éradice, quel plaisir m’aiguillonne ! Oui, je jouis du bonheur céleste ; je sens que mon esprit est entièrement détaché de la matière : chassez, mon père, chassez tout ce qui reste d’impur dans moi. Je vois… les… an… ges ; poussez plus avant… poussez donc… Ah !… ah !… bon… saint François !… ne m’abandonnez pas ; je sens le cor… le cor… le cordon… Je n’en puis plus… je me meurs !… »

Cet épisode offre à Thérèse plus d’une leçon sur les dangers du clergé. C’est la première étape de son éducation. Ayant appris à rejeter l’autorité de l’Église, elle suit le principe de plaisir qui la conduit, à travers la physique, la métaphysique et l’éthique, jusqu’à une fin heureuse, dans le lit d’un comte philosophe. Aussi curieux que cela puisse paraître au lecteur moderne, sexe et philosophie vont de pair tout au long du roman. Les personnages se masturbent et copulent, puis ils discutent ontologie et morale, tout en reprenant des forces avant le prochain tour. Cette stratégie narrative fonctionnait parfaitement en 1748, car elle montrait que la connaissance charnelle ouvrait la voie aux Lumières, aux Lumières radicales de La Mettrie, Helvétius, Diderot et d’Holbach.

 

Le mythe de l’amante voluptueuse

À la fin, Thérèse devient une philosophe de leur trempe. Elle apprend que tout peut être réduit à de la matière en mouvement, que toute connaissance dérive des sens, et que tout comportement devrait être gouverné par un calcul hédoniste : maximiser le plaisir et minimiser la douleur. Mais c’est une philosophe. La plus grande douleur qu’elle puisse imaginer est celle de l’enfantement, d’autant plus que sa mère et Madame C***, son mentor, ont failli mourir en couches. Bien que friande de sexe et désireuse de faire l’amour avec un comte qui la courtise, elle décide donc que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Étant donné la nature de la démographie et de l’obstétrique au XVIIIe siècle, c’est un calcul de bon sens, tout comme sa réponse : la masturbation d’abord, et à la fin la contraception par le biais du coitus interruptus [lire « Et la masturbation rendit sourd »].

Parce que Thérèse est une roturière pauvre et son amant, un comte, elle ne peut espérer l’épouser. Mais elle trouve un bon compromis : une généreuse pension annuelle de 2 000 livres et la gestion de son château. En amour, c’est elle qui donne le la. Au lieu d’accepter son sort, Thérèse refuse le rôle d’épouse et de mère et recherche le bonheur selon ses propres termes, en tant que femme matérialiste, athée et libérée.

Elle était aussi, cependant, une création de l’imagination masculine : comme l’essentiel de la littérature pornographique, Thérèse philosophe fut écrit par un homme – sans doute Jean-Baptiste de Boyer, marquis d’Argens, peut-être un certain Xavier d’Arles de Montigny, voire même Diderot. Thérèse descend d’une longue lignée de narratrices, qui remonte à la Nanna de l’Arétin. Elles expriment les fantasmes masculins, et non la voix longtemps perdue des premières féministes. Prostituées, femmes entretenues ou religieuses, elles perpétuent le mythe de l’amante voluptueuse qui accepte sa sujétion afin de donner libre cours à ses instincts lascifs. Rien ne pourrait être plus éloigné des horreurs de la prostitution que la fiction de la catin heureuse.

Mais ces héroïnes représentaient un défi à la subordination des femmes sous l’Ancien Régime. Surtout, elles contestaient l’autorité de l’Église, qui faisait plus que toute autre institution pour maintenir le beau sexe à sa place. La pornographie est tellement imprégnée d’anticléricalisme qu’elle semble souvent traiter de religion plus que d’obscénité : elle est plus impie que certains textes majeurs des Lumières, comme l’Esprit des lois de Montesquieu ou l’Encyclopédie de Diderot. Les prêtres abusent toujours du confessionnal pour séduire leurs paroissiennes. Les moines transforment toujours les couvents en harems. Les curés de campagne violent toujours les paysannes, déflorent, cocufient et envoient leurs victimes vers les villes, où elles deviennent la proie des prélats. Évêques et abbés ont leurs propres souteneurs et maisons de plaisir. Malgré tout, ils oublient de se protéger contre les maladies vénériennes, qui consument le haut clergé en même temps que la haute noblesse.

