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Qui sont les pauvres ?

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Est-on pauvre quand on vit dans 450 mètres carrés, possède un four à micro-ondes, deux téléviseurs, la climatisation et un ordinateur ? L’analyse des statistiques américaines invite à une réflexion en profondeur sur le sens de la notion de pauvreté. Une invitation à relire John Kenneth Galbraith et aussi à repenser les politiques publiques des pays riches, qui méconnaissent la nature de l’indigence véritable.

Les pauvres ont toujours existé et, comme le suggère la Bible, existeront toujours (Deut., 15 :11)(1) Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que Charles Booth a le premier entrepris de les compter scientifiquement. Depuis son enquête pionnière des années 1880 sur les classes laborieuses de Londres, et jusqu’au milieu du XXe siècle, la misère a désigné un niveau de subsistance permettant à peine de se nourrir, de se loger et de s’habiller. L’estimation initiale de Booth situait le seuil de pauvreté à environ 1 000 shillings par an. À peu près à la même époque, aux États-Unis, Robert Hunter l’évaluait à 460 dollars par an pour une famille moyenne de cinq personnes. On peut ergoter sur les définitions et les calculs qui sous-tendent ces premiers chiffres, mais les conditions de vie des pauvres étaient telles, à cette époque, qu’on reconnaissait l’indigence quand on la rencontrait. Elle était, par exemple, visuellement attestée par les photos des taudis new-yorkais prises par Jacob Riis (2) et par les actualités montrant les soupes populaires et les bidonvilles pendant la crise de 1929. Dans les années 1930, les réformateurs progressistes pressèrent le gouvernement de prendre en charge l’éradication de la pauvreté, projet auquel la Grande Dépression donna son élan politique. Avec le New Deal, l’État fédéral assuma l’essentiel de la responsabilité des programmes sociaux en vertu de la loi sur la sécurité sociale de 1935, socle politique de l’État-providence américain. Dès les années 1940, cependant, les exigences de la guerre firent refluer cette préoccupation. La pauvreté comme problème public resta dans l’ombre jusqu’aux années 1960, quand le récit évocateur fait par Michael Harrington de la vie dans « l’autre Amérique » (3), attira l’attention de l’opinion sur la situation des indigents. Cette « autre Amérique » était un endroit lugubre où au moins la moitié des personnes âgées ne pouvaient s’offrir un logement décent, une alimentation et des soins de santé corrects, et où les familles de petits paysans souffraient « de la faim au beau milieu de l’abondance ». Selon ses calculs, environ 25 % des Américains étaient pauvres. L’impact du livre fut si puissant que, dans son sillage, une foule de publications entreprirent de sensibiliser le pays au problème.   L’« effet de dépendance » Un autre penseur « progressiste » en vue résistait pourtant au courant. Dans L’Ère de l’opulence, livre à succès paru en 1958, l’économiste John Kenneth Galbraith l’affirmait : dans une société où le revenu médian par foyer était de 3 960 dollars, la misère « ne pouvait plus être présentée comme une affliction universelle ou massive. C’est devenu presque un sujet de réflexion après coup ». Galbraith classait en deux grandes catégories ce qui restait de l’indigence en Amérique : la pauvreté localisée, présente sous la forme d’îlots, liée à la vie dans des régions en crise comme les Appalaches ; et les cas d’espèce, dus à des handicaps individuels comme « la maladie mentale, la mauvaise santé, l’incapacité de s’adapter à la discipline de la vie économique moderne, la procréation excessive, l’alcool et le manque d’instruction ». On ne pouvait remédier à aucune de ces situations, affirmait-il, en demandant au gouvernement d’assurer des transferts de revenus pour atténuer les privations et augmenter la consommation des pauvres. Non que Galbraith fût opposé par principe à l’intervention de l’État pour réduire la pauvreté. Épousant un point de vue typiquement progressiste, il voyait dans les pouvoirs publics un levier pour progresser vers la bonne société. Mais sa vision singulière de celle-ci passait par la maîtrise du matérialisme irréfléchi qu’engendrait une nouvelle forme de consumérisme attisé par la publicité, phénomène qu’il appela l’« effet de dépendance ». L’ouvrage de Galbraith est paru peu après le livre très populaire de Vance Packard, The Hidden Persuaders, qui dévoilait les procédés psychologiques qu’utilisaient les agences de publicité pour manipuler les appétits des consommateurs. Mais Packard n’a pas forgé la vision de Galbraith ; il lui a tout au plus servi à approfondir une conviction ancrée de longue date. Tout le monde n’était pas d’accord. Dans son ouvrage classique La Route de la servitude (1944), Friedrich Hayek avait par avance rejeté l’« effet de dépendance » comme un illogisme, les consommateurs n’ayant de désirs innés ou spontanés pour aucun des agréments de la civilisation moderne. La publicité n’est que la manière dont les producteurs présentent ces équipements sous leur meilleur jour. « Souvent, les gens ne savent pas ce qu’ils veulent jusqu’à ce que vous le leur montriez », observera Steve Jobs. Hayek aurait peut-être ajouté que les consommateurs d’aujourd’hui peuvent utiliser des sites Internet pour en apprendre davantage sur la qualité des produits et des services grâce à l’expérience des autres. Pour réduire la pauvreté, Hayek privilégiait les politiques favorables à la croissance et la suppression des barrières à l’entrée des marchés. Galbraith, lui, préférait tailler dans ce type de consommation qui satisfait les désirs manipulés pour toutes sortes d’objets insignifiants mais qui ajoutent peu, voire nuisent, à la qualité de la vie. Ainsi, tout en prônant une augmentation de la fiscalité, il entendait utiliser les recettes supplémentaires non pour les redistribuer directement aux pauvres mais pour investir dans les services publics et pour développer le capital humain grâce, notamment, aux programmes d’éducation en faveur des enfants pauvres (4). En bref, Galbraith se tenait au centre, à égale distance de ceux qui souhaitaient donner l’argent public aux indigents et de ceux, comme Hayek, qui voulaient que le gouvernement s’abstienne de toute politique directe en la matière et se contente d’améliorer leur situation en « faisant monter tous les bateaux » au sein d’une économie plus prospère.   Combat d’arrière-garde En appelant à dynamiser la dépense publique et en invitant à traiter la pauvreté par l’investissement dans les services publics plutôt que par les transferts financiers, Galbraith augurait d’une évolution majeure de la nature de l’État-providence américain. Son propos révélait aussi la différence essentielle entre sa vision et celle de Harrington : il se situait fermement dans la tradition capitaliste libérale, Harrington dans la tradition sociale-démocrate. En un sens, la perspective de Galbraith relevait du combat d’arrière-garde. Si, à la fin des années 1950, personne à gauche ne contestait sa vision, il est soudain apparu rétrograde quand, en 1966, la Commission nationale de la technologie, de l’automation et du progrès se prononça en faveur d’un revenu national garanti. L’idée que la lutte contre la pauvreté était devenue et devait rester une « réflexion après coup » des pouvoirs publics était en décalage avec la « guerre à la pauvreté » déclarée par le président Johnson. Au cours des deux décennies qui ont suivi la sortie de L’Ère de l’opulence, la dépense publique consacrée aux programmes sociaux dans vingt et une des démocraties occidentales les plus riches a presque doublé en proportion du PNB, passant en moyenne de 12,3 % en 1960 à 23,3 % en 1980. Cela incluait les transferts directs d’argent aux pauvres, dont Galbraith avait dit qu’ils seraient inopérants. Surtout, le niveau général de bien-être matériel continuant de progresser, le pouvoir d’achat du revenu médian des Américains était en 2010 de 25 % supérieur à celui de la société d’abondance décrite par Galbraith à la fin des années 1950. Et le pouvoir d’achat par tête avait augmenté encore davantage, la composition moyenne des foyers étant passée de 3,6 à 2,6 personnes entre 1958 et 2010. Il faut ajouter à cela la croissance non négligeable des avantages sociaux, qui n’entrent pas dans le calcul des ressources. Entre 1960 et 2003, les dépenses des entreprises dans ce domaine, principalement l’assurance maladie et la retraite, ont plus que doublé, passant de 8 à 18,8 % de l’ensemble des coûts salariaux. Même si ce sont les tranches supérieures qui en ont le plus profité, ces prestations ont été largement réparties parmi les salariés. Pour autant que l’on parle des « travailleurs pauvres », il semble donc qu’une vaste réduction de la pauvreté ait été permise, entre la fin des années 1950 et l’aube du XXIe siècle, par la réalisation conjuguée de la vision de Hayek – « faire monter tous les bateaux » – et de celle de Galbraith sur la dépense sociale. L’opulence croissante et le développement des prestations, directes et indirectes, ont fait s’estomper les signes tangibles de misère matérielle. À l’orée des années 1990, on avait cessé de mettre l’accent sur la réduction de la pauvreté à