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Qu’elle est belle, ma théorie !

« J’ai gagné à la loterie ovarienne », dit Warren Buffett en pensant à ses gènes, mais aussi à ses parents. À quelles conditions le succès hors normes est-il possible ? Les théories les plus séduisantes ne valent pas tripette.

S’il n’était pas la deuxième personne la plus riche du monde, les autres attributs bien connus de Warren Buffett – une adresse à Omaha, une maison de cinq chambres qu’il habite depuis cinquante-deux ans, un salaire annuel de 100 000 dollars, et un téléphone qu’il décroche lui-même – n’auraient rien de très remarquables. Or il se trouve que nous avons appris à attendre certaines choses des gens fabuleusement riches, largement encouragés en cela par les gens fabuleusement riches ou qui l’ont été : une maison de plus de six mille mètres carrés et six cuisines (Bill Gates) ou une maison aux vingt-six salles de bains (le prince Bandar d’Arabie Saoudite) ; une flotte de Mercedes, Lexus, Range Rover et Cadillac (Bernard Madoff) ; un jet Gulfstream V (Mark Cuban) ; des costumes de vigogne sur mesure à 50 000 dollars (le roi du Maroc). Bien qu’il ne soit pas sans faiblesses – étant l’un des propriétaires de NetJets, qui vend des parts d’avions privés, il utilise les services de sa compagnie –, la frugalité de Buffett fait partie de son identité de marque, comme diraient les experts en marketing. Son apparent mépris personnel de l’argent qu’il accumule avec tant d’excès renforce sa crédibilité : il n’est pas cupide, il excelle simplement dans son métier.

À 10 ans, Warren Buffett achète ses premières actions

Si l’on en croit Alice Schroeder, sa dévouée biographe, Buffett a commencé de bonne heure sa carrière d’accumulateur de richesse ; c’est vers 6 ans qu’il s’est mis à acheter des paquets de chewing-gums pour les revendre à ses voisins moyennant un profit de quelques centimes. Il est ensuite passé au Coca-Cola, qu’il vendait l’été en faisant du porte-à-porte, avant de faire commerce de balles de golf d’occasion. Les Buffett n’étaient pas pauvres : son père, qui se fera élire par quatre fois représentant d’Omaha au Congrès avant d’être jugé trop à droite, même pour les conservateurs habitants du Nebraska, avait débuté comme agent d’assurances avant de vendre des actions pendant le boom qui précéda la crise de 1929. En 1930, quand Warren est né, les actions s’échangeaient difficilement et l’argent était rare.

Buffett avait 10 ans quand il visita Wall Street pour la première fois et fut reçu par le patron de Goldman Sachs, Sidney Weinberg. (Ce qui peut expliquer l’attachement durable de Buffett à cette maison.) C’est aussi à cette époque qu’il acheta ses premières actions, trois de chaque pour lui et sa sœur Doris, qu’il acquit 35 dollars et revendit 40 ; pas une mauvaise affaire, si ce n’est que peu de temps après l’action se négociait à 200 dollars. À 11 ans, il lut un livre proposant cent façons de gagner un millier de dollars. Il y trouva un objectif : gagner un million de dollars avant 35 ans. Vingt-quatre ans plus tard, il était cinq fois millionnaire.

Buffett, on ne prend guère de risque à l’affirmer, n’entretient pas la même relation que vous et moi avec l’argent. Pour nous, c’est un moyen au service d’une fin. Pour lui, une vocation. Il est comme appelé. À accumuler toujours plus. Cet homme est un collectionneur. Il se trouve qu’il collectionne les dollars.