Ces sujets peuvent être abordés de manière abstraite, en termes de corruption et d’exploitation, mais la pornographie leur donne plus de force en les incarnant dans des récits sexuels. L’héroïne de Vénus en rut, ou Vie d’une célèbre libertine [1771 ?] cite la fameuse remarque de Mme de Pompadour au sujet de l’évêque de Condom, qui avait attrapé la syphilis : « Eh ! que ne restait-il dans son diocèse ? » Puis elle révèle ce qu’elle fit avec son évêque à elle, lorsqu’elle le mit entre ses draps. Pour lui faire croire qu’il était excellent amant, elle cria pendant qu’il la tringlait : « Ah ! Monseigneur, quelle volupté ! » « Taisez-vous donc ! lui dit-il, ou je ne pourrai achever. » Après avoir laborieusement atteint l’orgasme, il expliqua que toute mention de son titre, Monseigneur, suffisait à le priver d’érection pour le reste de la soirée. Ajoutant : « Un “monsieur” serait encore trop. »

Dans la Correspondance d’Eulalie, un évêque achète quelques nuits avec une femme entretenue par un marquis. Instruit par un espion, celui-ci les surprend au lit. Mais au lieu de se mettre en rage, il présente au prélat une facture d’un montant de 15 000 livres, somme qu’il a dépensée pour cette femme depuis trois mois (soit trois cents ans de revenu d’un artisan qualifié), en menaçant d’étaler sa conduite au grand jour s’il refuse de payer. L’évêque se laisse prendre à ce chantage, mais devient la risée du Tout-Paris et doit battre en retraite dans son diocèse. Dans Margot la ravaudeuse, l’héroïne extorque à un homme d’Église une plus forte somme encore, 24 000 livres en deux semaines, puis le renvoie à ses paroissiens avec une maladie vénérienne en cadeau ; juste récompense, selon elle, pour celui qui avait d’abord soutiré leur argent aux pauvres gens.

 

Au lit, tous les hommes sont égaux

Certes, on pourrait trouver des anecdotes similaires dans des témoignages d’anticléricalisme plus anciens, et surtout dans la variante grivoise qu’en proposent Boccace, Rabelais et l’Arétin. Mais ces auteurs restaient fondamentalement chrétiens – l’Arétin écrivit aussi des vies de saints –, alors que les pornographes du XVIIIe siècle utilisaient le sexe pour exprimer toutes les idées essentielles des Lumières : la nature, le bonheur, la liberté, l’égalité. Comme Margot, la courtisane narratrice de Vénus en rut dénonce le caractère artificiel des distinctions sociales en couchant pour s’élever au sommet de la société. Elle apprend que tous les hommes sont égaux, une fois au lit, ou plutôt qu’ils se différencient selon les dons qu’ils ont reçus de la nature : le « tempérament » (mais les classes inférieures surpassent toujours les supérieures ; trois orgasmes d’un serviteur valent plus que huit d’un comte) et le physique (mais le pénis ne devrait pas être jugé à sa longueur ; « sept à huit pouces doivent amuser toute femme de goût »). La conclusion est claire : « Dans l’état de nature, les hommes sont égaux ; assurément, c’est l’état d’une courtisane. » L’idée était assez commune ; mais elle se présentait avec une force extraordinaire parce qu’elle était incarnée dans des récits à l’intrigue solide : c’est ainsi que le sexe aidait les lecteurs à penser l’égalité dans une société profondément inégalitaire.

Le même raisonnement s’appliquait aux relations entre hommes et femmes. En dépouillant chacun de ses distinctions sociales, la pornographie mettait en évidence les ressemblances et les différences dans la sexualité des deux sexes, du moins telles qu’elles étaient comprises par les auteurs s’exprimant par la voix d’une narratrice. Au niveau le plus élémentaire, dans Thérèse philosophe, par exemple, les différences se réduisaient à presque rien, car tous les humains sont des « machines » composées des mêmes infimes particules. Le plaisir met simplement la matière en mouvement, d’abord comme stimulus des organes des sens, puis comme émoi transmis par le système nerveux, et enfin comme idée à emmagasiner et agencer dans le cerveau.