travers les transferts monétaires. La protection sociale restait un projet louable étayé par la force morale des décrets bibliques, mais la lutte contre la misère avait presque disparu de la place publique aux États-Unis. En 2006, la campagne de John Edwards pour l’investiture démocrate, axée sur les problèmes de pauvreté, n’a jamais trouvé son ressort politique. La question n’a pas été davantage prise en compte lors de l’élection de novembre 2008, alors même que la misère était alors en augmentation. Quand le Bureau du recensement a rapporté que le taux de pauvreté avait augmenté de plus d’un point entre 2008 et 2009, passant de 13,2 % à 14,3 % en 2009, retrouvant le niveau qu’il atteignait quinze ans auparavant, la couverture médiatique fut brève et superficielle. Le taux de 15,1 % atteint en 2010 n’a fait les gros titres que pour rapidement disparaître, englouti par la pire récession économique depuis la Grande Dépression. Et en 2011, sans véritable signe de redressement en vue, Barack Obama fut le deuxième président démocrate depuis 1948 à prononcer un discours sur l’état de l’Union passant la pauvreté sous silence. À première vue, voilà qui est très étrange. Entre le début des années 1960 et le début des années 1990, nous étions angoissés par la misère alors même que son niveau ne cessait de baisser. Depuis le milieu des années 1990, nous n’en avons presque pas débattu, alors que le taux de pauvreté augmente selon les statistiques officielles. À vrai dire, ce reflux est dû pour l’essentiel à deux raisons : des considérations pratiques qui entrent en résonance avec la thèse de Galbraith sur la nature complexe de la pauvreté contemporaine et un sérieux doute sur ce que le taux officiel mesure réellement. Commençons par ce dernier point.   Des « chiffres absurdes » Le seuil de pauvreté officiel du Bureau du recensement repose sur une formule conçue par l’économiste du travail Mollie Orshansky en 1963, qui a été au fil du temps ajustée de l’inflation. En 2011, son niveau était fixé à un revenu avant impôt de 22 350 dollars pour une famille de quatre personnes. Mais l’écrasante majorité des analystes, toutes obédiences confondues, doute que cette mesure reflète correctement le nombre de personnes pauvres et la condition des indigents. Avec son franc-parler, la secrétaire adjointe au Commerce, Rebecca Blank, a dénoncé des « chiffres absurdes ». De fait, le Bureau du recensement a envisagé depuis les années 1980 d’autres manières de mesurer la pauvreté. Les velléités de révision de l’indice se sont intensifiées après un rapport publié en 1995 par l’Académie des sciences sur les nombreuses questions techniques posées par la conception d’une mesure rigoureuse. S’appuyant sur ce rapport, le Bureau du recensement a dévoilé à l’automne 2011 une « Mesure supplémentaire de la pauvreté » (SPM). Le mot « supplémentaire » signifie que le nouvel étalon n’a pas vocation à se substituer au rôle joué par le chiffre officiel qui sert à l’attribution des aides publiques. Fondée sur une formule plus sophistiquée que l’indice officiel, la SPM calcule le revenu en utilisant une gamme plus large des ressources familiales ; prend en compte les impôts, la composition de la famille, le statut de locataire ou de propriétaire, la zone géographique ; les dépenses de base pour la nourriture, l’habillement et les services de base (électricité, chauffage, eau), les dépenses nécessaires pour les
enfants et les prestations sociales. Malgré la parfaite crédibilité scientifique du panel qui a mis au point cette nouvelle mesure, chacun sait que plus la définition de la pauvreté s’éloigne de la simple subsistance, plus les résultats sont subjectifs et arbitraires. Comme le souligne Rebecca Blank, « ceux qui prennent part à la mesure de la pauvreté peuvent être influencés par l’idée qu’ils se font du but à atteindre ». En 2011, la SPM plaçait 16 % de la population américaine au-dessous du taux de pauvreté, contre 15,2 % pour l’indice officiel. Pas une grosse différence, donc, mais la répartition n’est pas la même. Le pourcentage de personnes âgées augmente de manière significative, tandis que le pourcentage d’enfants pauvres diminue. Et à une hausse de la proportion de pauvres blancs, asiatiques et hispaniques répond une baisse du pourcentage des Noirs pauvres.   