Gagner de l’argent l’intéresse plus que d’en avoir ou d’en dépenser. C’est une activité intellectuelle et morale : comment les entreprises font-elles du profit ? Comment évaluer leurs actifs ? Quelles sont les affaires sous-évaluées que les autres n’ont pas repérées ? Qu’implique leur propriété ? Qu’en est-il des relations entre leurs dirigeants et leurs actionnaires ? Recalé à la Harvard Business School après des années de licence sans relief à l’université du Nebraska et un bref séjour à la Wharton School de l’université de Pennsylvanie, Buffett atterrit à la Columbia Business School, où il tomba sous le charme du professeur Benjamin Graham. Toujours à mâchonner un cigare et à courir le jupon, Graham ne payait pas de mine, mais possédait un talent hors du commun pour gagner de l’argent. Spécialiste reconnu de la finance, il avait cosigné, avec un autre professeur de Columbia, un énorme volume ésotérique intitulé Security Analysis (« Analyse boursière »), qui devint la bible de Buffett.

Selon Schroeder, celui-ci retint de Ben Graham trois leçons qui le marquèrent profondément : « Une action est le droit de posséder une petite parcelle d’une affaire… Moyennant une marge de sécurité […], M. Marché est votre serviteur, non votre maître. Graham imaginait un personnage lunatique, un certain M. Marché, qui offre d’acheter et de vendre des actions tous les jours, souvent à un prix dépourvu de sens. Les humeurs de ce M. Marché ne doivent pas influencer votre idée du prix. »

Ne jamais rechercher l’approbation

Dans cette longue carrière passée à acheter et à vendre des actions, ce conseil se révéla particulièrement utile au moment de la bulle Internet, quand Buffett fut l’objet de la risée générale en refusant de prendre en marche le train des valeurs high-tech et en déclarant que tout cela n’était qu’un écran de fumée. (« On n’investit pas pour être approuvé, a-t-il écrit récemment. En vérité, l’approbation est souvent contre-productive parce qu’elle a un effet sédatif et rend le cerveau moins réceptif aux faits nouveaux ou au réexamen des conclusions antérieures. Méfiez-vous des investissements qui vous valent des applaudissements ; les grandes initiatives sont généralement accueillies par des bâillements. ») Outre son enseignement, Ben Graham dirigeait une société de placement, Graham-Newman, dont Buffett se mit à étudier les choix à la loupe. Quand, en première année d’économie, il apprit que Graham-Newman avait acquis une participation majoritaire dans une compagnie d’assurances peu connue du nom de GEICO, Buffett prit le train un samedi matin de New York, et se rendit tout droit au siège de l’entreprise à Washington. Il se présenta au gardien comme un étudiant de Ben Graham espérant trouver sur place quelqu’un pouvant lui expliquer les affaires de GEICO, et finit par être introduit dans le bureau du vice-président financier, un certain Lorimer Davidson. Quatre heures plus tard, Davidson, qui s’attendait à passer quelques minutes avec l’étudiant, était encore en pleine discussion avec lui. « Les questions qu’il me posait étaient celles qu’aurait posées un analyste chevronné de la valeur boursière des compagnies d’assurances. Sa manière de revenir à la charge était celle d’un professionnel. Il était jeune, et il faisait jeune. Il s’est présenté comme un étudiant, mais il parlait comme un homme déjà très expérimenté, et il en connaissait un rayon… Je me suis mis à lui poser des questions. » Buffett rentra chez lui, liquida la moitié de ses actifs pour investir dans GEICO. En 1996, il racheta en totalité la compagnie.

Aujourd’hui, ses émules étudient chacun de ses faits et gestes comme il a scruté ceux de Graham. Les livres, DVD et vêtements de Buffett constituent une industrie qui n’est pas si modeste. Amazon.com possède un rayon « Warren Buffett » où l’on peut acheter la toute dernière édition de Security Analysis avec un avant-propos de Warren Buffett, ou charger sur son iPod The Warren Buffett Investing Strategy (« La stratégie d’investissement de Warren Buffett »), que l’on peut écouter en flemmardant, vêtu d’un tee-shirt pop art Warren Buffett et en dégustant des truffes de la maison See’s (qui lui appartient).