Les différences entre hommes et femmes étaient minimes également dans la pornographie du XVIIe siècle, qui s’inspirait de Galien et de Descartes pour proposer une vision physiologique du sexe. Dans L’École des filles, le vagin est un pénis inversé, pourvu de « testicules » et de « canaux spermatiques » et les femmes éjaculent la même « liqueur blanche et épaisse », de la même manière que les hommes. La fécondation résulte d’un orgasme mutuel, quand les deux liquides se rencontrent ; le plaisir de la femme est donc crucial pour la reproduction. Elle peut aussi empêcher la conception en contrôlant « le combat de semence contre semence » par les mouvements de ses cuisses et de ses fesses. Elle doit mener l’action et chevaucher l’homme quand elle le désire, à la fois pour maximiser en elle le plaisir et pour développer en lui l’« humilité ». En enfourchant son amant, l’héroïne de l’Histoire de Marguerite (1784) « déchargea si amplement qu’elle m’inonda de son délicieux foutre, depuis le nombril jusqu’au milieu des cuisses ».

Derrière la mécanique et l’hydraulique de cette sexologie, on trouve la notion utopique d’hommes et de femmes copulant et éjaculant sans fin, en synchronie parfaite. L’École des filles reprenait même le mythe antique selon lequel hommes et femmes sont les moitiés divisées d’un même tout androgyne, qui cherchent éternellement à se rassembler. La pornographie jugeait absurdes les doctrines sexuelles de l’Église catholique, inventées par les hommes pour dominer les femmes, à l’encontre des vérités évidentes de l’ordre naturel. Un siècle et demi plus tard, Éléonore, ou l’Heureuse Personne (1798) développe le même thème dans une fable mettant en scène un hermaphrodite qui change de sexe chaque année, allant et venant entre les monastères et les couvents pour expérimenter toutes les combinaisons possibles. Dans ses fantasmes les plus fous comme dans ses fictions les plus scientifiques, la pornographie du début de l’époque moderne permettait donc de réfléchir à l’égalité sexuelle en mettant en question les valeurs fondamentales de l’Ancien Régime.

Parfois, ces expériences de pensée s’approchaient des thèmes du féminisme d’aujourd’hui. En 1680, L’Académie des dames protestait contre un code social perverti qui soumettait les femmes à l’« inhumanité des hommes ». Bien qu’elles aient une plus grande aptitude au plaisir, ils ont davantage le droit de s’y adonner librement. Les dames doivent donc, selon ce texte, se venger en feignant publiquement de respecter les conventions absurdes de la société en public, tout en laissant s’épanouir leurs instincts en privé ; en un mot, en cocufiant leur mari. Tullie, matrone avisée, met en garde Octavie, la fiancée naïve : dans le mariage, « les lois civiles sont contraires […] à celles de la nature ». Mais une épouse peut obtenir justice en infligeant sexuellement à son amant ce que son mari lui inflige. « L’un [le mari] me commande, j’ordonne à l’autre : mon mari a la jouissance de mon corps, moi je dispose de celui de mon amant.

 

« Honneur au sexe féminin »

En 1740, l’Histoire de Dom B… condamne « la captivité dans laquelle le sexe [féminin] est maintenu ». La mère du héros y prononce un sermon remarquable sur la cour et le mariage, dénonçant la morale conventionnelle comme moyen de soumettre les femmes. Et, en 1784, la Correspondance d’Eulalie joue avec une solution pleine de fantaisie pour résoudre le problème de la domination masculine : les filles pourraient se retirer à la campagne dans des communautés lesbiennes autosuffisantes. Le livre reprend le thème éculé de la capacité des femmes à éprouver des orgasmes multiples, et célèbre leur supériorité globale en vers :

« Par des raisons, prouvons aux hommes
Combien au-dessus d’eux nous sommes
Et quel est leur triste destin.
Nargue du genre masculin.
Démontrons quel est leur caprice,
Leur trahison, leur injustice.
Chantons et répétons sans fin :
Honneur au sexe féminin. »