Endettement croissant Ces chiffres n’ont rien réglé ; ils ont plutôt amplifié le débat et opacifié encore le voile politique qui le recouvre en permanence. Le lobby des retraités a adoré le nouveau mode de calcul ; pas les défenseurs des enfants. Et puis, pas de chance, quelques jours seulement après la publication de la SPM, une étude des données publiques menée par le Pew Research Center montrait que les adultes âgés se sont spectaculairement enrichis par rapport aux jeunes adultes au cours du dernier quart de siècle : alors que l’écart était de 10 à 1 en 1984, il était de 47 à 1 en 2009. Les personnes âgées gagnent peut-être moins, mais elles possèdent plus et dépensent plus. Quant aux ménages blancs, leur richesse représentait en moyenne vingt fois celle des ménages noirs en 2009, contre seulement sept fois et demie en 2005. Ces disparités entre les chiffres soulignent la nature intrinsèquement arbitraire (certains diraient politique) de l’élaboration des statistiques. Mais, plus profondément, il existe au moins trois raisons d’être sceptique sur la signification de ces mesures de la pauvreté. D’abord, toutes ces données révèlent l’ampleur du fossé entre ce que les pauvres gagnent et ce qu’ils déboursent. Le surplus des dépenses par rapport au revenu déclaré a augmenté de manière spectaculaire depuis le début des années 1970, passant de 139 % à environ 212 %. La consommation réelle de biens et de services pourrait même être supérieure à ce que ces chiffres laissent entendre, parce qu’ils excluent les avantages consentis à ces foyers à travers quatre-vingts programmes soumis à plafond de revenus comme la cantine scolaire, l’aide alimentaire aux personnes âgées, l’aide au logement, l’aide juridique, l’aide énergétique et les aides à la personne. L’explication d’un tel fossé ne fait l’objet d’aucun consensus. Il reflète en partie un endettement croissant, mais aussi la tendance des plus pauvres à ne pas déclarer l’ensemble de leurs revenus. Une proportion significative des bénéficiaires de prestations sociales pratiquent le travail au noir, car si une personne ou une famille pauvre déclare « trop » de revenus, elle perd ses droits aux allocations. Cette réalité est désormais prise en compte par la plupart des pays riches, qui ont commencé à prendre des mesures pour y remédier. Les Européens disent que les prestations sociales produisent des « pièges à pauvreté » ou une « dépendance forcée » – expressions prudemment forgées pour éviter d’incriminer les victimes. Même si les dépenses des ménages pouvaient être correctement évaluées, elles ne constitueraient pas une jauge précise du bien-être économique. Non seulement il est difficile de savoir combien les familles déboursent réellement sur la durée ; mais ce que représente cette dépense n’est pas non plus très clair. De bas niveaux de consommation reflètent-ils une situation de pauvreté, un mode de vie frugal, ou un haut niveau d’épargne en vue de dépenses futures ? Les données ne nous le disent pas. Sur le court terme, les sommes consacrées par un ménage à certains biens durables, comme une automobile, n’ont guère de rapport avec sa consommation habituelle. Et, sur le long terme, certains biens, comme le fait d’habiter un logement dont on est propriétaire, sont consommés sans apparaître du tout comme des dépenses. Deuxième motif de scepticisme : la dimension temporelle. De nombreux ménages traversent de brèves périodes pendant lesquelles leurs revenus tombent au-dessous du seuil de pauvreté, tout comme de nombreuses personnes traversent des périodes de chômage. La misère chronique, elle, est relativement rare. Ainsi, entre 1996 et 1999, le revenu par foyer de 34 % de la population a plongé sous le seuil de pauvreté pendant deux mois ou plus ; mais 2 % seulement des Américains y sont demeurés sur toute la période. De même, entre 2004 et 2007, le revenu de 31,6 % de la population est tombé au-dessous du seuil de pauvreté pendant deux mois ou plus, mais 2,2 % seulement des habitants y sont demeurés au long de ces quatre années. En 2009, 7,3 % de la population a vécu au-dessous du seuil de pauvreté toute l’année, alors même que le taux de chômage atteignait le niveau record de 9 %. Les statistiques peinent à saisir le phénomène. Parmi les ménages les plus modestes, on compte à tout moment une forte proportion de familles connaissant une baisse de revenu temporaire, aussi aiguë soit-elle. Ces foyers cherchent classiquement à maintenir leur niveau de vie en empruntant, en désépargnant et en lissant leur consommation. Mais les mécanismes de recueil des données sont imperméables à la durée pendant laquelle un individu ou une famille reste au-dessous du seuil de pauvreté. Vit-on dans la misère quand son revenu tombe au-dessous du seuil pendant une semaine, un mois ou un an ? Telle qu’on se la représente, la pauvreté devient généralement un problème social dès lors qu’elle recouvre une situation chronique ou de long terme. Mais combien de cadres de