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Réapprendre à écrire avec Ursula K. Le Guin

Une des grandes figures de la littérature de l’imaginaire dispense ses conseils aux écrivains, novices ou confirmés. Et tord le cou à bien des idées reçues sur ce qui fait la beauté ou l’efficacité d’un récit.

De l’art de placer la virgule

Si la ponctuation ne vous intéresse pas, ou si vous vous en défiez, vous passez à côté des plus merveilleux, des plus élégants outils dont puisse disposer un écrivain. La ponctuation indique au lecteur la manière dont il doit écouter ce que vous écrivez. C’est à cela qu’elle sert. Virgules et points définissent la structure grammaticale d’une phrase, elles en facilitent la compréhension et la perception émotionnelle, en montrant comment elle sonne – où sont les respirations, et où il faut s’arrêter. Si vous savez lire une partition de musique, vous savez que pauses et soupirs régissent les moments de silence. Les signes de ponctuation ont une fonction exactement identique.

Le point veut dire que l’on s’arrête le temps d’un moment le point-virgule veut dire que l’on marque une pause et la virgule peut vouloir dire les deux marquer une très courte pause dans le texte ou attendre quelque chose ce qui va changer le tiret c’est une pause qui isole une partie de phrase.

Cet ensemble de mots prend du sens si vous y travaillez un peu. Ce travail, qui consiste à donner du sens aux mots, c’est marquer la ponctuation. Si la ponctuation possède des règles bien établies, elle comporte presque toujours une bonne dose de choix personnel. Dans notre exemple, voici comment je m’y prendrais :

Le point veut dire que l’on s’arrête – le temps d’un moment. Le point-virgule veut dire que l’on marque une pause ; et la virgule peut vouloir dire les deux, marquer une très courte pause dans le texte, ou attendre quelque chose, ce qui va changer. Le tiret, c’est une pause qui isole une partie de phrase.

D’autres options peuvent également être envisagées, mais des choix erronés altèrent le sens du texte, voire le perdent complètement.

Le point veut dire que l’on s’arrête. Le temps d’un moment, le point-virgule veut dire que l’on marque une pause et la virgule peut vouloir dire les deux. Marquer une très courte pause dans le texte ou attendre quelque chose. Ce qui va changer le tiret, c’est une pause. Qui isole une partie de phrase ?

Il arrive que les mêmes qui ont une réelle ambition pour leur écriture et à bien des égards y travaillent durement se désintéressent de la ponctuation avec beaucoup de désinvolture. Le placement d’une virgule, qui cela peut-il bien intéresser ? Il fut un temps où les écrivains négligents pouvaient compter sur les correcteurs de leur maison d’édition pour placer les virgules comme il convenait et corriger les fautes de grammaire, mais, de nos jours, les correcteurs sont une espèce menacée. Quant à la chose dans votre ordinateur qui prétend corriger ponctuation et grammaire dans vos textes, désactivez-la. Le niveau de compétence qui se cache derrière ces programmes est pitoyable, ils auront tôt fait de hacher menu vos phrases et de faire de votre écriture un inepte verbiage. La seule compétence qui vaille, c’est la vôtre. Au milieu de ces points-virgules mangeurs d’hommes, votre survie est entre vos mains.    