Après avoir parcouru ce siècle et demi de pornographie, j’ai eu du mal à ne pas en conclure que certaines féministes se sont trompées. Au lieu de condamner le genre dans son ensemble, elles auraient pu utiliser certains textes pour promouvoir leur cause. Catharine MacKinnon a peut-être raison d’associer les pornographes modernes à l’idée que « l’acte sexuel est incompatible avec la pensée ». Mais cette analyse va à l’encontre d’arguments présentés dans les « livres philosophiques » il y a trois siècles, selon lesquels le sexe est « une source inépuisable de pensée (2) ».

Au lieu de refuser la réflexion historique et de restreindre leur raisonnement à des conceptions du genre liées à la culture contemporaine, ces critiques pourraient s’inspirer de l’histoire de la pornographie pour montrer comment la domination masculine s’est exercée et comment on lui a résisté au fil du temps. Tout en affirmant le droit des femmes à se défendre, les récits licencieux des débuts de l’époque moderne dépeignaient souvent la bête mâle comme prédatrice, tripotant toutes les femelles accessibles et n’hésitant pas à violer. Dom B… se masturbe pendant les confessions, puis abuse de la plus succulente de ses paroissiennes. La violence de l’un et la résistance de l’autre sont décrites sans qu’aucun détail ne nous soit épargné. Mais dès qu’il la pénètre, elle réagit avec passion et se montre plus lascive que lui encore. En le repoussant, elle essayait en réalité de l’exciter : en disant non elle voulait dire oui, autre thème rebattu de cette littérature. Dans La Cauchoise, quand le premier amant de l’héroïne la surprend avec un autre homme, il se venge en organisant un viol collectif par huit de ses amis qu’il encourage par ses cris. Dans les récits de prostituées, les femmes sont souvent agressées ; l’une d’elles, Mlle Rosalie, dans la Correspondance d’Eulalie, est retrouvée pendue à un lacet dans le bois de Boulogne, les seins tranchés.

Certains épisodes semblent avoir été inspirés par la fiction à sensation des « canards », feuilles volantes et autres livres de colportage. Il ne faut pas les prendre à la lettre. Mais, considérée comme littérature, la pornographie émettait l’hypothèse que les femmes étaient en danger permanent de viol, surtout lorsqu’elles étaient exposées à des hommes d’un statut et d’une puissance supérieurs. Cela encourageait les métaphores violentes. La virginité d’une jeune mariée était une forteresse à prendre d’assaut, le lit un champ de bataille, et la défloration un meurtre. L’Académie des dames décrit l’hymen comme « une victime […] qui doit être immolée, ou massacrée, et mise en pièces avec effusion de sang ». Un jeune marié apprend à son épouse à céder « cette partie de votre corps [qui] n’est plus à vous mais à moi » ; en pénétrant son vagin, il prend « possession d’une chose qui [lui] appartient ».

La domination masculine pourrait difficilement être décrite de manière plus crue. Certes, les livres érotiques semblent souvent approuver ces brutalités autant qu’ils les condamnent. Il serait stupide de chercher un plaidoyer moderne pour la libération des femmes dans des textes anciens essentiellement conçus pour exciter les hommes. Pourtant, ces romans avancent aussi des thèses qui sapent les idées simplistes de la phallocratie. Après avoir perdu leur virginité, leurs héroïnes acquièrent souvent une sorte d’indépendance ; il ne s’agit pas d’autonomie juridique, professionnelle ou sociale, chose à peu près impossible sous l’Ancien Régime, mais d’assurance intellectuelle. En découvrant que le sexe est bon pour la réflexion, elles apprennent à penser par elles-mêmes. Dans L’École des filles, Fanchon reste sotte et servile jusqu’à ce qu’elle ait fait l’amour. Puis elle s’éveille à un nouveau pouvoir en elle : « Je n’étais bonne auparavant qu’à filer et me taire, et à présent je suis bonne à tout ce que l’on voudra. Quand je parle maintenant avec ma mère, je me fonde en raisons et je discours comme si c’était une autre, au lieu qu’autrefois je n’osais desserrer les dents. Pour ce qui est de cela, l’esprit commence à me venir, et je mets mon nez dans les affaires ou à peine aurais-je pu rien connaître auparavant. »
L’Académie des dames assimile l’ouverture de la vulve à l’ouverture de l’esprit et décrit la perte de la virginité comme le premier pas vers l’indépendance intellectuelle. Dans Vénus dans le cloître, sœur Dosithée, religieuse fanatique, se flagelle si violemment qu’elle éjacule, brisant son hymen par une décharge venue du fond de sa matrice. Soudain, son esprit s’éclaircit, elle reconnaît la superstition au cœur du catholicisme et se convertit au déisme. Dans l’Histoire de Dom B…, sœur Monique se libère de l’ignorance et ouvre son esprit à la lumière de la raison par la masturbation. Dans Thérèse philosophe, voyeurisme et onanisme permettent d’y voir clair dans l’imposture de la religion, ce qui permet à Thérèse d’emprunter la voie de la philosophie.