Comment Warren Buffett est devenu Warren Buffett est une histoire fascinante, du moins telle que la raconte Alice Schroeder. Expert-comptable et analyste en assurances, Schroeder, qui a l’a rencontré quand elle couvrait Berkshire Hathaway pour Morgan Stanley, est le premier auteur à avoir bénéficié d’un accès total à cet homme qui, étant donné sa vie peu conventionnelle, aurait pu hésiter à donner carte blanche à un auteur. Mais Buffett a une réputation de transparence et d’intégrité, tout comme il a celle d’être un homme singulier. Entre les mains de Schroeder, les aspects étranges de ses cinquante-deux ans de vie de couple avec sa femme Susan, dont vingt-six où elle a choisi de vivre séparée de lui à San Francisco, tandis qu’il restait avec la « bonne » qu’elle avait embauchée et avait peut-être aussi une liaison avec l’éditrice du Washington Post Katherine Graham, sont presque hors sujet. Il aimait sa femme, elle s’est lassée de l’attendre pendant qu’il était au bureau, elle est partie (avec son professeur de tennis) ; mais ils sont restés mariés, passant les vacances et les fêtes ensemble ; ils étaient ensemble aussi en 2004, pendant qu’elle agonisait. C’est une histoire trop suave pour intéresser vraiment les tabloïds et, de toute manière, les émules de Buffett cherchent à copier son portefeuille plutôt que son mode de vie.

Quelle part de chance comporte donc un tel succès ? Pour ceux qui ont investi tôt avec Buffett, elle fut grande. On estime que la participation initiale de 10 000 dollars demandée à ses tout premiers partenaires en vaut aujourd’hui plusieurs centaines de millions. Mais, entre s’en remettre au savoir-faire et à l’expertise de Buffett pour amasser une fortune et amasser une fortune en cultivant les talents et l’expertise qui ont fait de Buffett ce qu’il est devenu, il existe une différence de taille. « Aucune part de chance, dites-vous ? Ce type est un génie, il est le Tiger Woods, le Lennon et McCartney, le Bill Gates de la Bourse de New York. » Peut-être – mais si Malcolm Gladwell a raison, sa réussite, et la leur, n’a pas grand-chose à voir avec le génie.

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Gladwell, bien sûr, est ce subtil maître de l’anecdote qui détient les droits sur des livres de haut vol au titre percutant – The Tipping Point (« L’instant crucial ») BlinkOutliers (« Hors normes ») à présent –, qui reconfigurent des bribes de recherches universitaires en élégant lamé intellectuel. Ces ouvrages ont fait de lui un habitué des listes de bestsellers et font l’envie de ses pairs – si tant est qu’il en ait. Selon sa propre terminologie un peu flottante, Gladwell est lui-même un cas hors normes, une de ces anomalies statistiques dont « la valeur est sensiblement différente de celle des autres éléments de l’échantillon » et ne cadre pas « avec notre entendement habituel de la réussite ». Outre lui-même, les Beatles, Robert Oppenheimer et les jeunes matheux d’origine asiatique sont hors normes. Reste que, s’agissant d’entreprise humaine, on ne sait pas très bien quelles variables ou combinaisons de variables doivent être hors normes pour produire un profil réellement hors normes. S’il s’agit d’argent en banque, combien ? S’il s’agit de livres vendus, combien ? Tout se passe comme si le succès était un corollaire de l’obscénité : on la connaît quand on la voit.

(« En un clin d’œil ») et

Et « voir » pourrait bien être ici la variable décisive. Est-ce la qualité du travail littéraire, par exemple, qui fait de quelqu’un une anomalie statistique – « des hommes et des femmes qui font quelque chose qui sort de l’ordinaire » – ou est-ce le montant de l’à-valoir ?

