Ces saints qui veillent sur l’Amérique latine
par Mauro Salvador, Carla Loaiza et Alejandro Saldívar
Temps de lecture 15 min

Ces saints qui veillent sur l’Amérique latine

Le Gauchito Gil, le Niño Fidencio ou María Lionza font l’objet d’une dévotion fervente chez les Latino-Américains. Ces figures empruntent autant au catholicisme qu’aux cultes amérindiens et africains. Et offrent aux plus défavorisés le bien-être que l’État ne daigne pas leur apporter.

Publié dans le magazine Books, mai/juin 2018. Par Mauro Salvador, Carla Loaiza et Alejandro Saldívar

© Cristina Garcia Rodero / Magnum

Un adepte de María Lionza célébrant la danse du feu. La dévotion à la déesse s’est répandue dans tout le Venezuela.

8 octobre 2016, dans l’extrême sud de la banlieue de Buenos Aires. Au kilomètre 42 de la route provinciale 210, dans la localité d’Alejandro Korn, une banderole accrochée à une arche de fer rouillée annonce : Sanctuaire national du Gau­chito Gil, Rubén « Gauchito » Alfaro. Une dizaine de voitures se garent çà et là. Leurs occupants se dirigent en groupe vers le sanctuaire. À l’entrée se trouve le premier autel. Les fidèles y ­déposent des offrandes : des bouteilles de vin, des paquets de cigarettes et même des plaques d’immatriculation pour ceux qui souhaitent protéger leur véhicule ou ont réchappé à un accident. Dans l’enceinte, il y a trois autres autels. Le guérisseur Rubén Alfaro consulte dans le plus grand, une cabane de bois peinte en rouge. L’intérieur est meublé en tout et pour tout d’un brancard et d’une étagère-autel ornée de statuettes en plâtre, parmi lesquelles ressort celle du Gauchito Gil, avec ses chapelets autour du cou. Par terre, un panier d’osier déborde de billets. Quarante personnes font la queue. Par la porte ouverte, Rubén appelle la personne suivante. C’est le tour de Mónica, une dame élégante d’une quarantaine d’années. Elle entre et se place face au guérisseur, un homme de taille moyenne portant un chapeau de gaucho qui le fait paraître plus grand, une bombacha [pantalon de cheval bouffant plissé à la taille] noire et une chemise blanche. — Bonjour, c’est la première fois que je viens, je viens chercher une aide spirituelle. — Pourquoi ? Qui t’envoie ? —Euh, j’ai entendu dire du bien de vous. En fait, je me sens triste et seule. Rubén lui demande sa date de naissance. Il trempe la main dans de l’eau « bénite » et trace un signe de croix sur la tête, la poitrine et les épaules de Mónica. — Bon, je consulte demain puis de nouveau à partir de vendredi. Viens ces deux jours. En attendant, dis une prière et détends-toi ; tu vas te lever en pleine forme demain.Sache que le Gauchito Gil est un messager, pas un saint, mais la foi des gens permet que les miracles se produisent, rien n’est impossible, tu comprends ? Que Dieu te bénisse, je te donne cette petite carte, tu peux m’appeler en cas de besoin, et tu y trouveras aussi une prière. Les cajitas [petites boîtes], récepteurs de l’esprit du Niño Fidencio [l’Enfant Fidencio], défilent dans leurs habits de satin bleu et leurs capes ourlées de dentelle dorée en chantant ce refrain : « À tes pieds nous arrivons, Enfant saint et grand docteur, Pleins de larmes et d’affliction sur cette terre de douleur. » Tous les ans, les pèlerins affluent à Espinazo, à la frontière des États de Coahuila et de Nuevo León, au Mexique, pour commémorer la naissance et la mort du guérisseur Niño Fidencio. Venus de tout le nord du pays et du sud du Texas, ils avancent jusqu’à la tombe du Niño en rampant, sur le dos, en roulant ou à genoux. Carlos a les yeux exorbités. La foule qui l’entoure lui crie : « Force ! Force ! Force ! » Les tambours grondent, la fumée de tabac forme un nuage et tout le monde applaudit. Une vraie fête païenne : musique, chants, prières, brouhaha. Carlos est possédé par un esprit. Il avance lentement et danse en extase sur du verre brisé. La transe est un hommage à sa déesse, María Lionza, une femme blanche aux seins nus, aux formes parfaites, qui habite la montagne de Sorte, dans l’État de Yaracuy, dans le nord-ouest du Venezuela. Carlos, un métis de 25 ans, est venu de Caracas. Il est l’un des dix courageux qui participent à la « danse du verre » pour célébrer la divinité qui aurait vécu à Sorte il y a plusieurs siècles et qui est toujours là, dit-on, protégeant la montagne, guérissant les cancers, arrangeant des mariages et inspirant des chansons, comme celle que lui a dédiée le chanteur de