Qui sont les pauvres ?
par Neil Gilbert

Qui sont les pauvres ?

Est-on pauvre quand on vit dans 450 mètres carrés, possède un four à micro-ondes, deux téléviseurs, la climatisation et un ordinateur ? L’analyse des statistiques américaines invite à une réflexion en profondeur sur le sens de la notion de pauvreté. Une invitation à relire John Kenneth Galbraith et aussi à repenser les politiques publiques des pays riches, qui méconnaissent la nature de l’indigence véritable.

Publié dans le magazine Books, février 2013. Par Neil Gilbert
Les pauvres ont toujours existé et, comme le suggère la Bible, existeront toujours (Deut., 15 :11)(1) Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que Charles Booth a le premier entrepris de les compter scientifiquement. Depuis son enquête pionnière des années 1880 sur les classes laborieuses de Londres, et jusqu’au milieu du XXe siècle, la misère a désigné un niveau de subsistance permettant à peine de se nourrir, de se loger et de s’habiller. L’estimation initiale de Booth situait le seuil de pauvreté à environ 1 000 shillings par an. À peu près à la même époque, aux États-Unis, Robert Hunter l’évaluait à 460 dollars par an pour une famille moyenne de cinq personnes. On peut ergoter sur les définitions et les calculs qui sous-tendent ces premiers chiffres, mais les conditions de vie des pauvres étaient telles, à cette époque, qu’on reconnaissait l’indigence quand on la rencontrait. Elle était, par exemple, visuellement attestée par les photos des taudis new-yorkais prises par Jacob Riis (2) et par les actualités montrant les soupes populaires et les bidonvilles pendant la crise de 1929. Dans les années 1930, les réformateurs progressistes pressèrent le gouvernement de prendre en charge l’éradication de la pauvreté, projet auquel la Grande Dépression donna son élan politique. Avec le New Deal, l’État fédéral assuma l’essentiel de la responsabilité des programmes sociaux en vertu de la loi sur la sécurité sociale de 1935, socle politique de l’État-providence américain. Dès les années 1940, cependant, les exigences de la guerre firent refluer cette préoccupation. La pauvreté comme problème public resta dans l’ombre jusqu’aux années 1960, quand le récit évocateur fait par Michael Harrington de la vie dans « l’autre Amérique » (3), attira l’attention de l’opinion sur la situation des indigents. Cette « autre Amérique » était un endroit lugubre où au moins la moitié des personnes âgées ne pouvaient s’offrir un logement décent, une alimentation et des soins de santé corrects, et où les familles de petits paysans souffraient « de la faim au beau milieu de l’abondance ». Selon ses calculs, environ 25 % des Américains étaient pauvres. L’impact du livre fut si puissant que, dans son sillage, une foule de publications entreprirent de sensibiliser le pays au problème.   L’« effet de dépendance » Un autre penseur « progressiste » en vue résistait pourtant au courant. Dans L’Ère de l’opulence, livre à succès paru en 1958, l’économiste John Kenneth Galbraith l’affirmait : dans une société où le revenu médian par foyer était de 3 960 dollars, la misère « ne pouvait plus être présentée comme une affliction universelle ou massive. C’est devenu presque un sujet de réflexion après coup ». Galbraith classait en deux grandes catégories ce qui restait de l’indigence en Amérique : la pauvreté localisée, présente sous la forme d’îlots, liée à la vie dans des régions en crise comme les Appalaches ; et les cas d’espèce, dus à des handicaps individuels comme « la maladie mentale, la mauvaise santé, l’incapacité de s’adapter à la discipline de la vie économique moderne, la procréation excessive, l’alcool et le manque d’instruction ». On ne pouvait remédier à aucune de ces situations, affirmait-il, en demandant au gouvernement d’assurer des transferts de revenus pour atténuer les privations et augmenter la consommation des pauvres. Non que Galbraith fût opposé par principe à l’intervention de l’État pour réduire la pauvreté. Épousant un point de vue typiquement progressiste, il voyait dans les pouvoirs publics un levier pour progresser vers la bonne société. Mais sa vision singulière de celle-ci passait par la maîtrise du matérialisme irréfléchi qu’engendrait une nouvelle forme de consumérisme attisé par la publicité, phénomène qu’il appela l’« effet de dépendance ». L’ouvrage de Galbraith est paru peu après le livre très populaire de Vance Packard, The Hidden Persuaders, qui dévoilait les procédés psychologiques qu’utilisaient les agences de publicité pour manipuler les appétits des consommateurs. Mais Packard n’a pas forgé la vision de Galbraith ; il lui a tout