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Sebastian Barry : « Le romancier est victime de son livre »

Sebastian Barry porte en lui un cortège de voix oubliées, surgies des méandres les plus tortueux de l’histoire irlandaise. Avec ces damnés du passé, il construit une œuvre virtuose et protéiforme, habitée par le souci de donner au lecteur un « soupçon de joie ».

  Vous poursuivez avec Du côté de Canaan le portrait d’une famille inspirée de vos racines irlandaises. D’où a surgi le besoin de composer cette vaste fresque ? On ne sait jamais précisément d’où vient la nécessité d’écrire. Après avoir publié mes premiers romans et nouvelles au début des années 1980, je me suis mis à écrire des pièces de théâtre. Et il s’est trouvé que ces pièces avaient pour sujet des membres de ma famille dont la vie était, pour différentes raisons, passée sous silence – qu’ils aient mené une existence scandaleuse, commis des erreurs politiques ou bien encore appartenu à la mauvaise communauté religieuse. Lorsque j’étais enfant, je ne connaissais presque aucun représentant de ma famille élargie, qui était pourtant immense. De Cork à Galway en passant par Wicklow, le pays regorgeait littéralement de cousins, de grands-oncles et tantes… Mais aucun ne venait jamais chez nous. Ma mère, une comédienne très talentueuse, et mon père, un architecte, étaient souvent absents. Ils appartenaient à la bohème dublinoise des années 1960 et avaient conclu des œuvres existentialistes que c’en était fini non seulement de l’histoire, mais aussi de l’amour et de la famille – une posture qui était peut-être salutaire pour eux, mais qui se révéla désastreuse pour nous, les enfants. Plus tard, je pense que la perspective d’avoir à mon tour des enfants a créé chez moi un sentiment d’urgence : je manquais d’un cadre ; il allait falloir que j’invente un monde, car je ne savais pas comment construire une famille, on ne m’avait pas montré.   Ce faisant, vous avez mis en lumière un héritage familial compliqué… J’ai été élevé dans la tradition nationaliste. Sur les murs, à l’école, figuraient des portraits de révolutionnaires irlandais ; l’un de mes grands-pères avait pris part à la révolte de Pâques 1916, il s’était battu pour une Irlande libre, parlant irlandais et débarrassée de tout ce qui aurait pu rappeler la présence britannique. Mais ce qui était très troublant pour moi à l’époque, c’est que ce grand-père nationaliste était marié à une femme dont le père avait été, du temps de l’administration britannique, commissaire divisionnaire de la police de Dublin. À ce titre, il avait bénéficié avec sa famille d’un logement dans le château de Dublin, alors siège du pouvoir. Il faut savoir qu’en Irlande l’expression « castle Catholics » [« catholiques du château »] est une manière péjorative de désigner les catholiques loyalistes… On ne pouvait donc pas faire plus « castle Catholics » que ces gens, puisqu’ils vivaient dans l’enceinte même de la forteresse !   C’est ce policier qui vous a inspiré Thomas Dunne, le personnage central de votre pièce la plus célèbre : Le Régisseur de la chrétienté. Quelle est, chez lui comme chez les autres Dunne, la part du réel et celle de l’imaginaire ? Les Dunne et les McNulty – une famille qui apparaît ailleurs dans mes livres – sont les deux branches d’une lignée que je m’efforce à la fois de cartographier et d’inventer. D’un livre à l’autre, on peut retrouver les mêmes personnages dans des scènes semblables mais pas exactement similaires. De la même façon, leur date de naissance peut varier au fil des ouvrages. Ces incohérences ne me dérangent pas, je ne suis pas l’historien de mes propres livres. Je laisse mes personnages vivre leur vie de personnages.   Comment naissent-ils, ces personnages ? Enfant, j’étais particulièrement attentif aux bribes d’information que je pouvais glaner à propos de tel ou tel parent, ces choses minuscules qui me permettraient plus tard de créer cette version imaginaire de ma famille, à défaut d’en avoir une vraie. Il y avait par exemple ce grand-oncle, dont je me suis inspiré pour l’histoire de Lilly, la narratrice de mon dernier roman : de lui, je savais seulement qu’il avait été condamné à mort par l’IRA, placé sur une liste noire et contraint de quitter le pays. Je ne connaissais ni les raisons de la sentence, ni les circonst