 

Plus fort que la réalité

La littérature de l’Enfer emploie un verbe particulier : déniaiser, perdre sa sottise en acquérant la connaissance charnelle. À la fin, les héroïnes des success­ stories sexuelles deviennent savantes – pas comme les « femmes savantes » dont se moquait Molière, non pas érudites, mais dotées d’une intelligence critique propre. « Je devins savante », déclare la narratrice de La Cauchoise après avoir raconté son initiation aux mystères du sexe. Elle rejette alors la religion et n’a plus « d’autre maîtresse que la seule nature ».

L’héroïne de Vénus en rut va plus loin dans la connaissance de la biologie en séduisant un médecin et en l’obligeant à lui donner des leçons de physiologie, avec mannequins en cire représentant le fonctionnement interne des organes sexuels. Les héroïnes de Margot la ravaudeuse et de la Correspondance d’Eulalie créent des salons et règnent sur le monde littéraire. Toutes n’embrassent pas la cause des Lumières, mais elles poursuivent leur intérêt éclairé et se frayent un chemin jusqu’au sommet de la hiérarchie sociale en refusant d’accepter les préjugés de l’Ancien Régime et en tirant profit de sa corruption.

Au bout du compte, le sexe s’avère donc bon à penser non seulement pour résister à l’exploitation des femmes par les hommes, mais pour s’opposer à l’exploitation tout court. La pornographie dénonce l’Ancien Régime, ses courtisans, ses seigneurs, ses financiers, ses collecteurs d’impôts, ses juges et ses prêtres. Tous ceux qui vivent du travail des gens ordinaires en prennent pour leur grade à un moment ou à un autre. Non que les livres érotiques appellent à la révolution. Certains, comme Lucette ou les Progrès du libertinage, font même la satire des libres-penseurs et des philosophes. Mais, en traitant de thèmes convenus comme le parcours d’une gourgandine et la corruption de la jeunesse des campagnes, ils mettent en évidence le réseau d’influence et de richesse qui constituait « le monde », l’élite toute-puissante. On peut lire la Correspondance d’Eulalie comme une cartographie de ce « monde » et comme une chronique scandaleuse. On y trouve des commentaires sur les pièces de théâtre et les opéras, les expositions de peinture, les intrigues ministérielles, les affaires étrangères, et toutes sortes d’incidents en plus de la vie érotique des riches et des puissants. Le sexe n’est que le véhicule de la critique sociale.

