Réapprendre à écrire avec Ursula K. Le Guin

Réapprendre à écrire avec Ursula K. Le Guin

Une des grandes figures de la littérature de l’imaginaire dispense ses conseils aux écrivains, novices ou confirmés. Et tord le cou à bien des idées reçues sur ce qui fait la beauté ou l’efficacité d’un récit.

Publié dans le magazine Books, mai 2019.
De l’art de placer la virgule Si la ponctuation ne vous intéresse pas, ou si vous vous en défiez, vous passez à côté des plus merveilleux, des plus élégants outils dont puisse disposer un écrivain. La ponctuation indique au lecteur la manière dont il doit écouter ce que vous écrivez. C’est à cela qu’elle sert. Virgules et points définissent la structure grammaticale d’une phrase, elles en facilitent la compréhension et la perception émotionnelle, en montrant comment elle sonne – où sont les respirations, et où il faut s’arrêter. Si vous savez lire une partition de musique, vous savez que pauses et soupirs régissent les moments de silence. Les signes de ponctuation ont une fonction exactement identique. Le point veut dire que l’on s’arrête le temps d’un moment le point-virgule veut dire que l’on marque une pause et la virgule peut vouloir dire les deux marquer une très courte pause dans le texte ou attendre quelque chose ce qui va changer le tiret c’est une pause qui isole une partie de phrase. Cet ensemble de mots prend du sens si vous y travaillez un peu. Ce travail, qui consiste à donner du sens aux mots, c’est marquer la ponctuation. Si la ponctuation possède des règles bien établies, elle comporte presque toujours une bonne dose de choix personnel. Dans notre exemple, voici comment je m’y prendrais : Le point veut dire que l’on s’arrête – le temps d’un moment. Le point-virgule veut dire que l’on marque une pause ; et la virgule peut vouloir dire les deux, marquer une très courte pause dans le texte, ou attendre quelque chose, ce qui va changer. Le tiret, c’est une pause qui isole une partie de phrase. D’autres options peuvent également être envisagées, mais des choix erronés altèrent le sens du texte, voire le perdent complètement. Le point veut dire que l’on s’arrête. Le temps d’un moment, le point-virgule veut dire que l’on marque une pause et la virgule peut vouloir dire les deux. Marquer une très courte pause dans le texte ou attendre quelque chose. Ce qui va changer le tiret, c’est une pause. Qui isole une partie de phrase ? Il arrive que les mêmes qui ont une réelle ambition pour leur écriture et à bien des égards y travaillent durement se désintéressent de la ponctuation avec beaucoup de désinvolture. Le placement d’une virgule, qui cela peut-il bien intéresser ? Il fut un temps où les écrivains négligents pouvaient compter sur les correcteurs de leur maison d’édition pour placer les virgules comme il convenait et corriger les fautes de grammaire, mais, de nos jours, les correcteurs sont une espèce menacée. Quant à la chose dans votre ordinateur qui prétend corriger ponctuation et grammaire dans vos textes, désactivez-la. Le niveau de compétence qui se cache derrière ces programmes est pitoyable, ils auront tôt fait de hacher menu vos phrases et de faire de votre écriture un inepte verbiage. La seule compétence qui vaille, c’est la vôtre. Au milieu de ces points-virgules mangeurs d’hommes, votre survie est entre vos mains.     Les répétitions ont du bon Journalistes et enseignants sont pleins de bonnes intentions, mais ils peuvent finir par être d’un autoritarisme fatal. Parmi leurs règles étranges, celle-ci, qui proscrit l’utilisation d’un même terme deux fois dans la même page. Ce qui nous fait nous précipiter sur nos dictionnaires dans une recherche désespérée de synonymes approximatifs et d’improbables ersatz. Rien de plus précieux qu’un dictionnaire des synonymes lorsque le mot dont vous avez besoin persiste à vous échapper, ou lorsque vraiment vous devez choisir un terme de substitution – mais usez-en avec modération. Le Mot du Dictionnaire, ce mot qui de toute évidence n’est pas un mot à vous, peut, flamant rose égaré dans un vol de pigeons, faire tache dans votre prose, dont la tonalité s’en trouvera modifiée. Ce n’est pas pareil d’écrire « Elle avait eu assez de crème, assez de sucre, assez de thé » et « Elle avait eu assez de crème, sa suffisance de sucre, et du thé à satiété ». La répétition est mal venue lorsqu’elle se fait trop fréquente, mettant l’accent sur un mot sans raison. « Il étudiait dans la salle d’étude. Le livre qu’il étudiait était de Platon. » Ce type d’écho enfantin survient lorsque vous ne relisez pas ce que vous écrivez. À un moment ou à un autre, tout le monde se laisse prendre. Il est facile d’y remédier, à la relecture, en trouvant un synonyme ou une tournure de phrase différente : « Il était dans la salle d’étude, à lire Platon et à prendre des notes », par exemple. Mais ériger en règle le fait de ne jamais utiliser le même mot deux fois dans un même paragraphe, ou énoncer platement qu’il faut éviter les répétitions, c’est aller à l’encontre de l’essence même de la prose narrative. Répétition de mots, de phrases, d’images ; répétition de parties du discours ; quasi-répétition d’événements ; échos, reflets, variations sur un même thème : de la grand-mère racontant un conte traditionnel au romancier le plus sophistiqué, il n’est de narrateur qui n’ait recours à ces mêmes techniques, et le pouvoir de la prose dépendra largement de l’habileté de chacun à les maîtriser. La prose ne peut pas rimer, s’harmoniser, marquer la mesure comme le fait la poésie car, si tel était le cas, la première moitié de cette phrase l’eût exprimé avec plus de subtilité. Les rythmes de la prose – et la répétition est au premier rang des moyens permettant d’insuffler un rythme – sont d’ordinaire cachés ou obscurs, et ne s’imposent pas comme des évidences. Ils peuvent être de grande amplitude, conçus à l’échelle d’une histoire entière, à l’échelle du complet enchaînement des événements, dans un roman : si amples qu’ils en deviennent difficiles à sentir et à voir, comme est difficile à voir, pour le conducteur qui suit les lacets de la route, l’entier dessin de la montagne dont il gravit les pentes. Mais la montagne est bien là. […] Les adjectifs et les adverbes, ces vampires Les adjectifs et les adverbes sont riches, bons et nourrissants. Ils ajoutent de la couleur, de la vie, de l’immédiateté. Ils ne rendent la prose obèse que lorsqu’ils sont utilisés avec paresse ou excès. Quand la qualité que désigne l’adverbe peut être intégrée au verbe lui-même (ils s’enfuirent en courant = ils détalèrent) ou quand la qualité que désigne l’adjectif peut être intégrée au nom lui-même (un propos outrancier = une outrance), alors la prose devient plus claire, plus intense, plus vivante. Ceux d’entre nous à qui l’on a appris à gommer toute forme d’agressivité dans une conversation seront enclins à utiliser…
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