ances exactes de sa fuite. Ces choses étaient cachées, et c’est précisément la raison pour laquelle elles m’intéressaient. L’instinct de l’enfant, comme celui du romancier, le pousse à dire ce qui est censé être tu.   Mais, dans votre cas précis, le tabou familial avait son pendant dans le silence de tout un pays... Sans doute était-ce parce que je me sentais profondément mal à l’aise dans mon pays que ces histoires m’ont travaillé lorsque j’étais jeune homme. Il m’était très difficile non pas d’en être l’héritier, mais de trouver ma place en Irlande en tant qu’Irlandais, à partir de ce qu’elles me racontaient. Le fait d’inventer une famille au fil de mes livres était aussi une façon de me forger une citoyenneté propre. Et il s’est trouvé que ces romans et pièces – en particulier Le Régisseur, qui a été créé en 1995 à Londres – ont fait écho aux attentes d’autres personnes. C’est toute la magie de la littérature.   Le moment était-il venu d’aborder certains aspects de l’histoire irlandaise ? Après la reconnaissance par Londres de l’État libre d’Irlande, en 1921, tous ceux qui avaient appartenu à l’administration britannique sont devenus des cibles potentielles. De nombreuses histoires ont été ensevelies, parce qu’il était devenu très dangereux de rappeler l’ancien régime. Certains comme Lilly se sont enfuis, en Amérique ou ailleurs ; d’autres se sont construit un passé de toutes pièces. Tout le monde s’est fait très, très silencieux. Mais maintenant que deux ou trois générations ont passé, il y a en Irlande une sorte de soif pour ces histoires. De la même façon sans doute qu’il a fallu quelques générations avant que n’émerge la mémoire de Vichy en France, l’histoire des années 1920 en Irlande a perdu sa toxicité. Et, aujourd’hui, les gens ont besoin de savoir pour eux-mêmes, en leur for intérieur, de quelle façon ils sont reliés à ce passé. D’autant que, contrairement à la France de Vichy, l’Irlande coloniale – dont l’origine remonte au XIIe siècle – a duré des centaines d’années, et que la plupart des Irlandais n’y étaient pas farouchement opposés jusqu’en 1916.   Il fallait donc crever un abcès ? Je pense qu’une forme de souffrance s’était transmise de génération en génération. Par exemple autour de la mémoire de la Première Guerre mondiale, dont j’ai fait le sujet d’un précédent roman, Un long long chemin [Joëlle Losfeld, 2006] : 200 000 Irlandais, et parmi eux de nombreux volontaires, ont rejoint les rangs de l’armée britannique. Environ 50 000 ne sont pas revenus des combats. Mais, après l’indépendance, il a fallu oublier ces soldats qui avaient combattu sous l’uniforme de l’occupant, car ils venaient contrarier le récit nationaliste ; on a oublié que durant la semaine de Pâques 1916 – la semaine même de notre grande insurrection – des centaines d’Irlandais étaient morts dans les tranchées, asphyxiés par les gaz allemands. Après guerre, le souvenir des hommes tombés au front a été entretenu partout en Europe. Pas en Irlande, pas dans le monde ambigu de l’Irlande. Et cet effacement forcé de la mémoire a créé un vide chez les descendants de ces soldats et de leurs proches, dont le chagrin a été étouffé. J’ai eu envie de raconter cette histoire pour que l’on sache ce que ces hommes avaient traversé. Afin que, si l’on choisit de les appeler des traîtres, des imbéciles, ou bien simplement de jeunes gars partis à la guerre, ce soit en connaissance de cause.   