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Religion
Temps de lecture 15 min

Ces saints qui veillent sur l’Amérique latine

Le Gauchito Gil, le Niño Fidencio ou María Lionza font l’objet d’une dévotion fervente chez les Latino-Américains. Ces figures empruntent autant au catholicisme qu’aux cultes amérindiens et africains. Et offrent aux plus défavorisés le bien-être que l’État ne daigne pas leur apporter.


© Cristina Garcia Rodero / Magnum

Un adepte de María Lionza célébrant la danse du feu. La dévotion à la déesse s’est répandue dans tout le Venezuela.

8 octobre 2016, dans l’extrême sud de la banlieue de Buenos Aires. Au kilomètre 42 de la route provinciale 210, dans la localité d’Alejandro Korn, une banderole accrochée à une arche de fer rouillée annonce : Sanctuaire national du Gau­chito Gil, Rubén « Gauchito » Alfaro. Une dizaine de voitures se garent çà et là. Leurs occupants se dirigent en groupe vers le sanctuaire. À l’entrée se trouve le premier autel. Les fidèles y ­déposent des offrandes : des bouteilles de vin, des paquets de cigarettes et même des plaques d’immatriculation pour ceux qui souhaitent protéger leur véhicule ou ont réchappé à un accident. Dans l’enceinte, il y a trois autres autels. Le guérisseur Rubén Alfaro consulte dans le plus grand, une cabane de bois peinte en rouge. L’intérieur est meublé en tout et pour tout d’un brancard et d’une étagère-autel ornée de statuettes en plâtre, parmi lesquelles ressort celle du Gauchito Gil, avec ses chapelets autour du cou. Par terre, un panier d’osier déborde de billets. Quarante personnes font la queue. Par la porte ouverte, Rubén appelle la personne suivante. C’est le tour de Mónica, une dame élégante d’une quarantaine d’années. Elle entre et se place face au guérisseur, un homme de taille moyenne portant un chapeau de gaucho qui le fait paraître plus grand, une bombacha [pantalon de cheval bouffant plissé à la taille] noire et une chemise blanche. — Bonjour, c’est la première fois que je viens, je viens chercher une aide spirituelle. — Pourquoi ? Qui t’envoie ? —Euh, j’ai entendu dire du bien de vous. En fait, je me sens triste et seule. Rubén lui demande sa date de naissance. Il trempe la main dans de l’eau « bénite » et trace un signe de croix sur la tête, la poitrine et les épaules de Mónica. — Bon, je consulte demain puis de nouveau à partir de vendredi. Viens ces deux jours. En attendant, dis une prière et détends-toi ; tu vas te lever en pleine forme demain.Sache que le Gauchito Gil est un messager, pas un saint, mais la foi des gens permet que les miracles se produisent, rien n’est impossible, tu comprends ? Que Dieu te bénisse, je te donne cette petite carte, tu peux m’appeler en cas de besoin, et tu y trouveras aussi une prière. Les cajitas [petites boîtes], récepteurs de l’esprit du Niño Fidencio [l’Enfant Fidencio], défilent dans leurs habits de satin bleu et leurs capes ourlées de dentelle dorée en chantant ce refrain : « À tes pieds nous arrivons, Enfant saint et grand docteur, Pleins de larmes et d’affliction sur cette terre de douleur. » Tous les ans, les pèlerins affluent à Espinazo, à la frontière des États de Coahuila et de Nuevo León, au Mexique, pour commémorer la naissance et la mort du guérisseur Niño Fidencio. Venus de tout le nord du pays et du sud du Texas, ils avancent jusqu’à la tombe du Niño en rampant, sur le dos, en roulant ou à genoux. Carlos a les yeux exorbités. La foule qui l’entoure lui crie : « Force ! Force ! Force ! » Les tambours grondent, la fumée de tabac forme un nuage et tout le monde applaudit. Une vraie fête païenne : musique, chants, prières, brouhaha. Carlos est possédé par un esprit. Il avance lentement et danse en extase sur du verre brisé. La transe est un hommage à sa déesse, María