Prenons le cas de Susan Boyle, cette célibataire écossaise au chômage de 47 ans, devenue une star mondiale après sa remarquable prestation au reality showBritain’s Got Talent (« La Grande-Bretagne a du talent »). Ses talents de chanteuse n’étaient pas moins extraordinaires la veille de son passage à la télévision ; jusque-là, cependant, personne n’aurait vu en elle autre chose qu’une femme très ordinaire – à commencer par Susan Boyle elle-même. Quand Gladwell précise, en sous-titre, qu’Outliers est l’histoire de la réussite, il suppose que la reconnaissance en est une condition nécessaire et, peut-être, suffisante.

Prenons encore l’exemple de Chris Langan, dont le QI astronomique – autour de 195, soit 45 points de plus qu’Einstein – fait une exception statistique. Du point de vue de Gladwell, cependant, le malheureux – qui mène une existence relativement obscure dans un élevage de chevaux du Midwest – est un parfait raté : « Il travaillait depuis des décennies sur un projet d’une sophistication considérable, mais quasiment rien de ce qu’il avait fait n’avait été publié, et encore moins lu par les physiciens, philosophes et mathématiciens à même d’en juger (1). » Et Gladwell poursuit : « Voici un homme rare. Il n’y en a pas un sur un million comme lui, et il n’a pas encore eu le moindre impact sur le monde. Il ne pérore pas dans les conférences universitaires. Il n’anime pas de séminaire dans une université prestigieuse. Il a un élevage de chevaux un peu délabré dans le nord du Missouri, passant son temps sous son porche en jean et tee-shirt coupé. Il sait à quoi cela ressemble : c’est le grand paradoxe du génie de Chris Langan. » Lequel le reconnaît : « Je n’ai pas démarché les grands éditeurs aussi assidûment que je l’aurais dû. Faire ma tournée, solliciter les maisons d’édition, essayer de trouver un agent. Je n’en ai rien fait ; cela ne m’intéresse pas. » Un aveu d’échec. Vraiment ? Qui le dit ?

L’explication que donne Gladwell de ce qu’il tient pour l’échec homérique de Langan niche au cœur de sa grande thèse sur la réussite : elle ne s’explique pas en comprenant de quoi une personne a l’air, mais uniquement en comprenant d’où il ou elle vient. On ne saisit pas bien en quoi Gladwell y voit une révélation et non une tautologie, mais c’est ainsi. Les rayonnages d’ouvrages de sciences sociales sont truffés d’études qui rattachent la réussite au milieu d’origine. Le projet sur la mobilité économique du Pew Charitable Trusts Found a ainsi observé tout dernièrement que près de la moitié des « enfants nés de parents dont les revenus se situent dans le quintile supérieur et qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur restent au sommet, soit trois fois plus en pourcentage que les diplômés nés de parents du quintile inférieur qui se sont hissés jusqu’à la tranche supérieure des revenus ». Quoi qu’il en soit, les histoires de réussite ou d’échec sont toujours interprétées après coup, et le même assortiment de circonstances débouche souvent sur des résultats radicalement différents, que l’on explique toujours invariablement par lesdites circonstances. Par exemple, toucher un héritage conduit l’un à la porte à tambour de la Betty Ford Clinic [centre de désintoxication pour alcooliques], un autre au prix Pulitzer de poésie. Affirmer, comme le fait Gladwell, que la « réussite extraordinaire est moins une affaire de talent que de chance », c’est exagérer une évidence tout en nous dédouanant, nous qui ne sommes pas des bêtes de performance. « Les gens ne surgissent pas du néant, observe-t-il. Nous devons tout à nos parents et à nos protecteurs. Les gens qui s’élèvent au rang des rois peuvent donner l’impression d’y être parvenus par eux-mêmes. En réalité, ils sont immanquablement les bénéficiaires d’avantages cachés, d’occasions extraordinaires et d’héritages culturels qui leur permettent d’apprendre, de travailler dur et de faire leur chemin d’une manière inaccessible aux autres. »

Un génie mal né ?