Les répétitions ont du bon

Journalistes et enseignants sont pleins de bonnes intentions, mais ils peuvent finir par être d’un autoritarisme fatal. Parmi leurs règles étranges, celle-ci, qui proscrit l’utilisation d’un même terme deux fois dans la même page. Ce qui nous fait nous précipiter sur nos dictionnaires dans une recherche désespérée de synonymes approximatifs et d’improbables ersatz. Rien de plus précieux qu’un dictionnaire des synonymes lorsque le mot dont vous avez besoin persiste à vous échapper, ou lorsque vraiment vous devez choisir un terme de substitution – mais usez-en avec modération. Le Mot du Dictionnaire, ce mot qui de toute évidence n’est pas un mot à vous, peut, flamant rose égaré dans un vol de pigeons, faire tache dans votre prose, dont la tonalité s’en trouvera modifiée. Ce n’est pas pareil d’écrire « Elle avait eu assez de crème, assez de sucre, assez de thé » et « Elle avait eu assez de crème, sa suffisance de sucre, et du thé à satiété ». La répétition est mal venue lorsqu’elle se fait trop fréquente, mettant l’accent sur un mot sans raison. « Il étudiait dans la salle d’étude. Le livre qu’il étudiait était de Platon. » Ce type d’écho enfantin survient lorsque vous ne relisez pas ce que vous écrivez. À un moment ou à un autre, tout le monde se laisse prendre. Il est facile d’y remédier, à la relecture, en trouvant un synonyme ou une tournure de phrase différente : « Il était dans la salle d’étude, à lire Platon et à prendre des notes », par exemple. Mais ériger en règle le fait de ne jamais utiliser le même mot deux fois dans un même paragraphe, ou énoncer platement qu’il faut éviter les répétitions, c’est aller à l’encontre de l’essence même de la prose narrative. Répétition de mots, de phrases, d’images ; répétition de parties du discours ; quasi-répétition d’événements ; échos, reflets, variations sur un même thème : de la grand-mère racontant un conte traditionnel au romancier le plus sophistiqué, il n’est de narrateur qui n’ait recours à ces mêmes techniques, et le pouvoir de la prose dépendra largement de l’habileté de chacun à les maîtriser. La prose ne peut pas rimer, s’harmoniser, marquer la mesure comme le fait la poésie car, si tel était le cas, la première moitié de cette phrase l’eût exprimé avec plus de subtilité. Les rythmes de la prose – et la répétition est au premier rang des moyens permettant d’insuffler un rythme – sont d’ordinaire cachés ou obscurs, et ne s’imposent pas comme des évidences. Ils peuvent être de grande amplitude, conçus à l’échelle d’une histoire entière, à l’échelle du complet enchaînement des événements, dans un roman : si amples qu’ils en deviennent difficiles à sentir et à voir, comme est difficile à voir, p
our le conducteur qui suit les lacets de la route, l’entier dessin de la montagne dont il gravit les pentes. Mais la montagne est bien là. […]

Les adjectifs et les adverbes, ces vampires

Les adjectifs et les adverbes sont riches, bons et nourrissants. Ils ajoutent de la couleur, de la vie, de l’immédiateté. Ils ne rendent la prose obèse que lorsqu’ils sont utilisés avec paresse ou excès. Quand la qualité que désigne l’adverbe peut être intégrée au verbe lui-même (ils s’enfuirent en courant = ils détalèrent) ou quand la qualité que désigne l’adjectif peut être intégrée au nom lui-même (un propos outrancier = une outrance), alors la prose devient plus claire, plus intense, plus vivante. Ceux d’entre nous à qui l’on a appris à gommer toute forme d’agressivité dans une conversation seront enclins à utiliser des marqueurs d’intensité – adjectifs et adverbes – tels que plutôt, un peu, qui adoucissent ou atténuent la portée du mot dont ils modifient le sens. Dans une conversation, d’accord ; en prose écrite, ce sont des suceurs de sang – de vraies tiques. Vous devez les extraire et vous en débarrasser. Mes tiques à moi, ce sont plutôt, assez et juste — et surtout, surtout très. Pour faire juste un test, vous pourriez plutôt jeter un coup d’œil à vos propres écrits pour voir si vous n’auriez pas un goût assez prononcé pour des marqueurs d’intensité qui vous seraient très chers et que vous utiliseriez juste un peu trop souvent. C’est trop bref pour avoir la portée d’une opinion libre, et pardon pour l’écart de langage, mais c’est ici l’endroit pour le dire : l’adjectif ou marqueur d’intensité putain de est vraiment une grosse, grosse tique. Ceux qui en truffent leurs discours ou leurs messages électroniques ne réalisent peut-être pas que, lorsqu’il s’agit d’écrire de la fiction, c’est à peu près aussi utile que hmm. Dans un dialogue ou un monologue intérieur, des phrases telles que « C’était un putain de beau crépuscule » ou « C’est d’une telle simplicité que même un putain de mioche le comprendrait » peuvent se concevoir, malgré tout le ridicule qu’elles dégagent quand on les prend au pied de la lettre. En revanche, intégrée à une narration pour lui donner de l’intensité et lui conférer une sorte de vigueur familière, une telle expression produit l’effet exactement inverse. Sa capacité à affaiblir, à trivialiser et à décrédibiliser un propos est proprement stupéfiante. Certains adjectifs et adverbes ont fait l’objet d’une telle surexploitation littéraire qu’ils en ont perdu leur sens. Excellent possède rarement le poids qui devrait être le sien. Soudain veut rarement dire quoi que ce soit ; c’est ni plus ni moins qu’une simple transition, un bruit – « Il descendait la rue. Soudain il la vit. » D’une manière ou d’une autre, curieusement sont des expressions on ne peut plus sournoises, des expressions qui trahissent la volonté d’un écrivain de ne pas s’embêter à inventer tous les détails d’une histoire – « Curieusement, elle venait d’apprendre… » « D’une manière ou d’une autre, ils parvinrent à rejoindre l’astéroïde. » Rien n’arrive « curieusement » dans une histoire. Ce qui arrive n’arrive que parce que vous l’avez écrit. Prenez vos responsabilités ! Si les adjectifs pompeux et sophistiqués sont passés de mode et ne séduisent plus qu’un faible nombre d’écrivains, certains prosateurs, s’appliquant à rechercher un style particulier, utilisent l’adjectif à la manière des poètes : le caractère inattendu, voire alambiqué, du lien qui le relie au nom force le lecteur à s’interrompre et à concentrer son attention sur cette connexion pour bien la comprendre. Un tel maniérisme peut fonctionner, mais dans une narration c’est risqué. Voulez-vous vraiment stopper le cours de votre histoire ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Je recommande à tous ceux qui écrivent des histoires de rester vigilants et de choisir adjectifs et adverbes avec soin et discernement : notre langue est une épicerie d’une richesse qui dépasse l’entendement et la prose narrative, a fortiori si elle veut franchir de longues distances, a besoin d’un régime qui lui fasse les muscles – un régime sans graisses.  