Lionza, une femme blanche aux seins nus, aux formes parfaites, qui habite la montagne de Sorte, dans l’État de Yaracuy, dans le nord-ouest du Venezuela. Carlos, un métis de 25 ans, est venu de Caracas. Il est l’un des dix courageux qui participent à la « danse du verre » pour célébrer la divinité qui aurait vécu à Sorte il y a plusieurs siècles et qui est toujours là, dit-on, protégeant la montagne, guérissant les cancers, arrangeant des mariages et inspirant des chansons, comme celle que lui a dédiée le chanteur de salsa Rubén Blades. Après avoir sauté et dansé torse nu plusieurs secondes, le jeune homme tombe et se contorsionne sur le verre. Son dos et ses bras se mettent à saigner. Il ne manifeste aucun signe de douleur. L’assistance applaudit. Plusieurs mili­taires censés assurer la sécurité de la céré­monie sont occupés à filmer la scène avec leurs téléphones portables. Au bout de dix minutes, Carlos se relève avec une difficulté manifeste et titube, le regard égaré. Il est as­sisté de trois personnes, appelées bancos, qui l’aident à héberger l’esprit dans son corps et sont chargés de le guider dans ce voyage. Ils soufflent de la fumée de tabac et crachent de l’eau-de-vie sur le corps du jeune homme. Carlos reste « transporté » encore un moment. Le syncrétisme religieux latino-américain n’a pas de limites. Amérindiens, paysans, ouvriers, étudiants, membres de l’oligarchie, criminels, LGBT, sportifs et même scientifiques pratiquent leurs propres cultes. Des cultes qui montrent que cette « Amérique d’en bas, fort rebelle et latine », comme disait l’écrivain espagnol Ramón del Valle-Inclán, ne cesse de se réjouir et de souffrir par l’intermédiaire de ses saints. Il y a de la magie, de la sorcellerie, du chamanisme, de l’idolâtrie. Des dizaines et des dizaines de religions s’entremêlent et pratiquent le libre-échange de la foi. Antonio Mamerto Gil était un gaucho argentin, qui, dit-on, déserta de l’armée dans les années 1870. Pourchassé par les autorités, il fut finalement capturé et pendu par les pieds à un arbre. Le commissaire qui avait ordonné sa mort l’enterra personnellement quelques jours plus tard : avant de mourir, le gaucho lui avait dit que, s’il priait pour lui, son fils malade serait sauvé. L’histoire se répandit dans la région. La légende du Gauchito Gil était née. Tous les 8 janvier, jour de la mort du saint, les pèlerins convergent non pas à Alejandro Korn mais sur la tombe du Gauchito Gil. Pas moins de 200 000 personnes passent par Mercedes, une ville de la province de Corrientes, dans le nord-ouest de l’Argentine, à 700 kilomètres de Buenos Aires. Le sanctuaire se remplit de vendeurs ambulants : ­articles de culte, sandwiches à la saucisse, boissons. La municipa­lité de Mercedes se charge d’assurer la sécurité. Les organisations de fidèles coupent la circulation sur la route 123 pour faciliter le pèlerinage. Les deux voies sont transformées en parking pour les centaines d’autocars à deux étages venus de tout le pays. Mercedes, une ville sans grand attrait touristique, perçoit de grosses rentrées d’argent grâce au Gauchito Gil. Encore un miracle… Rubén souhaitait disposer d’un ­second sanctuaire à l’endroit même où repose le Gauchito Gil ou, du moins, le plus près possible. Les travaux, commencés il y a trois ans, sont encore en cours. « L’année dernière, nous raconte Rubén, j’ai dit : “Stop, je suis fatigué, je vais profiter de ma famille.” Alors j’ai négocié avec quelqu’un, je lui ai vendu 80 % du sanctuaire en échange d’un espace où je puisse exercer comme guérisseur une fois par mois. » Le Niño Fidencio, José de Jesús Fidencio Constantino Síntora de son vrai nom, naquit dans un hameau de l’État de Guanajuato, au Mexique, le 13 novembre 1898. Il était le quatorzième enfant d’une fratrie de vingt-cinq. Comme c’était fréquent à l’époque, sa mère le « prêta » à une famille ; c’est ainsi qu’il ­entra à l’âge de 7 ans au service des ­López de la Fuente. Lorsque la révolution mexicaine éclata, en 1911, Fidencio trouva à s’employer comme coupeur de sisal. Enrique López de la Fuente le rappela auprès de lui en 1924, dans son hacienda d’Espinazo