Chris Langan est le fils aîné d’une femme qui a eu quatre enfants, tous de père différent – le dernier étant un alcoolique qui la maltraitait. Il a grandi sans aucun des avantages qui lui auraient permis de réussir. Il bénéficia certes de bourses pour l’université de Chicago et le Reed College, mais, seul à avoir les cheveux en brosse parmi les étudiants aux cheveux longs, il quitta Reed avant la fin de la première année : sa mère avait oublié de remplir les formulaires de demande d’aide. Il partit alors dans le Montana. Sa voiture tomba en panne ; un professeur ayant refusé de remplacer un cours du matin par un cours de l’après-midi, Langan laissa tomber une fois de plus.

Si Langan avait eu ce que Gladwell, citant le psychologue Robert Sternberg, appelle une « intelligence pratique » – s’il avait su que dire et à qui le dire –, sans doute aurait-il obtenu son diplôme, fait des études supérieures, intégré le monde académique, écrit des articles pour ses pairs, siégé à d’innombrables comités et fait quelque chose de sa vie. Faute du milieu familial qui, selon Gladwell, procure ce genre de savoir, il était voué à l’échec.

Pour quelque raison, l’histoire de Langan conduit Gladwell à celle d’un autre jeune prodige (« Posez-moi une question en latin, je vous répondrai en grec »), le physicien Robert Oppenheimer, qui était aussi un dépressif doublé d’un vaurien. À Cambridge, il essaya d’empoisonner son directeur d’études. Loin de le renvoyer chez lui ou de le jeter en prison, on l’adressa à un psychiatre, et Oppenheimer put poursuivre l’université. Il le dut à son intelligence pratique, explique Gladwell : « Oppenheimer aurait-il perdu sa bourse à Reed ? Aurait-il été incapable de convaincre ses professeurs de changer les horaires ? Bien sûr que non. Non qu’il fût plus malin que Chris Langan. Simplement, il avait le genre de bon sens qui lui permettait d’obtenir du monde ce qu’il voulait. »

Pour ma part, Chris Langan me fait plutôt penser non à Robert Oppenheimer, mais à William James Sidis, le plus jeune étudiant jamais inscrit à Harvard : il avait 11 ans. De l’aveu général, y compris celui de son homonyme et parrain, William James, Sidis était un petit génie, considéré comme l’élève le plus intelligent ayant jamais fréquenté le Harvard College. Sidis pratiquait au moins huit langues qu’il semblait avoir apprises en autodidacte. Mathématicien de talent, il donna des conférences au Harvard Mathematical Club à peine arrivé à la faculté. Diplômé à 16 ans, en 1914, il fit un bref troisième cycle puis partit enseigner les mathématiques dans ce qui allait devenir la Rice University. Tout paraissait bien engagé : Sidis était le fils de deux médecins bien introduits dans la société et les cercles intellectuels ; qui plus est, son père, Boris, était aussi professeur de psychologie à Harvard. À 17 ans, le jeune Sidis semblait avoir bien avancé sur la voie que laissait espérer sa précocité.

Rien ne se passa comme prévu. Le poste à Rice fut un fiasco : moins d’un an plus tard, Sidis fut prié de partir. De retour à Cambridge, il s’inscrivit à la Harvard Law School, mais ne décrocha jamais son diplôme. Il fréquenta les milieux révolutionnaires, fut arrêté et expédié dans un sanatorium. Il coupa les ponts avec ses parents pour faire des petits boulots tout en s’adonnant à son passe-temps favori : la collection de billets de correspondance de tramways. On peut dire sans crainte de se tromper que, malgré ses parents et les protections dont il bénéficia, Sidis, qui croupit dans une obscurité et une indigence relatives à l’âge adulte, fut un raté.