Cette démarche ne se substitue-t-elle pas à celle des historiens ? Je n’ai pas le sentiment de dire l’histoire, mais plutôt des histoires dont le but est de faire disparaître cette petite araignée sur le mur, d’apporter au lecteur un soupçon de joie inattendue. Un roman peut se substituer à ce vide que j’évoquais plus haut ; il peut rendre les gens heureux, en ce qu’il éclaire leur lien avec cette guerre lointaine et les aide ainsi à s’approprier leurs racines. Soudain ils se disent : « Oh, mais bien sûr, voilà pourquoi personne ne parlait de grand-père John ou du grand-oncle Billy… Il était à la guerre. » J’ajouterai que l’histoire et la littérature procèdent de deux logiques différentes. L’histoire se doit d’être précise, factuelle – du moins s’y efforce-t-elle. Elle est soumise à la tyrannie de l’intelligence et de l’érudition. Le roman, lui, fonctionne essentiellement sur un plan musical. Lorsqu’un thème vous préoccupe, la seule façon d’écrire à son sujet consiste à attraper la mélodie d’une phrase, puis à la connecter à la phrase suivante de façon mélodique, et ainsi de suite. En ce sens, le romancier est victime de son livre, parce qu’il doit, pour le créer, en suivre la musique. En ce qui me concerne en tout cas, j’ai davantage le sentiment d’écouter mes livres que de les écrire.   Il arrive néanmoins que vos histoires interfèrent avec le « récit nationaliste » irlandais. Comment concevez-vous le dialogue entre roman et histoire ? Je pense que tout est plus compliqué, plus merveilleusement enchevêtré que ne le prétend chaque version singulière d’un événement. L’histoire nationale nécessite un certain degré de simplification. La littérature, elle, cherche à recréer de la complexité. Elle tire sur ces fils que l’histoire et le temps ont tissés. Elle revient au panier de laine emmêlée du départ et en extrait chaque fibre pour contempler sa couleur d’origine. Cela apporte au lecteur une sorte de consolation. Non que la littérature soit une panacée, mais je pense qu’elle peut être une réelle source de réconfort.   Un critique vous a récemment reproché de ne pas vouloir porter de jugement moral sur vos personnages. Est-ce le cas ? J’ai remarqué cette façon qu’ont certains professionnels d’interroger les motifs du romancier, comme si nous avions une sorte de plan préconçu pour réécrire l’histoire. Mais pourquoi consacrerais-je ma vie à une chose si stupide ? On me reproche de ne pas juger mes personnages, mais c’est au lecteur de décider qui est digne d’honneur et qui mérite le pardon. Et, d’une certaine façon, une forme de jugement est à l’œuvre chez mes personnages eux-mêmes. Prenez par exemple Lilly. Son père était un policier au service de la Couronne ; son mari – et c’est pour cela qu’elle a dû fuir en Amérique – appartenait aux « Black and Tans », la milice probritannique la plus haïe d’Irlande, coupable de nombreux meurtres. Lilly est, en ce sens, complice de ces meurtres. Elle-même le reconnaît. Elle est contaminée par l’histoire, par ces événements profondément suspects et détestables qu’elle a traversés et qui l’ont compromise. On la voit dans le livre avec tous ses défauts, avec cette culpabilité, mais aussi avec tout ce qui fait d’elle la femme qu’elle est devenue en Amérique : l’endroit où elle vit, la façon qu’elle a d’aimer ses amis, de préparer le thé, de cuisiner des sauces, de rêver, de respirer.… Mon intuition, lorsque j’ai commencé à écrire tous ces livres, était que ces gens dont on disait tant de mal n’étaient peut-être pas les méchants de l’histoire. Et quand bien même ils l’étaient, je voulais leur rendre une identité complète, donner à voir au lecteur l’âme d’un homme ou d’une femme et pas seulement l’âme d’un être politique.   Vous assumez d’être en empathie avec vos personnages… Mon sentiment est qu’il nous faut, pour avancer, revenir serrer la main de ces gens, apaiser leur âme en quelque sorte. Je suis agnostique, je ne crois pas en un Après céleste. En revanche, je crois en un Après littéraire. Je ressens une sorte d’anxiété pour mes personnages, pour leur devenir. Et, oui, jusqu’au bout, j’essaierai de dire un mot en leur faveur, même lorsque je vois le bourreau approcher, même lorsque je vois la lame s’abattre sur leur cou. Certaines de ces personnes ont passé leur vie avec une épée au-dessus de la tête et j’essaie à ma façon, littéraire, de retenir cette épée. Car on ne peut pas se résoudre à un bain de sang pour son propre peuple.   Propos recueillis par Delphine Veaudor.
LE LIVRE
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Du côté de Canaan de Xu Zhiyuan parle de la censure, Joelle Losfeld

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