, où il s’était établi au sortir du conflit. Fidencio y vécut jusqu’à sa mort, en 1938. Il y fut d’abord berger et exerçait son don de guérison sur ses moutons. Après avoir expérimenté sur les animaux, il parvint à asseoir sa réputation en guérissant une dizaine de mineurs blessés. Les malades se mirent à affluer par milliers. Les miracles se succédaient. Fidencio était capable, dit-on, d’extirper des ­tumeurs avec un tesson de bouteille. En l’espace d’un an, sa maison devint un hôpital, le faux poivrier au pied duquel Dieu lui aurait donné le pouvoir de guérir, un arbre sacré, le mont de la Campana, un lieu de prière et El Charquito, une mare de boue miraculeuse. Plusieurs versions s’affrontent autour de María Lionza et de ses yeux verts. Ceux qui la considèrent comme une ­Indienne estiment que ses yeux portent bonheur. D’autres pensent qu’elle était la fille d’un conquistador et que ses yeux sont une malédiction. La légende veut qu’elle ait été dévorée par un anaconda. Les chamans du lieu auraient jeté un sort au serpent, qui éclata, provoquant une gigantesque inondation dans la montagne. Mais cette inondation aurait eu des vertus purificatrices, ce qui vaut à María Lionza d’être consacrée comme la divinité protectrice des cours d’eau et de la nature, un peu comme Artémis dans la mythologie grecque. La dévotion à María Lionza s’est transmise de génération en génération aux habitants de l’Etat de Yaracuy et s’est répandue dans tout le Venezuela, et même au-delà. Elle se nourrit d’une synthèse de croyances catholiques, amérindiennes et africaines. Il n’est pas rare de voir la déesse représentée sous les traits de la Vierge Marie, vêtue de couleurs vives, la tête surmontée d’une couronne dorée. « Elle est le centre des trois puissances qui protègent les esprits vénézuéliens », explique Keyla González, 50 ans, une femme mince à la peau sombre, tandis qu’elle prépare son autel. Y figurent des effigies des deux autres puissances, le cacique Guaicaipuro [qui représente les Amérindiens] et le Negro Felipe [le Noir Felipe, qui représente les esclaves africains]. Il y a aussi des images de Simón Bolívar et du médecin vénézuélien José Gregorio Hernández – vénéré dans plusieurs pays d’Amérique latine en raison des guérisons miraculeuses qu’on lui attribue. Cela fait vingt ans que Keyla vient rendre visite à María Lionza. Sur son autel, qu’elle juge « le plus beau de tous », elle a disposé une vingtaine de grosses bougies tricolores aux couleurs du drapeau vénézuélien et des offrandes : pièces, billets, fruits, fleurs. Keyla fume un cigare et prie. Elle ­remercie d’être en vie et demande une bénédiction pour pouvoir continuer à parcourir la montagne. « Ici, on ne peut pas venir seul », prévient-elle. Il faut l’autorisation des chefs spirites de Sorte, dont elle fait partie. Tous les pèle­rins doivent passer par ce péage sacré pour demander la permission et la béné­diction de María Lionza. « Rien qu’en franchissant cette porte on commence à guérir, parce qu’on s’ouvre à une dimension inconnue », ­explique Keyla en marchant dans la forêt. Il émane du lieu une énergie particulière. L’eau du fleuve est sacrée, elle est utilisée pour les despojos, les bains de purification et de guérison. Keyla y trempe la main en invoquant María Lionza. « Elle est présente, ici, en ce moment », assure-t-elle. La statue originelle de María ­Lionza se dresse entre deux petites crêtes. Cette sculpture