Que nous apprend la triste histoire de William James Sidis quant à l’intelligence pratique qui permettrait au génie naturel de prospérer ? Pas grand-chose. Pas plus que la prétendue triste histoire de Chris Langan. Tout statisticien vous le dira : on n’apprend rien sur une population en considérant un tout petit nombre d’individus. Ce n’est pas un échantillon, c’est un divertissement.

Le dénominateur commun des success stories de Warren Buffett, Tiger Woods, Bill Gates et même du jeune William Sidis (quand il semblait promis au succès), c’est que tous ont commencé très tôt. Woods avait 2 ans quand son père lui mit un club de golf dans les mains. Bill Gates s’attela à la programmation au lycée, à une époque où personne n’avait d’ordinateur à la maison – parce que lui-même n’avait pas encore eu l’idée du PC. Buffett était encore en culottes courtes quand il commença à faire des placements. Et, à 9 ans, Sidis était mûr pour Harvard.

Dans le sillage des recherches du psychologue Anders Ericsson et de ses collègues, qui voulaient savoir pourquoi certains élèves du conservatoire font une carrière de concertistes quand d’autres finissent professeurs de musique, Gladwell invoque la « règle des 10 000 heures » : « Ce qui frappe, dans l’étude d’Ericsson, c’est que ses collègues et lui n’ont pu découvrir le moindre “talent naturel”, des musiciens parvenus sans effort au sommet tout en pratiquant moins que leurs pairs. […] Qui plus est, les gens qui atteignent le sommet ne travaillent pas simplement plus dur ou beaucoup plus dur que les autres. Ils travaillent beaucoup, beaucoup plus dur. L’idée que l’excellence dans l’accomplissement d’une tâche complexe requiert un minimum critique de pratique revient sans cesse dans les études. En vérité, les chercheurs se sont mis d’accord sur ce qu’ils tiennent pour le nombre magique de l’art consommé : 10 000 heures. » Les Beatles, Bill Gates, Bill Joy (de Sun Microsystems), Tiger Woods… Gladwell a fait le calcul et observe que tous avaient à leur actif les 10 000 heures requises avant de « crever l’écran ». Pour Warren Buffett (qui ne fait pas partie des exemples de Gladwell), l’horloge a commencé de tourner quand le gamin de 6 ans a acheté des paquets de chewing-gums pour les revendre aux voisins. (L’un d’eux ne voulait-il qu’un chewing-gum ? Buffett refusait. Il savait que s’il vendait chaque pièce au prix qu’il avait payé, il ne ferait aucun profit : cette attitude reste l’une de ses meilleures stratégies d’investissement.) Si l’on ajoute à cela une affaire de flippers au lycée, ses trois longues tournées de distribution de journaux quand il était adolescent et ses tout premiers achats de titres, son premier million coïncida probablement avec sa dix millième heure. Après cela, il accumula les dollars de façon fulgurante.

Gladwell ne dit pas que dix mille heures sont une garantie de succès, mais plutôt que la réussite prend dix mille heures. Si les Beatles sont les Beatles, c’est qu’ils ont saisi leur chance en se faisant les dents à jouer des morceaux en série huit heures par jour, sept jours par semaine dans les bars et les clubs de strip-tease de Hambourg. Sans cela, ils auraient sans doute suivi la voie de Derry Wilkie et des Seniors, un autre groupe de Liverpool populaire à la même époque à Hambourg. Naturellement, cela n’explique pas que ce groupe, vraisemblablement astreint au même marathon dans les mêmes établissements, n’ait pas connu le succès des Beatles. Le génie trouve toujours le moyen de percer. Il est aidé par la culture, l’esprit du temps, la famille, les gènes, l’histoire personnelle et la chance.

