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Bien régler son thermostat hédonique

Nous sommes dotés d’un système immunitaire psychologique. Il nous nourrit d’illusions positives, utiles à notre santé mentale. Mais ces illusions nous amènent aussi à nous tromper systématiquement quand il s’agit de prédire ce qui nous rendra heureux.


© Yana Paskova / The New York Times / Redux / Réa

New York, 2010. Le contorsionniste américain Jonathan Nosan en pleine action. Une méthode pour évacuer le stress et favoriser le bien-être ?

Et si, à la fin de Casablanca, Ingrid Bergman était restée au Maroc avec Humphrey Bogart plutôt que de s’envo­ler pour Lisbonne avec son résistant de mari ? L’aurait­-elle regretté ? Ou bien a-­t­-elle regretté la décision qu’elle a prise ? Selon Daniel Gilbert, tout porte à croire qu’à long terme elle aurait été aussi heureuse dans un cas que dans l’autre.

La question peut surprendre sous la plume d’un professeur de psychologie de Harvard et dans un livre sérieux trai­tant de sciences cognitives. Mais Daniel Gilbert en soumet des dizaines d’autres du même acabit. Est­-il possible que l’acteur Christopher Reeve se soit senti mieux après être devenu tétraplégique ? Que le coureur cycliste Lance Armstrong soit content d’avoir eu un cancer ? Et, plus généralement, que les personnes atteintes d’un cancer aient tendance à être plus optimistes que les gens en bonne santé ? (Réponses : oui, oui et encore oui.)

Ce qui soulève une autre question. Si les personnes qui, selon nous, devraient être malheureuses ne le sont pas, se pour­rai-t­-il que d’autres soient heureuses sans le savoir ? D’un point de vue clinique, oui : il existe un trouble, nommé alexi­thymie, qui fait que le patient ressent une émotion mais est incapable d’en prendre conscience.

Daniel Gilbert est une sommité de la recherche sur le bonheur, un champ interdisciplinaire qui intéresse les psy­chologues, les économistes et d’autres chercheurs épris d’empirisme, sans compter les nombreux étudiants que le sujet captive. Mais, dès la première page du livre, il est clair que l’auteur se prend aussi pour un humoriste. Au secours, un universitaire qui fait de l’esprit ! Cela dit, son humour de chercheur est plutôt drôle en général. Un exemple : « Lorsque nous répétons une expérience, nous nous y adaptons rapidement et elle nous pro­cure chaque fois moins de plaisir. Les psychologues appellent cela “habitua­tion”, les économistes “utilité marginale décroissante” et le commun des mortels “mariage”.­ »

Derrière ces pitreries, Gilbert explique très sérieusement pourquoi les humains se trompent immanquablement quand il s’agit de prédire ce qui les rendra heureux. En raison des erreurs de traitement lo­gique que fait communément le cerveau, nous boudons ce qui nous rendrait heu­reux et désirons ce qui ne nous apportera pas le bonheur (davantage d’argent, une plus grande maison, une plus belle voi­ture…).

Le bonheur étant un état émotionnel subjectif, quand vous et moi disons être « très heureux », cela peut signifier des choses très différentes. La plupart des gens trouveraient terrible de faire partie d’un couple de sœurs ou de frères sia­mois : comment être heureux dans ces conditions ? Alors comment se fait­-il que les jumeaux fusionnés se considèrent comme aussi heureux que n’importe qui ? demande Daniel Gilbert. Est­-ce parce qu’ils ne savent pas ce qu’est le bonheur « véritable » ? Ou bien avons­-nous tort de croire qu’on ne peut pas être heureux comme cela ?

Ignorer ce qui rend les autres heureux est une chose. Mais ne devrait­-on pas savoir ce qui nous rendra, nous, heureux ? Non, affirme Gilbert, et pour les mêmes raisons qu’on ne peut pas imaginer qu’on serait heureux en étant siamois. Ne serait­-ce que parce que nous évoluons au fil du temps, et que la personne que nous sommes quand nous imaginons ce que ce serait d’avoir cette plus belle voiture n’est pas celle que nous serons lorsque nous la posséderons.

« Les adolescents se font tatouer une tête de mort parce qu’ils sont persua­dés que ce motif ne se démodera pas, écrit Gilbert. Le fumeur qui vient de finir sa cigarette est convaincu pendant au moins cinq minutes qu’il est capable d’arrêter et que sa détermination ne diminuera pas avec le taux de nicotine dans son sang. » Par ailleurs, comme il le montre avec une série de jeux de logique et de schémas destinés à tromper le lecteur (sur moi, ça a marché), nous avons une perception faussée de la réalité – comme le savent les philosophes depuis Kant –, et c’est à partir de celle-­ci que nous nous faisons une idée erronée de l’avenir.