En se focalisant exclusivement sur le statut de victimes des femmes, les critiques féministes de la pornographie passent à côté du rôle qu’elle jouait dans la dénonciation d’autres types d’abus sociaux. Mais son histoire confirme aussi certains de leurs arguments, notamment l’idée que « la pornographie est un produit masturbatoire » (Catharine MacKinnon). Non seulement des textes comme Thérèse philosophe ont l’onanisme pour sujet principal, mais ils encouragent le lecteur à se masturber en même temps que les personnages. Le comte de Mirabeau formula la chose de la manière la plus crue dans l’introduction de Ma conversion ou le Libertin de qualité (1783) : « Puisse cette lecture faire branler tout l’univers ! » De telles remarques supposent un public masculin, même si elles n’excluent pas nécessairement les femmes. La Cauchoise indique que les servantes font partie du lectorat visé, et la narratrice d’Éléonore ou l’Heureuse P ersonne mentionne incidemment « mes lectrices », comme si elle s’attendait à en avoir. Des documents iconographiques comme la célèbre gravure Le Midi, d’Emmanuel de Ghendt, montrent des femmes qui se caressent en utilisant un livre comme stimulant. Et les textes eux-mêmes mettent l’accent sur la masturbation féminine, souvent en lien avec la lecture. Les religieuses de Vénus dans le cloître s’excitent en lisant L’Académie des dames ; les prostituées de la Correspondance d’Eulalie, en lisant l’Arétin ; les dames philosophes dans Thérèse philosophe, en lisant l’Histoire de Dom B… ; et les lesbiennes des Progrès du libertinage, en lisant Thérèse philosophe. On sent l’autoérotisme à chaque page, mais il ne peut être identifié exclusivement aux hommes.

La question n’est pas de savoir si la pornographie était censée susciter le désir ou n’exciter que les mâles, mais plutôt si on peut la réduire à sa fonction de matériau masturbatoire. Pour étayer leur dossier, les féministes pourraient trouver des alliés inattendus dans le camp de la théorie littéraire. Elles pourraient, en particulier, s’appuyer sur les travaux de Jean-Marie Goulemot, qui représente ce que la recherche savante sur le sujet a produit de meilleur.

Selon Goulemot, la pornographie du XVIIIe siècle a, plus qu’aucun autre genre, failli atteindre le but de toute littérature avant Mallarmé : créer un « effet de réel » si puissant qu’il semble oblitérer la distinction entre la littérature et la vie (3). Dans les romans licencieux, les mots imprimés sur le papier suscitent une réaction immédiate et involontaire dans le corps du lecteur. La fiction a un effet physique, comme si elle pouvait s’insinuer dans la chair et le sang, abolir le temps et le langage, et tout ce qui sépare la lecture de la réalité. L’idée de Goulemot correspond parfaitement à l’argument de Catharine MacKinnon selon lequel, « souvent, la pornographie a un pouvoir d’attraction sexuelle plus fort que la réalité qu’elle représente, elle est plus réelle sexuellement que la réalité elle-même ». Mais l’argument a ses inconvénients. Il avance la thèse qu’il existerait un idéal type, qu’on pourrait appeler la « pure » pornographie, opérant exclusivement sur la libido du lecteur. Tout brouillage – tournant dans l’intrigue, complexité psychologique, philosophie, humeur, sentiment, commentaire social – atténuera l’effet et diminuera cette pureté. Hélas ! pour la théorie, la pornographie du début de l’époque moderne était faite principalement de brouillage, de ces ingrédients mêmes qui créent des impuretés. Ses plus grands succès,

Histoire de Dom B… et Thérèse philosophe, sont ceux qui vont le plus loin dans la volonté d’entraîner le lecteur dans d’infinies complexités narratives et philosophiques.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 22 décembre 1994. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| La meilleure histoire générale de la littérature érotique reste le livre de Paul Englisch, Geschichte der erotischen Literatur (J. Püttman, 1927). Pour un ouvrage plus récent, voir Lynn Hunt (dir.), The Invention of Pornography. Obscenity and the Origins of Modernity, 1500-1800, Zone Books, 1993, en particulier les excellents chapitres dus à Lynn Hunt et Paula Findlen.

2| Catharine MacKinnon, Ce ne sont que des mots, trad. I. Croix et J. Lahana, Éditions des femmes, 2007, p. 20, et L’École des filles (1655), réimprimé dans L’Enfer de la Bibliothèque nationale, Fayard, 1988, vol. VII, p. 274.

3| Jean-Marie Goulemot, Ces livres qu’on ne lit que d’une main. Lectures et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle, Alinea, 1991, p. 134 et 153-155.

LE LIVRE
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Romans libertins du XVIIIe siècle de Raymond Trousson, Robert Laffont

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