La magie de l’effort

Est-ce pour cela que la plupart des écrivains ne deviennent pas Tolstoï ou que la plupart des pilotes de l’Association nationale des courses automobiles (Nascar) ne deviennent pas Dale Earnhardt quand ils ont dix mille heures à leur actif ? Peut-être. La diversité humaine doit bien y être pour quelque chose. Mais il se peut aussi que la magie inhérente au nombre magique ne tienne pas au nombre lui-même. La plupart d’entre nous finiront par pratiquer plus de dix mille heures les activités que nous aimons – le tennis, la natation, la cuisine, la poésie ou le codage informatique – et par atteindre un certain niveau de compétence que nous ne dépasserons plus. La pratique ne triomphe pas de la médiocrité ; elle peut même la renforcer. Dans son livre « Le talent est surévalué », Geoff Colvin explique pourquoi : cette notion de dix mille heures de pratique est trop vague et ne reflète pas la conclusion d’Ericsson, pour qui l’entraînement doit être « pleinement pensé ». Cette « pratique réfléchie, explique Colvin, se caractérise par plusieurs éléments, qui valent d’être examinés séparément. Elle est spécifiquement conçue pour améliorer la performance, souvent avec l’aide d’un enseignant ; elle peut être très répétitive ; elle suppose un retour permanent sur les résultats ; elle est mentalement très exigeante, qu’elle s’applique à une activité purement intellectuelle (les échecs, la pratique des affaires), ou très physique, comme le sport ; et cela n’a rien de très drôle ». Voilà où se niche la magie.

Comment, donc, expliquer l’exceptionnelle réussite des lycéens asiatiques aux tests mathématiques ? Est-ce l’effet de leur entraînement, d’une concentration particulière sur les problèmes de maths, ou est-ce un don inné ? Et s’il est inné, vient-il des gènes ? Nous savons qu’une partie au moins de l’intelligence est héréditaire et, quand un groupe ethnique surclasse systématiquement les autres dans un domaine, il pourrait au moins valoir la peine de se demander en quoi ces résultats sont liés à la génétique.

Fait surprenant, Gladwell se tient à l’écart du débat, alors même que de récentes études d’imagerie cérébrale suggèrent l’existence d’un lien étroit entre l’épaisseur de l’enveloppe de myéline, qui est génétique, et l’excellence mathématique. Au lieu de quoi il se focalise sur un autre accident de la naissance, la culture, pour rendre compte des spectaculaires différences de résultats obtenus en mathématiques entre les étudiants du Japon, de Singapour, de Corée du Sud, de Hong Kong et de Taiwan et ceux des États-Unis, de France, d’Allemagne et du Royaume-Uni. Une longue tradition de culture du riz humide, à forte intensité de main-d’œuvre et mentalement exigeante, serait le meilleur moyen de comprendre les prouesses des étudiants asiatiques. Ce n’est pas qu’ils soient plus malins que d’autres, assure-t-il, c’est simplement qu’il est dans leur tradition de travailler dur. C’est donc ce qu’ils font, même quand il s’agit d’une discipline ingrate comme celle-ci.

Le riz qui donne la bosse des maths

« Les gens qui réussissent travaillent vraiment dur, explique Gladwell, et le génie de la culture des rizières est que le dur labeur a donné aux travailleurs des champs un moyen de trouver un sens par-delà l’incertitude et la misère. Cette leçon a été utile aux Asiatiques dans bien des domaines, mais elle leur a rarement réussi aussi parfaitement que dans celui des mathématiques. » C’est joliment dit. Vous êtes nul en maths ? Vous pouvez en remercier vos ancêtres, ces fainéants cultivateurs de blé et de maïs qui passaient les longs et froids hivers à roupiller.