Faut-il ne plus écrire qu’au présent?

Des milliers d’années durant, les histoires ont été racontées et écrites principalement au(x) temps du passé, agrémenté(s) parfois de spectaculaires séquences faisant appel à ce que l’on nommait alors le « présent historique ». Au cours de la dernière trentaine d’années environ, nombreux sont les écrivains qui n’ont plus guère utilisé que le temps présent dans leurs narrations, qu’il s’agisse d’œuvres de fiction ou de non-fiction. Aujourd’hui, l’omniprésence du temps présent est telle que les jeunes écrivains peuvent penser que c’est là une véritable obligation. L’un d’entre eux, très jeune, m’a dit une fois : « Les écrivains des temps anciens, aujourd’hui disparus, vivaient dans le passé et ne pouvaient donc écrire au présent, mais nous, si. » De manière évidente, le simple nom de « présent » conduit certains à penser que ce temps sert à évoquer ce qui se passe dans le maintenant du personnage ou de l’action, tandis que le temps passé traite des époques depuis longtemps révolues. C’est là une bien grande et fâcheuse naïveté. Les temps verbaux ont si peu à voir avec la temporalité réelle qu’ils sont à bien des égards interchangeables. Ce qu’il faut bien garder à l’esprit c’est qu’en fin de compte, qu’elle soit pure invention ou repose sur des faits réels, une histoire écrite n’existe que sur le papier où elle est couchée. Présent, passé, qu’importe : un récit reste toujours l’évocation de quelque chose de totalement fictif. La narration au présent donne aux gens le sentiment de quelque chose de « plus réel » parce qu’elle sonne comme sonneraient les propos d’un témoin oculaire rapportant ce qu’il voit. S’ils écrivent au présent, de nombreux écrivains expliquent que c’est parce que cela est « plus immédiat ». D’autres se montrent plus agressifs : « Nous vivons dans le présent, pas dans le passé. » Pardon, mais vivre dans le seul présent serait vivre dans un monde d’enfants venant à peine de naître, ou dans un monde d’individus privés de mémoire à long terme. Vivre dans le présent n’est pas si facile pour la plupart d’entre nous. Être bel et bien présent dans le présent, le vivre pleinement, c’est là un des objectifs de la méditation conduisant à la conscience de soi, que d’aucuns pratiquent des années durant. Humains que nous sommes, nous passons le plus clair de notre temps la tête pleine de ce qui n’est pas, pas ici, pas maintenant – songeant à ceci, nous interrogeant sur cela, nous rappelant une chose, prévoyant d’en faire une autre, parlant à quelqu’un quelque part sur un téléphone mobile, pianotant un texto à quelqu’un autre – et ne tentant qu’en de rares occasions, mettant tout cela en perspective, de nous former une vision consciente de ce qu’est l’instant présent, et d’y trouver un sens. La différence essentielle que je vois entre temps du passé et temps du présent ne tient pas tant à l’immédiateté qu’à l’écart de capacité à traduire la complexité et à créer de la profondeur de champ. Une histoire racontée au présent est nécessairement focalisée sur une action qui se déroule dans une certaine unité de temps, et donc de lieu. L’utilisation de temps du passé ouvre la possibilité de faire tous les allers et retours que l’on souhaite dans le temps comme dans l’espace. C’est là le mode de fonctionnement normal de l’esprit humain, sans cesse en mouvement. Il n’y a guère que dans les situations d’urgence que notre esprit se focalise intensément sur ce qui est en train de se produire. C’est ainsi que la narration au présent installe de manière artificielle comme une sorte d’urgence permanente, ce qui peut se révéler parfaitement adapté dans le contexte d’une action très rythmée. Les temps du passé possèdent également cette capacité de