la classe moyenne lisant aujourd’hui cet article n’ont jamais connu de période où ils auraient pu être considérés comme indigents au regard de leur revenu, ne serait-ce que pendant leurs études, dans l’année qui a suivi leur diplôme, ou durant une période de chômage ? Troisième motif de scepticisme : l’éventail des biens matériels dont jouissent les personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté. Car leur niveau d’équipement témoigne de niveaux de consommation plus élevés qu’on l’imagine. À l’apogée de la récession de 2009, 40 % des familles officiellement pauvres étaient propriétaires de leur logement : le plus souvent une maison individuelle dont la valeur moyenne avoisinait les 100 000 dollars, avec au moins trois chambres, un porche ou un patio et un garage et une surface moyenne de 450 m2. C’est la dimension moyenne d’une maison neuve au Danemark et c’est plus que les habitations françaises, espagnoles ou anglaises.   Éléments de confort De même, à cette date, 92 % des ménages pauvres avaient un four à micro-ondes, 76 % la climatisation, 50 % un ordinateur, 64 % un lave-linge, 99 % un réfrigérateur (23 % un congélateur supplémentaire), 98 % un téléviseur couleur (plus d’un dans 70 % des cas) et 77 % une voiture, une camionnette ou un van (22 % deux véhicules ou plus). Un tel niveau de bien-être matériel ne correspond ni aux perceptions habituelles de la pauvreté ni aux injonctions bibliques concernant l’aide aux indigents. On peut nourrir un doute légitime sur l’ampleur de la misère que connaissent les foyers jugés officiellement pauvres. Aux États-Unis en tout cas, la majorité des personnes actuellement considérées comme telles ont accès aux biens essentiels, non seulement le strict nécessaire pour subsister – nourriture, habillement, logement, loisirs, éducation, soins de santé et transport – mais aussi à ces éléments de confort qui sont au monde contemporain ce qu’était la légendaire chemise en lin sans laquelle le journalier d’Adam Smith aurait eu honte d’apparaître en public. Mais quand j’ai laissé entendre à l’un de mes collègues que l’étendue réelle de la pauvreté aux États-Unis était très au-dessous du taux habituellement évoqué, il m’a toisé l’air incrédule et a lâché : « Mais de quoi parles-tu ? Utilise donc tes yeux, pour l’amour de Dieu ! Es-tu aveugle ? » Et il suffit en effet de faire une courte promenade à pied depuis notre campus, le long de Telegraph Avenue à Berkeley, ou d’arpenter le centre-ville de San Francisco, pour comprendre ce qu’il veut dire. Dans l’ensemble du pays, chaque nuit, environ 650 000 sans-abri errent dans les rues en guenilles, dont beaucoup ne savent pas où trouver leur prochain repas. La plupart des études montrent que l’immense majorité d’entre eux ne sont pas seulement misérables : ils souffrent aussi de pathologies invalidantes comme l’alcoolisme, la toxicomanie ou la maladie mentale. Ce sont de parfaits exemples de ce que Galbraith appelait les cas d’espèce. L’ampleur de ce type de misère aux États-Unis aujourd’hui reste une question ouverte. Différentes estimations portent le taux de pauvreté chronique entre 2 et 7 %. En vertu de l’estimation moyenne, si 5 % de la population vit en permanence dans l’indigence, nous parlons d’environ 15,5 millions de personnes. Ce pourcentage, relativement faible au regard du taux officiel, recouvre cependant un nombre considérable d’êtres en détresse. De même que les sans-abri, une grande partie de cette population souffre de maladie mentale, d’addictions et d’autres handicaps. Le tableau de la pauvreté qui se dégage ainsi fait apparaître un phénomène à la fois suffisamment important pour que seul un aveugle puisse ne pas le voir et suffisamment faible pour ne pas ressembler à la catastrophe annoncée par les chiffres officiels. À y regarder de plus près, on observe un réel problème d’indigence, qui se cantonne pour l’essentiel à des personnes que leur état physique et psychologique empêche de travailler. Dès lors, non seulement la question devient plus facile à gérer, mais les solutions prennent une couleur très différente de la seule aide financière. Cet examen plus attentif révèle également que les personnes à faible revenu (tout comme bon nombre des mieux lotis) qui peinent à joindre les deux bouts luttent en vérité pour satisfaire des désirs de consommation modernes avec leurs maigres ressources. Elles ne livrent pas bataille pour mettre un toit au-dessus de leur tête, des vêtements sur leur dos et de la nourriture sur la table.   