Mais qu’en est-il si vous êtes plutôt issu d’une longue lignée de cultivateurs de tabac ? Jusque dans les années 1950, c’était une culture à plus forte intensité de main-d’œuvre encore que celle du riz humide. Le cultivateur de tabac gérait en moyenne 2,4 hectares de terre et chaque demi-hectare exigeait près de neuf cents heures de travail ; comme la culture du riz humide, c’était une activité qui occupait l’année entière. Si l’argument de Gladwell tenait, la Caroline du Nord, le Kentucky et le Tennessee, qui sont les plus gros producteurs de tabac, devraient aussi produire nos meilleurs matheux. Il n’en est évidemment rien. De même, tous les pays producteurs de riz humide n’excellent pas en mathématiques : on pense à la Birmanie, aux Philippines et au Bangladesh. En vérité, les contre-exemples abondent, tout comme les autres arguments favorables à une surdétermination culturelle, tel celui attribuant à la tradition confucéenne de déférence envers l’excellence la réussite dans une discipline qui n’admet qu’une seule réponse juste.

Selon votre point de vue, les explications générales de ce genre vous paraîtront, au mieux, intrigantes, au pire, impossibles à démontrer, sottes, voire choquantes. Dans un cas comme dans l’autre, s’empêtrer dans les questions de validité de cette thèse détourne d’une idée plus importante, évidente et banale : la culture et l’histoire personnelle comptent dès lors qu’on parle de la réussite ou de l’échec de quelqu’un. (N’est-ce pas la raison d’être de la politique dite « affirmative », de lutte contre les discriminations ?) Tout le monde vient de quelque part.

Warren Buffett est du Nebraska. Son grand-père y possédait une épicerie. Son père fut courtier en Bourse et homme politique. Malade mentale, sa grand-mère maternelle passa sa vie à l’asile. Sa mère n’était pas très stable non plus. Il n’y a pas grand-chose, dans son histoire familiale, qui pouvait laisser penser qu’il serait phénoménalement doué pour gagner de l’argent ou créer et diriger l’un des plus grands conglomérats du monde.

Dans la prétendue lutte acharnée entre parenté et protection, d’un côté, génie et talent, de l’autre, chaque élément intervient. Mais si vous demandez à Buffett ce qui a le plus contribué à sa réussite, il sera d’accord avec Malcolm Gladwell. « J’ai eu la chance de vivre dans un foyer où l’on parlait de choses intéressantes, a-t-il confié à Alice Schroeder, et d’avoir eu des parents intelligents, de fréquenter de bonnes écoles. […] Je n’ai pas reçu d’argent de ma famille, et je n’en voulais pas vraiment. Mais je suis né au bon moment et au bon endroit. J’ai gagné à la “loterie ovarienne”. »

Dans le cas de Buffett – et c’est seulement un récit isolé, auquel on ne saurait donner un sens plus large –, le fait d’invoquer ce legs est emblématique du personnage. Il ne se présentera jamais comme un self-made man. Ce pourrait bien être la principale chose à savoir de lui pour comprendre sa réussite.

Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 28 mai 2009.

Notes

1| Persuadé que l’existence de Dieu peut être démontrée à l’aide des mathématiques, Chris Langan milite pour la théorie du « dessein intelligent », d’après laquelle la main de Dieu est décelable dans l’évolution des espèces (NdlR).

Pour aller plus loin

En français
Boris Cyrulnik, Les Vilains Petits Canards, Odile Jacob, 2001.
Norbert Elias, Mozart, sociologie d’un génie, Seuil, 1991.
François Nourissier, À défaut de génie, Gallimard, 2000.
Claude Thélot, L’Origine des génies, Seuil, 2003.
Denora Tia, Beethoven et la construction du génie, Fayard, 1998.
Edgar Zilsel, Le Génie. Histoire d’une notion de l’Antiquité à la Renaissance, Éditions de Minuit, 1998.

En anglais
Peter Kivy, The Possessor and the Possessed. Handel, Mozart, Beethoven and the Idea of Musical Genius (« Le possesseur et le possédé. Handel, Mozart, Beethoven et l’idée de génie musical »), Yale University Press, 2001.
LE LIVRE
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Hors-normes. L’histoire du succès de Qu’elle est belle, ma théorie !, Allen Lane, non traduit en français

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