en terre qui se détache sur le vert de la montagne représente une femme robuste et bien en chair. À ses pieds, un groupe de fidèles accom­plit un rituel : ils font ­s’allonger une personne par terre à l’intérieur d’un cercle ­des­siné avec des coquillages et du talc, puis y disposent de nombreuses bougies pour que les esprits descendent guérir. Ce rituel classique des marialionceros, les adeptes de María Lionza, a pour nom velación. Plus de la moitié de la population vénézuélienne a déjà participé à un rituel de ce genre, si l’on en croit des études anthropologiques. Aucune religion traditionnelle n’inspire une ferveur aussi viscérale que ces croyances populaires. Il ne s’agit pas de polythéisme, mais de diversification des divinités, d’hybridation. Les cosmogonies ancestrales, préhispaniques notamment, bouillonnent dans les innombrables cultes rendus à la terre, au soleil, aux morts. Ces cultes possèdent leurs propres logiques charismatiques de sanctification et renforcent le rôle de l’individu en lui laissant une latitude et une marge d’interprétation du dogme que ne permet pas par exemple le catholicisme, beaucoup plus coercitif et moins ouvert aux réalités socioculturelles complexes. Sur le mur fraîchement peint en rose, une statue du Gauchito Gil de 1 mètre de haut trône sur une étagère, au milieu d’autres figures de saints et de Vierges catholiques. Au sol, des dizaines de bougies rouges allumées. Rubén nous raconte d’une voix douce mais ferme : « J’ai dit au Gauchito : “À partir de maintenant, je vais te consacrer tout mon temps, je vais chercher à savoir qui tu étais.” Depuis lors, il s’est passé mille choses, par exemple on a cherché à me tuer, parce qu’il y a des sous à se faire là-dedans, l’activité de guérisseur est un bon business. » À la fin des années 1980, Rubén était propriétaire d’un vidéoclub, il était ­marié et avait trois enfants. Puis est ­arrivée la dévaluation et il s’est retrouvé ruiné.« J’ai chopé un cancer de l’intestin, une gastrite, un ulcère. Je n’avais plus que la peau sur les os. » Un ami l’emmène alors une nuit dans son pick-up voir un guérisseur à San Francisco Solano, dans le grand ­Buenos Aires ; Rubén souffre beaucoup, le ­médecin ne lui donne plus que quelques jours à vivre. « Le guérisseur me dit : “Eh ben, t’es pas en forme, toi ! Tu sais ce que tu as ?” Je lui réponds : “Un cancer.” “Et tu sais que tu vas mourir ? ” Je lui dis : “Oui, je le sais”, et alors il me demande : “Tu crois au Gaucho ?” “Non”, je lui dis. » Rubén marque une pause. « Mes vieux étaient Témoins de ­Jéhovah, prophètes tous les deux, alors, oui, je croyais un peu en Dieu du fait de mes parents, mais dans le fond je n’étais pas croyant. » Il se dégage de Rubén une impression de sérénité. Il a une façon étonnante de parler : il rigole en racontant son histoire et se met à soudain à fixer un point au loin. « Je lui ai dit la vérité : je ne suis pas croyant. Il me met sur le brancard et fait une prière de libération. Je ressens d’abord une grosse angoisse et j’éclate en sanglots. Je n’avais pourtant pas la larme facile. Au bout de cinq ou dix minutes, tout disparaît. Il me met la main là, mon corps s’engourdit, je pensais que j’étais en train de mourir mais il me disait que non. » Le lendemain, Rubén rentre chez lui et déjeune de bon ­appétit, pour la première fois depuis longtemps. Quinze jours passent, un mois, un an. Rubén se met au service du guérisseur qui l’a sauvé et devient un adepte du Gauchito Gil. Il s’occupe de l’entretien du cabinet, de l’accueil des patients. Il assiste aux pratiques thérapeutiques mais aussi aux « travaux », les prières destinées par exemple à envoûter une personne. Rubén dit n’avoir appris que les « bonnes » pratiques, celles de la guérison. « Je vais te transmettre des