L’âge d’or de l’État-providence Plus d’un demi-siècle après, il semble donc bien que Galbraith ait eu raison de bout en bout. Eût-il été possible de contenir le matérialisme fou qu’il déplorait, l’appétit pour les biens matériels aujourd’hui au cœur du supposé problème de la pauvreté ne serait pas si vorace. Mais d’un tel reflux il n’a jamais été question. Et mise à part l’exhortation morale, Galbraith ne voyait aucun moyen d’y parvenir. Dans l’édition révisée de L’Ère de l’opulence (1998), Galbraith a supprimé son commentaire sur la pauvreté comme « sujet de réflexion après coup ». Il met davantage l’accent sur l’élimination de la misère – un changement curieux étant donné que le taux de pauvreté avait considérablement baissé (il était de 73 % plus élevé en 1958 qu’en 1998) et que le chômage était à son plus bas niveau depuis trente ans. Il est tentant d’affirmer que Galbraith avait raison en 1958 : contrairement à ce qu’affirmait Harrington, la pauvreté ne représentait pas un échec structurel du capitalisme. Il l’a bien vu (à l’instar de Hayek), l’augmentation de la production a effectivement éliminé, au milieu du XXe siècle, le spectre de la misère pour ceux qui travaillent. Mais, alors que les données actuelles corroborent la première analyse de Galbraith sur l’état de la pauvreté en Amérique, son exposé des causes de l’évolution ne s’est révélé qu’en partie correct. L’Ère de l’opulence a été imprimé à l’aube de ce que certains décrivent comme l’âge d’or de l’État-providence. Selon l’indice officiel, le taux de pauvreté en 1960 était de plus de 22 %, presque le double de 2011. La lutte contre le dénuement absolu, celui qui touche les biens de première nécessité, fut puissamment renforcée par les dépenses sociales consacrées à un large faisceau de prestations (sécurité sociale, allocations chômage, aide sociale, revenu de sécurité complémentaire pour les aveugles, les personnes âgées et handicapées, aides à la personne, etc.) qui ont augmenté considérablement depuis les années 1950. Même si la sécurité sociale, les allocations chômage et l’assurance maladie sont allouées systématiquement à des gens aux revenus variés, une grande partie de ces aides sont conçues spécialement à l’intention des personnes les plus modestes. L’impact de la récession de 2008 fut clairement amorti par cet ensemble de mesures. Il y a cinquante ans, Galbraith proposait un système de protection du chômage épousant les cycles économiques, les allocations augmentant en période difficile et diminuant quand l’emploi repart. C’est bien ce qu’a fait le Congrès ces dernières années. Durant la récession de 2009-2012, il a augmenté provisoirement les allocations chômage et étendu à 99 semaines la durée maximale des droits. Une fois bien en place, le filet de sécurité sociale s’est étendu pour couvrir des besoins comme la nourriture et le logement. Même la proportion de sans-abri a diminué régulièrement entre 2008 et 2011. Si la pauvreté réelle aux États-Unis est très faible, pour les raisons anticipées par Galbraith, et si ses prescriptions de politique contra-cyclique en période de difficultés sont aujourd’hui à la fois acceptées et efficaces, alors nous devrions crier victoire, nous concentrer sur les situations particulières de pauvreté individuelle, et l’affaire serait réglée. Sauf qu’il n’en est rien. Le progressiste pragmatique et raisonnable qu’était Galbraith n’aurait certainement pas pu anticiper l’évolution de la définition de la pauvreté au cours du dernier demi-siècle, entre les mains d’une coalition de forces presque surréaliste : l’infatigable utopisme de l’esprit de gauche post-Harrington allié au mastodonte irresponsable de l’administration.   Inégalités perçues L’âme progressiste est psychologiquement encline à l’insatisfaction permanente. Face au niveau inédit de bien-être matériel des personnes les plus modestes, ceux qui cherchent à faire avancer la condition humaine ont donc déplacé les lignes. Ladite âme souligne aujourd’hui que les mesures classiques ne peuvent endiguer les vraies calamités de la vie moderne ni les échecs élémentaires de la société capitaliste. D’où l’introduction lente mais toujours plus envahissante d’un nouveau vocabulaire pour alerter l’opinion et raviver le plaidoyer en faveur du développement de l’action publique. Désormais, les mesures absolues de la pauvreté sont remplacées par des mesures relatives : l’indigence est liée à l’inégalité des débouchés, et à ce que les Européens appellent l’« exclusion sociale », un concept élargi du désavantage, prétendument défini empiriquement par au moins dix-sept indicateurs. Parmi eux, un indice de privation matérielle, dont une version inclut des facteurs comme vivre en zone de bruit ou de pollution et de saleté en raison de la