au plus servi à approfondir une conviction ancrée de longue date. Tout le monde n’était pas d’accord. Dans son ouvrage classique La Route de la servitude (1944), Friedrich Hayek avait par avance rejeté l’« effet de dépendance » comme un illogisme, les consommateurs n’ayant de désirs innés ou spontanés pour aucun des agréments de la civilisation moderne. La publicité n’est que la manière dont les producteurs présentent ces équipements sous leur meilleur jour. « Souvent, les gens ne savent pas ce qu’ils veulent jusqu’à ce que vous le leur montriez », observera Steve Jobs. Hayek aurait peut-être ajouté que les consommateurs d’aujourd’hui peuvent utiliser des sites Internet pour en apprendre davantage sur la qualité des produits et des services grâce à l’expérience des autres. Pour réduire la pauvreté, Hayek privilégiait les politiques favorables à la croissance et la suppression des barrières à l’entrée des marchés. Galbraith, lui, préférait tailler dans ce type de consommation qui satisfait les désirs manipulés pour toutes sortes d’objets insignifiants mais qui ajoutent peu, voire nuisent, à la qualité de la vie. Ainsi, tout en prônant une augmentation de la fiscalité, il entendait utiliser les recettes supplémentaires non pour les redistribuer directement aux pauvres mais pour investir dans les services publics et pour développer le capital humain grâce, notamment, aux programmes d’éducation en faveur des enfants pauvres (4). En bref, Galbraith se tenait au centre, à égale distance de ceux qui souhaitaient donner l’argent public aux indigents et de ceux, comme Hayek, qui voulaient que le gouvernement s’abstienne de toute politique directe en la matière et se contente d’améliorer leur situation en « faisant monter tous les bateaux » au sein d’une économie plus prospère.   Combat d’arrière-garde En appelant à dynamiser la dépense publique et en invitant à traiter la pauvreté par l’investissement dans les services publics plutôt que par les transferts financiers, Galbraith augurait d’une évolution majeure de la nature de l’État-providence américain. Son propos révélait aussi la différence essentielle entre sa vision et celle de Harrington : il se situait fermement dans la tradition capitaliste libérale, Harrington dans la tradition sociale-démocrate. En un sens, la perspective de Galbraith relevait du combat d’arrière-garde. Si, à la fin des années 1950, personne à gauche ne contestait sa vision, il est soudain apparu rétrograde quand, en 1966, la Commission nationale de la technologie, de l’automation et du progrès se prononça en faveur d’un revenu national garanti. L’idée que la lutte contre la pauvreté était devenue et devait rester une « réflexion après coup » des pouvoirs publics était en décalage avec la « guerre à la pauvreté » déclarée par le président Johnson. Au cours des deux décennies qui ont suivi la sortie de L’Ère de l’opulence, la dépense publique consacrée aux programmes sociaux dans vingt et une des démocraties occidentales les plus riches a presque doublé en proportion du PNB, passant en moyenne de 12,3 % en 1960 à 23,3 % en 1980. Cela incluait les transferts directs d’argent aux pauvres, dont Galbraith avait dit qu’ils seraient inopérants. Surtout, le niveau général de bien-être matériel continuant de progresser, le pouvoir d’achat du revenu médian des Américains était en 2010 de 25 % supérieur à celui de la société d’abondance décrite par Galbraith à la fin des années 1950. Et le pouvoir d’achat par tête avait augmenté encore davantage, la composition moyenne des foyers étant passée de 3,6 à 2,6 personnes entre 1958 et 2010. Il faut ajouter à cela la croissance non négligeable des avantages sociaux, qui n’entrent pas dans le calcul des ressources. Entre 1960 et 2003, les dépenses des entreprises dans ce domaine, principalement l’assurance maladie et la retraite, ont plus que doublé, passant de 8 à 18,8 % de l’ensemble des coûts salariaux. Même si ce sont les tranches supérieures qui en ont le plus profité, ces prestations ont été largement réparties parmi les salariés. Pour autant que l’on parle des « travailleurs pauvres », il semble donc qu’une vaste réduction de la pauvreté ait été permise, entre la fin des années 1950 et l’aube du XXIe siècle, par la réalisation conjuguée de la vision de Hayek – « faire monter tous les bateaux » – et de celle de Galbraith sur la dépense sociale. L’opulence croissante et le développement des prestations, directes et indirectes, ont fait s’estomper les signes tangibles de misère matérielle. À l’orée des années 1990, on avait cessé de mettre l’accent sur la réduction de la pauvreté à travers les transferts monétaires. La