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Sarkozy selon saint Badiou

D’aucuns le présentent comme le plus grand philosophe français vivant. Ce n’est pas tout à fait le sentiment que donne son pamphlet sur Sarkozy, traduit en anglais.

« Alain Badiou est sans doute le philosophe le plus important et le plus original œuvrant en France aujourd’hui », lit-on sur la fiche de présentation d’un de ses livres traduits en anglais. Lesquels font nombre : en comptant trois volumes encore annoncés pour 2009, cela fera une vingtaine au total. Après la mort de Derrida, voici donc la nouvelle icône de la « French Theory ». Son maître ouvrage, L’Être et l’Événement, paru en France en 1988, a été traduit en 2007. L’entreprise n’a pas dû être facile, car le livre est « truffé d’équations et de théorèmes pouvant effrayer l’universitaire ayant rejoint les humanités pour fuir les mathématiques », écrivait un responsable de l’hebdomadaire américain The Chronicle of Higher Education. Pour Badiou, en effet, « il n’y a pas d’autre ontologie que la mathématique effective ». Mais notre philosophe est autant un enfant de mai 1968 que de la théorie des ensembles. Il n’a pas du tout aimé que Nicolas Sarkozy déclare qu’il fallait « en finir avec mai
1968 ». Ou, au contraire, il a beaucoup aimé. Quoi qu’il en soit, il a publié ce pamphlet devenu un bestseller en France, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, désormais disponible en anglais. L’objet étant d’accès plus facile que L’Être et l’Événement, la romancière et essayiste britannique Lucy Wadham s’en est emparée. Elle livre ses impressions au New Statesman, hebdomadaire britannique jugé à gauche. Elle commence par douter de la qualité de la traduction. Serait-il possible que le texte français dise vraiment : « L’indice subjectif de cette négativité affective omniprésente est le clivage du sujet électoral » ? Eh oui, c’est bien le texte. L’une des thèses principales du livre, collage de conférences données à l’École normale supérieure, est qu’en élisant Sarkozy, les Français ont succombé à la peur, cette même peur qui leur avait fait accepter Pétain. Mais Badiou ne nomme pas sa propre peur, écrit Lucy Waldham, celle de voir s’achever pour de bon la sainte alliance qui a modelé le paysage politique français depuis 1945 : l’alliance entre les gaullistes et les communistes, fondée sur la foi dans le contrôle de l’économie par l’État, une solide protection sociale et un antiaméricanisme de bon aloi. Sarkozy, écrit Badiou, est en train d’organiser la capitulation de la France face au « modèle yankee ». Les injures à répétition proférées par le philosophe à l’égard de l’« homme aux rats », son dénigrement sans nuances de la démocratie et du vote en général, tout cela, écrit Wadham, nous donne un texte plus émotif que raisonné. La Britannique croit pouvoir déceler un « sous-texte » plus intéressant. Elle y trouve en effet l’obsession de la gloire perdue de la France, de la noblesse, du romantisme, du rationalisme, le tout pouvant expliquer son inébranlable attachement à l’« hypothèse communiste » (citations de Mao à l’appui). Curieusement, Lucy Waldham ne mentionne pas la haine vouée par Badiou à Ségolène Royal, tout aussi explicite que celle vouée au « petit agité de Neuilly ».
LE LIVRE
LE LIVRE

Le sens de Sarkozy, Verso

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