focalisation intense, mais avec la possibilité d’élargir le champ temporel à l’avant et à l’après du moment de la narration proprement dit. Le moment ainsi décrit est un moment qui s’inscrit dans une continuité avec son passé et avec son futur. C’est une différence analogue à celle qui existe entre l’éclair d’un flash et les rayons du soleil. Le premier rend intensément visible un espace réduit, baigné d’une lumière éclatante, mais on ne voit rien de ce qu’il y a autour ; le second donne à voir le monde. Cette capacité du présent à limiter le champ de la narration peut séduire certains auteurs. Son intense pouvoir de focalisation libère l’écrivain et le lecteur de bien des artifices parasites. À la manière d’un microscope, il rapproche considérablement le champ, en même temps qu’il réduit les distances en éliminant ce qui se trouve à la périphérie de la narration. Il élague, réduit. Il prévient tout emballement de l’histoire. Ce peut être un choix avisé pour un écrivain dont le moteur a tendance à la surchauffe. [...] D’excellents écrivains (parmi lesquels James Tiptree Jr.) disent qu’ils voient l’action en même temps qu’ils l’écrivent, exactement comme ils verraient un film, auquel cas l’usage du présent revient à appliquer au domaine de la fiction une technique analogue à celle du reportage en direct. Ces limitations et implications propres à la narration au présent méritent réflexion. Écoutons ce qu’en dit la romancière Lynne Sharon Schwartz : de son point de vue, la narration au présent, en ce qu’elle laisse de côté contexte temporel et trajectoire historique, est simplificatrice à l’excès, et l’utiliser revient à postuler implicitement qu’il n’existe rien « de si terriblement complexe qu’on ne puisse le faire comprendre juste en nommant les choses et en accumulant des données » et qu’il « n’y a rien à comprendre de plus que ce qu’un coup d’œil rapide nous permet de comprendre ». Peut-être cette extériorité et cette étroitesse du champ de vision expliquent-elles pourquoi tant de narrations au présent nous semblent froides – plates, sans émotion, comme indifférentes. Et donc se ressemblent toutes. Je suspecte que si certains écrivent au présent, c’est parce que faire autrement les effraie. Peut-être n’avez-vous jamais appris les noms savants par lesquels on désigne les temps verbaux, mais soyez sans inquiétude. Vous savez faire. Tout cela est en vous, et ça n’a jamais cessé d’y être depuis que vous avez appris à dire « Je vais » plutôt que « J’alle ». Si vous n’écrivez (et ne lisez) qu’au présent, votre cerveau peut s’être déshabitué de certaines formes verbales restées trop longtemps inemployées. Retrouvez une capacité à les utiliser librement, et vous élargirez d’autant la gamme des moyens qui sont les vôtres en tant que romancier. Tout art connaît des limites, mais un écrivain qui n’utilise qu’un seul temps me fait un peu penser à un peintre qui n’utiliserait, de toutes les huiles de sa palette, que le rose. Mon point est globalement le suivant : l’usage du présent est actuellement à la mode ; mais si vous n’êtes pas à l’aise avec, alors ne faites pas comme tout le monde, ne l’utilisez pas. Il convient à certains auteurs et à certaines histoires, à d’autres non. C’est un choix important, et qui n’appartient qu’à vous.   — Ce texte est extrait de Conduire sa barque, paru le 15 avril aux éditions Antigone 14. Il a été traduit par Bertrand Augier. Les intertitres sont de la rédaction.
LE LIVRE
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Conduire sa barque. L’écriture, ses écueils, ses hauts-fonds : un guide de navigation littéraire à l’usage des auteurs du XXIe siècle de Ursula K. Le Guin, Antigone 14, 2019

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