prières, parce que je vois que tu es ­devenu dévot du Gaucho », lui dit le maître, qui lui ordonne aussi de se laisser pousser les cheveux et la barbe. En 1989, Rubén commence à consulter comme guérisseur au sanctuaire ­d’Alejandro Korn. Chaque année, du 17 au 19 octobre, les « fidencistes » font pénitence : ils se rendent en procession de la gare ferroviaire au faux poivrier, puis à la tombe de Fidencio, à la mare de boue et au mont de la Campana. La nuit du 16 au 17, les malades, les infirmes, les ­lépreux, les aveugles mettent leurs maux en commun. Les chants et les prières emplissent l’espace, c’est une façon de se sentir vivant. À l’aube, la nuée d’insectes attirés par la boue se dissipe, laissant place à une foule de fidèles qui plongent les uns après les autres dans le Charquito dans l’espoir de guérir. Le 17, les fidèles célèbrent la naissance spirituelle du thaumaturge d’Espinazo, le jour où Dieu lui a donné son don de guérison. Pour soigner, les cajitas appliquent des onguents et chuchotent des formules sur les corps étendus dans le sable, entre les figuiers de Barbarie et les buissons de candelilla, entre les guêpes et les bourdons. Tout autour, des groupes de musique mettent la douleur en chanson. Les yeux fermés, un bras tendu et les mains ouvertes en éventail, le Niño Fidencio crache par l’intermédiaire de son médium. Le malade accueille sur son visage cette salive qui va le guérir. Le Niño Fidencio se sert de sa main comme guide. Avec le pouce et l’index, il bénit les visages sur lesquels on lit de l’angoisse et de l’appréhension. Le 18 est jour de confusion. Les pèle­rins le savent : le Niño va mourir le lendemain. On danse, on se presse autour des étals des marchands ambulants, on se fait immerger par les cajitas dans l’eau boueuse et pestilentielle du Charquito. Le 19, jour de la mort physique et spirituelle du Niño, c’est l’affliction. On allume des bougies à son effigie, on brandit des images du saint. Sa tombe se mouille de larmes. Dehors, les musiciens chantent : « C’est vrai, ça me fait mal que tu me quittes, mais, comme d’autres fois, ça me passera. » Keyla ne cesse d’applaudir tandis que des hommes et de femmes arrivent dans le cercle pour danser et se contorsionner sur le verre. Certains s’incisent la langue avec une lame de rasoir. Elle ne l’a jamais fait. « C’est bon pour les fous et les téméraires, dit-elle, péremptoire. Cela me fait peur. » En octobre, les adeptes de María Lionza viennent camper une semaine à Sorte et célèbrent le 12 la fête de la déesse. Ils choisissent un coin dans la forêt ou près du fleuve Yaracuy pour construire un autel où l’invoquer. Un homme d’âge mûr s’effondre incons­cient sur le verre brisé. « C’est une preuve d’amour pour María Lionza », explique Keyla. C’est aussi une façon de témoigner sa gratitude à la déesse pour les faveurs accordées. Le journaliste mexicain José Gil ­Olmos écrit dans l’introduction de son livre Santos populares. La fe en tiempos de crisis : « Saints populaires, saints profanes, saints non officiels, saints bandits ou saints du peuple sont quelques-uns des noms donnés à ces personnages qui, pour la plupart, ont eu une vie de martyr et ont manifesté des dons de guérison et de protection dont ils ont fait bénéficier les catégories les plus défavorisées de la société. Ces saints sont surtout vénérés par les paysans et les ouvriers pauvres, les chômeurs et les malades dépourvus de protection ­sociale, les jeunes sans perspective d’avenir ou les femmes au foyer qui peinent à subvenir aux besoins de leurs enfants, mais aussi par ceux qui n’ont eu d’autre choix que la délinquance pour subsister. C’est pour cela que les milieux les plus conservateurs les qualifient de protecteurs des bandits, des narcotrafiquants, des kidnappeurs, des violeurs