circulation ou des industries (des quartiers chics de Manhattan seraient sans doute éligibles). De telles mesures reflètent l’aspiration à une vie bourgeoise paisible dans un environnement immaculé pour tous – objectif éminemment désirable, à n’en pas douter, mais très éloigné de la vraie misère matérielle, telle qu’elle crevait les yeux aux XIXe et XXe siècles et continue de le faire dans bien des parties du monde en développement, et telle qu’elle est comprise par l’opinion des pays industrialisés. Il ne fait guère de doute que les inégalités ont augmenté aux États-Unis depuis les années 1960, atteignant un point culminant en 2007, quand les 1 % du haut de l’échelle se sont arrogé 23,5 % de l’ensemble des revenus salariaux. En 2009, l’impact de la récession avait réduit leur part à 17,6 %, à peu près son niveau de la fin des années 1990. (Une nette régression du PNB est l’un des moyens les plus rapides de faire progresser l’égalité – façon de rappeler que l’attrait social de l’égalité est sensible non seulement à la manière dont le gâteau est distribué mais aussi à sa taille.) De minutieux calculs faits par Richard Burkhauser et ses collègues de l’université Cornell montrent que, après 1993, nous n’avons pas connu d’augmentation manifeste des inégalités au sein des 99 % les moins bien lotis de la population. Face à l’augmentation rapide du revenu des 1 % du sommet, tous les autres ont évolué à un rythme relativement lent. En plongeant encore plus profondément dans les données, on soulève d’autres lièvres. La perception courante selon laquelle les riches sont devenus plus riches au cours des dernières décennies et les pauvres sont devenus plus pauvres ne prend pas en compte, par exemple, l’impact des impôts, des transferts gouvernementaux et de la valeur monétaire de la couverture maladie ou la taille du foyer. Une mesure plus raffinée du revenu disponible qui intègre ces facteurs révèle un tableau un peu plus reluisant de la situation américaine (5).   Un niveau de vie enviable En outre, la signification pratique donnée aux inégalités croissantes dépend dans une large mesure de la manière dont elle touche la vie des gens. Ainsi, malgré l’écart croissant de revenus, l’économiste Tyler Cowen souligne que l’écart de bien-être personnel s’est spectaculairement resserré au cours du siècle passé. Hormis l’expédition spatiale, il existe peu de moyens de déplacement sur cette planète – des bicyclettes aux avions en passant par l’automobile et le paquebot – qui soient hors de la portée des classes moyennes. Depuis la silhouette des Toyota aux allures de Mercedes jusqu’aux contrefaçons asiatiques de vêtements haute couture, la production moderne a estompé la spécificité des produits de luxe, marqueurs autrefois d’un statut social privilégié. Les individus jouissent d’un accès presque universel aux loisirs et au confort moderne. Même quand ils peinent à joindre les deux bouts, les Américains moyens sont instinctivement conscients que leur niveau de vie est plutôt enviable. La perception que l’on a des inégalités économiques est dans une grande mesure contextuelle. Comme Robert Frank [lire notre entretien, Books, n° 18] et d’autres se sont donné la peine de le souligner, la vision que l’on a de sa propre situation dépend du fait de savoir si on la compare à celle de ses voisins, des habitants de l’État d’à côté ou des pays étrangers, des millionnaires qui vivent dans la capitale de l’État ou des milliardaires de Wall Street. On a ainsi dûment remarqué que la plupart des membres du mouvement « Occupy Wall Street » prétendant appartenir aux 99 % font en réalité partie des 1 % à l’échelle de la planète. Certains Américains seraient sans doute stupéfaits d’apprendre que la Hongrie est plus égalitaire et compte moins de pauvres (selon l’indice européen) que les États-Unis. La question de savoir si c’est une société plus juste dépend de la manière dont on considère la réalité suivante : à environ 800 dollars, le revenu mensuel médian hongrois se situe aux alentours de 55 % du seuil de pauvreté pour une famille de deux personnes aux États-Unis. Écrivant à la fin des années 1950, Galbraith décelait un faible intérêt pour la question économique des inégalités, pour diverses raisons. À l’époque, d’abord, le phénomène était en déclin. En outre, les riches étaient devenus une source d’irritation moins visible à mesure que la dépense ostentatoire perdait de son pouvoir de distinction. La prospérité croissante permettait à tant de gens d’acheter des produits de luxe, ou des copies, qu’ils ont cessé de servir de signes d’appartenance à une caste privilégiée. Mais, par-dessus