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Qui sont les robots ?

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En attendant l’improbable apocalypse robotique, regardons comment le travail humain a évolué ces dernières décennies, plaide un historien américain.

Beaucoup de livres prédisent une apocalypse du travail en raison d’un futur robotisé. Moins nombreux sont ceux qui s’attachent à décrire ce qui se passe réellement dans le monde du travail. C’est le mérite de l’historien Louis Hyman d’analyser les raisons pour lesquelles le modèle de l’entreprise paternaliste prenant soin de ses fidèles salariés a fait place à une économie de l’insécurité. Il se concentre sur les États-Unis, mais ses conclusions valent au moins en partie pour les autres pays occidentaux. Après la crise de 2008, le taux de chômage outre-Atlantique est à nouveau très bas, mais 94 % des emplois créés entre 2005 et 2015 concernent ce que Hyman appelle du « travail flexible ». Il y voit moins le résultat d’une nécessité économique induite par le progrès technologique que celui d’une évolution idéologique, résume Patricia Wall dans The New York Times. Alors que les grandes entreprises étaient attachées, depuis les lendemains de la crise de 1929, à l’idée d’une croissance lente et régulière, s’appuyant sur une population de salariés stables et loyaux, nous en sommes venus insensiblement à valoriser la prise de risque, la flexibilité et le moyen de faire baisser le coût de l’emploi. Le tournant a eu lieu à la fin des années 1960, à une époque où les profits avaient tendance à s
tagner. L’évolution a été rendue possible par la conjugaison de deux facteurs : la montée en puissance de l’intérim (Manpower a été fondé en 1958) et la caution des grandes sociétés de conseil, McKinsey en tête (Louis Hyman est un ancien de McKinsey). Dans The New Yorker, l’historienne Jill Lepore souligne un autre aspect de l’ouvrage en mettant en évidence une autre évolution idéologique, engagée plus tôt. Celle-ci procède de deux idées complémentaires, également diffusées par les cabinets de conseil : celle que les machines doivent remplacer les humains « chaque fois que c’est possible » (injonction formulée en 1952) et celle que le salarié idéal doit se rapprocher du modèle fourni par la machine : travailler à la tâche à n’importe quel moment du jour et de la nuit, être peu sensible aux avantages sociaux et ne pas être syndiqué. D’où une confusion possible avec les robots. « Pour comprendre le secteur de l’électronique, c’est bien simple, écrit Hyman. Dès que quelqu’un dit le mot “robot”, représentez-vous une femme non blanche. » Seagate faisait assembler ses disques durs d’ordinateur par des femmes à Singapour. Dans les années 1980, dans les usines électroniques et textiles du sud de la Californie, plus de 70 % des travailleurs étaient des femmes « non blanches », parmi lesquelles plus de 70 % d’hispaniques. La technologie la plus importante dans l’électronique était l’ongle, écrit Hyman. Le regard de l’historien est le principal rempart contre la déferlante d’analyses et de livres annonçant le remplacement du travail humain par des robots. Hyman rejoint à sa manière le point de vue de l’économiste Robert Gordon, dont Books a déjà parlé. Dans un livre publié en 2016, Gordon estime que, contrairement aux apparences, il n’y a plus de vraie révolution technologique depuis 1970. Un de ses articles est titré « Pourquoi les robots ne vont pas décimer les emplois humains ». Les robots ont certes modifié l’industrie, mais pas l’économie dans son ensemble et ne sont pas près de le faire. L’économiste Oren Cass, évoqué dans nos pages par Emmanuel Todd, écarte vigoureusement la thèse de l’apocalypse robotique : « L’innovation technologique et l’automatisation ont toujours fait partie intégrante de notre progrès économique ; dans un marché du travail qui fonctionne bien, elles doivent produire des gains pour toutes les catégories de travailleurs. » Il plaide pour un changement de paradigme, fondé sur une revalorisation du travail humain.
LE LIVRE
LE LIVRE

Temp: How American Work, American Business, and the American Dream Became Temporary de Louis Hyman, Viking, 2018

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