et des délinquants en ­général. La résurgence de ce phénomène social et religieux dans tout le pays n’est pas le fruit du hasard. Elle traduit la crise structurelle que traverse le Mexique et l’absence de ­dirigeants, d’autorités et de partis politiques dignes de confiance. Avec cetde saints populaires et de nouvelles religions, il n’y a pas besoin d’intermédiaires. On peut communiquer directement avec ces personnages et leur demander ce que l’État mexicain a en principe le devoir d’offrir à ses citoyens : sécurité, justice, équité, éducation, santé, logement, travail et protection sociale. Ainsi, d’une certaine manière, l’État ­devrait tous les remercier parce qu’ils canalisent l’insatisfaction croissante de millions de Mexicains qui, au lieu de se tourner vers la rébellion, ont dirigé leurs pas vers les chapelles à la recherche d’un miracle pour survivre. » Les fidèles continuent de faire la queue au sanctuaire d’Alejandro Korn. En attendant, la plupart allument une bougie, touchent les statues du Gauchito et des saints, vont faire un tour à la boutique d’articles de culte. Un couple prend place dans la file après avoir acheté des rubans, des bougies et des bouteilles d’eau « Gauchito Antonio Gil ». La femme ne cesse de se caresser le ventre. Elle est enceinte de sept mois. « On était venus parce qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant, raconte l’homme. Maintenant, on revient pour le remercier. Le petit s’appellera Antonio. » La file avance. Le couple a du mal à suivre le mouvement avec toutes les bouteilles qu’ils transportent. L’eau est conditionnée en bouteilles de 3 litres étiquetées à l’effigie du Gauchito par la coopérative Exaltation de la Croix. C’est le premier produit à avoir été commercialisé par le sanctuaire. Rubén a déposé la marque Gauchito Antonio Gil avec un associé il y a une dizaine d’années. La bouteille est vendue 15 pesos, soit environ 60 centimes d’euro. Espinazo n’existe que deux fois par an, à l’occasion de l’anniversaire du Niño Fidencio, en octobre, et de sa fête, au mois de mars. Le reste du temps, c’est un village fantôme perdu dans un paysage désertique qui semble tout droit sorti du Llano en flammes, le recueil de nouvelles de Juan Rulfo. Sa gare de voyageurs est désaffectée. Seuls circulent aujourd’hui des trains de ­marchandises. Dans les années 1930, des rames bondées déversaient les ­pèlerins armés de leurs maladies et les cajitas avec leurs chapeaux à grelots et leurs gants. À présent, les enfants s’amusent à mettre des pièces de monnaie sur les rails. Au passage du train, les roues font des étincelles et les pièces s’affolent. La voie ferrée est la mémoire de ce Mexique magique qui refuse de disparaître. « Nous sommes régénérés », dit un groupe de chauffeurs de taxi qui viennent d’accomplir le rituel. Ils ont prié pour avoir de quoi manger, pour qu’aucun membre de leur famille ne tombe malade et pour ne pas se faire dévaliser à nouveau. À la tombée du jour, Keyla se soumet à un despojo dans le fleuve Yaracuy. Jesús Colmenares, un des guérisseurs les plus anciens du lieu, l’enduit d’un liquide vert à base de plantes médicinales. Pas question de révéler lesquelles, c’est un secret professionnel. Il invoque Dieu – celui des catholiques – et María Lionza. Il dit un Notre Père et adresse une prière à la « reine ». « Les religions, confie Jesús Colmenares, sont dangereuses. Surtout celle-ci, c’est pourquoi il faut la respecter d’un bout à l’autre. Ce n’est pas une ­supercherie, le contact avec l’au-delà n’est pas un jeu. » — Cet article est paru dans Late en avril 2017. Il a été traduit par Isabelle Lauze.
LE LIVRE
LE LIVRE

Santos populares. La fe en tiempos de crisis de José Gil Olmos, Grijalbo Mexique, 2017

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