tout, Galbraith soutenait que les gains matériels de la croissance éliminaient les tensions sociales liées aux inégalités. Tout en ayant des doutes : à quel point la marée économique montante atténuerait-elle l’envie ? Le bon progressiste, expliquait-il, était hanté par « le cynique murmure marxiste laissant entendre que quoi qu’il fasse, ce pourrait bien n’être pas suffisant. Malgré ses efforts, les riches deviennent plus riches et plus puissants ». C’est ainsi que le souci des inégalités s’est atténué durant la période d’optimisme et de relative prospérité qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Mais la profonde récession des dernières années a porté à ébullition une rancœur jusque-là frémissante, alimentée en partie par les rémunérations indécentes et parfaitement disproportionnées accordées aux capitaines de la finance et de l’industrie alors même que leurs bateaux sombraient. Aux yeux de nombreux Américains, voilà qui sent l’arnaque manigancée par une élite vivant sur son île.   Guerre des classes L’ironie de la chose, c’est que le ressentiment provoqué par les inégalités semble avoir remplacé le souci des pauvres. Quand le président Obama, dans son allocution de 2011 sur la croissance et la réduction du déficit, a exigé des Américains les plus riches qu’ils paient plus d’impôts, il a drapé cette demande dans la rhétorique de l’équité envers la classe moyenne. Il mentionna les pauvres en passant, comme une éphémère réflexion après coup, tout au plus. Les conservateurs l’accusaient d’attiser la guerre des classes, mais la ligne de front passait entre les classes moyennes et les classes supérieures, pas entre les riches et les pauvres. Cette attention portée à la redistribution n’aide guère à pallier les handicaps de ceux qui vivent dans la misère chronique. Elle ne crée pas d’opportunités, ne fortifie pas la vie de famille, n’instruit pas les enfants et n’encourage pas les vertus civiques. Elle n’aide guère à lutter contre la souffrance aiguë de ceux qui relèvent des cas d’espèce de pauvreté. Elle véhicule plutôt l’image de la bonne société comme société dédiée au développement de la consommation. Cette attention renforce le matérialisme débridé que Galbraith jugeait étranger, pour ne pas dire nuisible, à la qualité fondamentale de la vie. Pour compenser l’attention disproportionnée accordée à la production de biens matériels et à la consommation individuelle, Galbraith affirmait que la bonne société exigeait un équilibre plus harmonieux entre dépenses publiques et dépenses privées. Et il voyait dans l’extension de la TVA la meilleure manière de développer les biens et les services publics : équipements de loisir, sécurité, bénévolat, transport et surtout éducation. Il était inflexible sur les avantages de cette taxe malgré son impact potentiel sur la répartition des revenus et les coûts financiers qu’elle représente pour les plus modestes. Il était inflexible parce qu’il avait compris que c’était un moyen de créer ce que nous appelons aujourd’hui à la fois du capital humain et du capital social. Au-delà de l’amélioration de l’équilibre entre consommation publique et privée, Galbraith se préoccupait aussi de l’équilibre entre travail et loisir, et de la manière de limiter la corvée du travail ouvrier. Au cœur de l’opulence moderne, il observait l’ascension d’une « nouvelle classe » pour qui le travail agréable est une riche source de satisfaction qui donne un but et structure la vie. Son appel à faire de l’essor de cette Nouvelle classe le principal objectif social reflétait les tendances utopiques de l’âme progressiste, mais au moins son utopisme transcendait-il le matérialisme pur. Rendre le travail plus facile, plus agréable et épanouissant pour la personne, à travers un plus grand investissement public dans le capital humain et les loisirs, faisait partie intégrante du projet progressiste de Galbraith. Il transcendait les préoccupations matérialistes classiques sur la pauvreté et les inégalités, en se concentrant plutôt sur ces questions profondes : qu’est-ce qui fait une bonne société ? Quel est le but du travail humain une fois assurée la survie dans des conditions de confort modeste. Ce sont les vraies questions auxquelles la société d’abondance qui est la nôtre doit encore trouver une réponse. En ceci, aussi, Galbraith avait raison depuis le début.   Cet article est paru dans The American Interest à l’été 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.
LE LIVRE
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L’Ère de l’opulence de John Kenneth Galbraith, Calmann Lévy, 1970

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