 

Les événements dont nous escomp­tons qu’ils nous procureront du plaisir nous rendent moins heureux que prévu ; et les choses que nous redoutons nous rendront moins malheureux, et moins longtemps, que nous le pensions. Gilbert cite à l’appui des études mon­trant que la grande majorité des per­sonnes ayant subi un grave traumatisme (guerre, accident de voiture, viol) par­ viennent à retrouver leur état émotion­nel d’avant le traumatisme et que beau­ coup se déclarent même plus heureuses qu’avant. C’est comme si nous étions pourvus d’un thermostat hédonique qui nous ramène en permanence à notre état émotionnel de base.

Nous nous trompons même lorsqu’il s’agit de prédire ce que nous ressentirons lorsqu’une si­tuation que nous avons déjà vé­cue se reproduira. L’exemple classique est celui de l’accouchement, dont les femmes gardent visiblement (à tort) le souvenir d’un événement pas si éprouvant que cela. « On s’attend à ce que la prochaine voiture, la prochaine maison ou la pro­chaine promotion nous rende heureux, même si cela n’a pas été le cas les fois précédentes et que l’on vous dit que ce ne sera pas le cas.»

Ce que Gilbert appelle le « système immunitaire psychologique » s’active­rait en réaction aux grands événements négatifs (décès d’un conjoint, perte d’un emploi) mais pas aux petits (panne de voiture). Ce qui signifie que notre bon­heur quotidien repose sans doute davan­tage sur les petits événements que sur les grands. Cela semble absurde à première vue, mais Gilbert cite de nombreuses études qui valident cette hypothèse.

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Au fond, son livre est un hymne à la gloire de l’illusion. « Comment en venons-­nous à nous prendre pour de bons conducteurs, de grands amants et de fins cuisiniers alors que notre vie n’est qu’une succession pathétique de voitures cabossées, de partenaires déçus et de soufflés ratés ? demande-­t­-il. La réponse est simple : nous manipulons la réalité. »

Depuis Freud au moins, l’une des idées tenaces de la psychologie est que notre comportement est souvent dicté par des pulsions inconscientes. La thèse de Gil­bert, c’est l’illusion freudienne revue par les neurosciences : ce sont nos erreurs de logique – et non les désirs cachés de l’inconscient – qui nous font mal appré­hender le réel et prendre des décisions allant à l’encontre de notre intérêt ration­nel, qui serait de maximiser nos chances d’être heureux 1. Il est évident qu’il nous faut une dose d’illusion pour traverser la vie. Juste assez pour être à peu près content de nous, mais pas au point de dépasser les bornes de notre crédulité. «Si nous devions vivre le monde exac­tement tel qu’il est, nous serions trop déprimés pour nous lever le matin ; mais si nous devions le vivre exactement comme nous voudrions qu’il soit, nous baignerions tellement dans l’illusion que nous ne pourrions même pas trouver nos pantoufles », écrit Gilbert.

Avoir conscience de ces mécanismes cognitifs peut-­il nous rendre plus heu­reux ou, du moins, plus lucides ? Hélas, pas vraiment. En fait, c’est même là où Gilbert veut en venir : l’imagina­tion (la projection dans l’avenir) est ce qui devrait nous permettre de prédire ce qui nous rendra heureux – or nous sommes in­capables d’imaginer sans nous
tromper. Chose intéressante, les per­sonnes atteintes de dépression sont moins enclines à commettre ces erreurs cognitives élémentaires. Quand on est en bonne santé mentale, on s’estime volon­tiers plus heureux si l’on nous procure l’illusion d’avoir prise sur notre environ­nement ; quand on souffre de dépression, on reconnaît l’illusion pour ce qu’elle est. C’est bien la preuve que ce sont les gens malheureux qui ont la perception la plus juste de la réalité – et qu’apprendre à se leurrer est essentiel pour la santé men­tale.

 

— Scott Stossel est chef de rubrique au magazine américain The Atlantic. Il est l’auteur d’Anxiété (Belfond, 2016).

— Cet article est paru dans The New York Times le 7 mai 2006. Il a été traduit par Jean­Louis de Montesquiou.

Notes

1. « Ce qui caractérise l’illusion, c’est d’être dérivée des désirs humains. » L’Avenir d’une illusion, Sigmund Freud, 1927.

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
LE LIVRE

Et si le bonheur vous tombait dessus de Daniel Gilbert, Robert Laffont, 2007

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