salsa Rubén Blades. Après avoir sauté et dansé torse nu plusieurs secondes, le jeune homme tombe et se contorsionne sur le verre. Son dos et ses bras se mettent à saigner. Il ne manifeste aucun signe de douleur. L’assistance applaudit. Plusieurs mili­taires censés assurer la sécurité de la céré­monie sont occupés à filmer la scène avec leurs téléphones portables. Au bout de dix minutes, Carlos se relève avec une difficulté manifeste et titube, le regard égaré. Il est as­sisté de trois personnes, appelées bancos, qui l’aident à héberger l’esprit dans son corps et sont chargés de le guider dans ce voyage. Ils soufflent de la fumée de tabac et crachent de l’eau-de-vie sur le corps du jeune homme. Carlos reste « transporté » encore un moment. Le syncrétisme religieux latino-américain n’a pas de limites. Amérindiens, paysans, ouvriers, étudiants, membres de l’oligarchie, criminels, LGBT, sportifs et même scientifiques pratiquent leurs propres cultes. Des cultes qui montrent que cette « Amérique d’en bas, fort rebelle et latine », comme disait l’écrivain espagnol Ramón del Valle-Inclán, ne cesse de se réjouir et de souffrir par l’intermédiaire de ses saints. Il y a de la magie, de la sorcellerie, du chamanisme, de l’idolâtrie. Des dizaines et des dizaines de religions s’entremêlent et pratiquent le libre-échange de la foi. Antonio Mamerto Gil était un gaucho argentin, qui, dit-on, déserta de l’armée dans les années 1870. Pourchassé par les autorités, il fut finalement capturé et pendu par les pieds à un arbre. Le commissaire qui avait ordonné sa mort l’enterra personnellement quelques jours plus tard : avant de mourir, le gaucho lui avait dit que, s’il priait pour lui, son fils malade serait sauvé. L’histoire se répandit dans la région. La légende du Gauchito Gil était née. Tous les 8 janvier, jour de la mort du saint, les pèlerins convergent non pas à Alejandro Korn mais sur la tombe du Gauchito Gil. Pas moins de 200 000 personnes passent par Mercedes, une ville de la province de Corrientes, dans le nord-ouest de l’Argentine, à 700 kilomètres de Buenos Aires. Le sanctuaire se remplit de vendeurs ambulants : ­articles de culte, sandwiches à la saucisse, boissons. La municipa­lité de Mercedes se charge d’assurer la sécurité. Les organisations de fidèles coupent la circulation sur la route 123 pour faciliter le pèlerinage. Les deux voies sont transformées en parking pour les centaines d’autocars à deux étages venus de tout le pays. Mercedes, une ville sans grand attrait touristique, perçoit de grosses rentrées d’argent grâce au Gauchito Gil. Encore un miracle… Rubén souhaitait disposer d’un ­second sanctuaire à l’endroit même où repose le Gauchito Gil ou, du moins, le plus près possible. Les travaux, commencés il y a trois ans, sont encore en cours. « L’année dernière, nous raconte Rubén, j’ai dit : “Stop, je suis fatigué, je vais profiter de ma famille.” Alors j’ai négocié avec quelqu’un, je lui ai vendu 80 % du sanctuaire en échange d’un espace où je puisse exercer comme guérisseur une fois par mois. » Le Niño Fidencio, José de Jesús Fidencio Constantino Síntora de son vrai nom, naquit dans un hameau de l’État de Guanajuato, au Mexique, le 13 novembre 1898. Il était le quatorzième enfant d’une fratrie de vingt-cinq. Comme c’était fréquent à l’époque, sa mère le « prêta » à une famille ; c’est ainsi qu’il ­entra à l’âge de 7 ans au service des ­López de la Fuente. Lorsque la révolution mexicaine éclata, en 1911, Fidencio trouva à s’employer comme coupeur de sisal. Enrique López de la Fuente le rappela auprès de lui en 1924, dans son hacienda d’Espinazo, où il s’était établi au sortir du conflit. Fidencio y vécut jusqu’à sa mort, en 1938. Il y fut d’abord berger et exerçait son don de guérison sur ses moutons. Après avoir expérimenté sur les animaux, il parvint à asseoir sa réputation en guérissant une dizaine de mineurs blessés. Les malades se mirent à affluer par milliers. Les miracles se succédaient. Fidencio était capable, dit-on, d’extirper des ­tumeurs avec un tesson de bouteille. En l’espace d’un an, sa maison devint un hôpital, le faux poivrier au pied duquel Dieu lui aurait donné le pouvoir de guérir, un arbre sacré, le mont de la Campana, un lieu de prière et El Charquito, une mare de boue miraculeuse. Plusieurs versions s’affrontent autour de María Lionza et de ses yeux verts. Ceux qui la considèrent comme…
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