protection sociale restait un projet louable étayé par la force morale des décrets bibliques, mais la lutte contre la misère avait presque disparu de la place publique aux États-Unis. En 2006, la campagne de John Edwards pour l’investiture démocrate, axée sur les problèmes de pauvreté, n’a jamais trouvé son ressort politique. La question n’a pas été davantage prise en compte lors de l’élection de novembre 2008, alors même que la misère était alors en augmentation. Quand le Bureau du recensement a rapporté que le taux de pauvreté avait augmenté de plus d’un point entre 2008 et 2009, passant de 13,2 % à 14,3 % en 2009, retrouvant le niveau qu’il atteignait quinze ans auparavant, la couverture médiatique fut brève et superficielle. Le taux de 15,1 % atteint en 2010 n’a fait les gros titres que pour rapidement disparaître, englouti par la pire récession économique depuis la Grande Dépression. Et en 2011, sans véritable signe de redressement en vue, Barack Obama fut le deuxième président démocrate depuis 1948 à prononcer un discours sur l’état de l’Union passant la pauvreté sous silence. À première vue, voilà qui est très étrange. Entre le début des années 1960 et le début des années 1990, nous étions angoissés par la misère alors même que son niveau ne cessait de baisser. Depuis le milieu des années 1990, nous n’en avons presque pas débattu, alors que le taux de pauvreté augmente selon les statistiques officielles. À vrai dire, ce reflux est dû pour l’essentiel à deux raisons : des considérations pratiques qui entrent en résonance avec la thèse de Galbraith sur la nature complexe de la pauvreté contemporaine et un sérieux doute sur ce que le taux officiel mesure réellement. Commençons par ce dernier point.   Des « chiffres absurdes » Le seuil de pauvreté officiel du Bureau du recensement repose sur une formule conçue par l’économiste du travail Mollie Orshansky en 1963, qui a été au fil du temps ajustée de l’inflation. En 2011, son niveau était fixé à un revenu avant impôt de 22 350 dollars pour une famille de quatre personnes. Mais l’écrasante majorité des analystes, toutes obédiences confondues, doute que cette mesure reflète correctement le nombre de personnes pauvres et la condition des indigents. Avec son franc-parler, la secrétaire adjointe au Commerce, Rebecca Blank, a dénoncé des « chiffres absurdes ». De fait, le Bureau du recensement a envisagé depuis les années 1980 d’autres manières de mesurer la pauvreté. Les velléités de révision de l’indice se sont intensifiées après un rapport publié en 1995 par l’Académie des sciences sur les nombreuses questions techniques posées par la conception d’une mesure rigoureuse. S’appuyant sur ce rapport, le Bureau du recensement a dévoilé à l’automne 2011 une « Mesure supplémentaire de la pauvreté » (SPM). Le mot « supplémentaire » signifie que le nouvel étalon n’a pas vocation à se substituer au rôle joué par le chiffre officiel qui sert à l’attribution des aides publiques. Fondée sur une formule plus sophistiquée que l’indice officiel, la SPM calcule le revenu en utilisant une gamme plus large des ressources familiales ; prend en compte les impôts, la composition de la famille, le statut de locataire ou de propriétaire, la zone géographique ; les dépenses de base pour la nourriture, l’habillement et les services de base (électricité, chauffage, eau), les dépenses nécessaires pour les enfants et les prestations sociales. Malgré la parfaite crédibilité scientifique du panel qui a mis au point cette nouvelle mesure, chacun sait que plus la définition de la pauvreté s’éloigne de la simple subsistance, plus les résultats sont subjectifs et arbitraires. Comme le souligne Rebecca Blank, « ceux qui prennent part à la mesure de la pauvreté peuvent être influencés par l’idée qu’ils se font du but à atteindre ». En 2011, la SPM plaçait 16 % de la population américaine au-dessous du taux de pauvreté, contre 15,2 % pour l’indice officiel. Pas une grosse différence, donc, mais la répartition n’est pas la même. Le pourcentage de personnes âgées augmente de manière significative, tandis que le pourcentage d’enfants pauvres diminue. Et à une hausse de la proportion de pauvres blancs, asiatiques et hispaniques répond une baisse du pourcentage des Noirs pauvres.   Endettement croissant Ces chiffres n’ont rien réglé ; ils ont plutôt amplifié le débat et opacifié encore le voile politique qui le recouvre en permanence. Le lobby des retraités a adoré le nouveau mode de calcul ; pas les défenseurs des enfants. Et puis, pas de chance, quelques jours seulement après la publication de la SPM, une étude…
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