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Le secret des anguilles

D’où viennent les anguilles ? La question intrigue l’humanité depuis des siècles. Et, même si l’on suppose désormais qu’elles effectuent un long voyage jusqu’à la mer des Sargasses pour y pondre et y mourir, ces étranges créatures sont loin d’avoir livré tous leurs mystères.

Au printemps 1876, un jeune homme de 19 ans débarque à Trieste pour se consacrer à une curieuse activité. Tous les matins, à l’heure où les pêcheurs rentrent au port, il va à leur rencontre et leur achète des anguilles, d’abord par dizaines puis par centaines. Il les rapporte chez lui, les pose sur une table de dissection dans un coin de sa chambre, et, de 8 heures à midi puis de 13 heures à 18 heures – lorsqu’il termine sa journée et sort reluquer les femmes dans la rue –, il s’applique à les inciser à la ­recherche de leurs gonades. « Mes mains sont tachées par le sang blanc et rouge des animaux marins, écrit-il à un ami. Je ne vois qu’une chose quand je ferme les yeux : de la chair morte et moirée qui hante mes rêves. Et je ne pense qu’à une chose, ce sont les grandes questions, celles qui vont de pair avec les testicules et les ovaires, les questions universelles, fondamentales. »

Le jeune homme, qui se nomme Sigmund Freud, explorera plus tard ces questions « universelles, fondamentales » dans d’autres directions. Mais à Trieste, les bras couverts de vase jusqu’aux coudes, il espère être le premier à découvrir ce que les hommes de science cherchent en vain depuis des millénaires : les testicules de l’anguille. Les observer permettrait de résoudre une grande énigme sur laquelle ont achoppé Aristote et ses innombrables successeurs tout au long de l’histoire des sciences naturelles : comment naissent les anguilles ?

Le XIXe siècle a produit avec Darwin et Mendel, Pasteur et Mendeleïev le sentiment que les scientifiques (un terme forgé dans les années 1830) étaient enfin en mesure de résoudre les grandes énigmes de la nature. Des questions qui hantaient l’humanité depuis des siècles – d’où vient la vie, de quoi elle est faite, comment elle évolue, pourquoi elle se termine – trouvaient désormais une explication. Deux ans avant l’arrivée de Freud à Trieste, le biologiste allemand Max Schultze observe sur son lit de mort, avec peut-être un brin de mélancolie, qu’il quitte un monde où « toutes les questions importantes […] ont été résolues ». Toutes, « sauf la question de l’anguille ».

Quoi de plus banal pourtant qu’une anguille ? Il n’y a pas si longtemps, l’anguille européenne, ou anguille commune (Anguilla anguilla), était un mets prisé. En Suède, on la consommait ­fumée, mijotée dans de la bière ou sautée dans du beurre ; en Italie, on la cuisinait à la tomate ; en Angleterre, on la préparait en gelée ou on en faisait une brouillade de civelles [elver cake]. C’était un aliment simple et abondant, apprécié par les personnes des classes populaires, comme cette ménagère évoquée dans Le Roi Lear qui les met vivantes dans la pâte de ses tourtes.

On pêchait l’anguille dans les ruisseaux, les rivières, les lacs, les mers. Mais aussi, de manière inexplicable, dans des étangs qui s’asséchaient et se remplissaient chaque année et ne communiquaient avec aucun cours d’eau. Et on ne pouvait manquer de remarquer que ces animaux semblaient n’avoir ni ovaires, ni testicules, ni œufs, ni laitance. Personne ne les avait jamais vus se reproduire, et parfois ils semblaient sortir tout droit de la terre. « Puisque les anguilles échappent à l’entendement, efforçons-nous de percer leur mystère », écrit le journaliste suédois Patrik ­Svensson dans ­Ålevangeliet, l’ouvrage singulier et fascinant qu’il a consacré à un animal qui l’est tout autant.

Les Égyptiens de l’Antiquité étaient persuadés que les anguilles naissaient au contact des rayons du soleil avec le Nil. Aristote décrétait qu’elles étaient générées spontanément par le limon et l’eau de pluie. Pline l’Ancien affirmait qu’elles se reproduisaient en se frottant contre les rochers, les lambeaux de leur peau engendrant de nouvelles anguilles. Encore dans les années 1860, un auteur écossais adhérait à une vieille croyance qui voulait qu’elles commencent leur vie comme scarabées. « Certains pensaient que les anguilles naissaient de l’écume de la mer ou des rayons du soleil tombant sur la rosée qui recouvrait les berges des lacs et des rivières au printemps, écrit Svensson. Dans l’Angleterre rurale, où la pêche à l’anguille était très répandue, la plupart des gens étaient convaincus que les anguilles naissaient lorsque des crins de cheval tombaient dans l’eau. »

Il a fallu longtemps pour que les connaissances progressent, et la réalité s’est avérée plus étrange que la fiction. Des observateurs attentifs découvrent que ce que l’on a longtemps pris pour des animaux différents appartiennent en fait à la même espèce. L’anguille est un être de métamorphose, qui change quatre fois d’apparence au cours de son existence : une minuscule larve transparente aux yeux globuleux appelée leptocéphale, qui traverse l’océan Atlantique jusqu’aux côtes européennes ; une civelle translucide de quelques centimètres, qui remonte les estuaires et gagne les eaux douces ; une anguille jaune-brun qui peut ramper sur la terre ferme, hiberner dans la vase jusqu’à ce qu’on l’oublie et vivre tranquillement pendant un demi-­siècle sans bouger de là ; et, enfin, une anguille argentée, un muscle long et puissant qui va dévaler les cours d’eau pour retourner dans l’océan. Lors de cette dernière métamorphose, son tube digestif s’atrophie – elle va parcourir des milliers de kilomètres sur ses seules réserves de graisse –, et ses organes ­reproducteurs se développent pour la première fois. Personne ne parvenait à les trouver chez l’anguille d’Europe pour la simple raison qu’ils n’étaient pas encore formés.

Plus on en apprenait sur l’anguille, toutefois, plus le mystère s’épaississait. « Nous savons donc que les anguilles adultes disparaissent de notre vue pour partir dans la mer, et que la mer nous envoie en retour une multitude de civelles, écrivait le biologiste danois ­Johannes Schmidt (1877-1933). Mais où sont donc parties ces anguilles adultes, et d’où sont venues les civelles ? » Ces questions obsédaient Schmidt au point que, en 1904, il quitta sa famille à Copenhague pour écumer les mers à la recherche d’anguilles à leur stade le plus précoce. Pendant sept ans, il sil­lonna les côtes européennes mais ne trouva que des larves de grande taille. Les trois années suivantes, il étendit son rayon d’action en mettant à contribution des flottes de pêche qui opéraient dans l’Atlantique Nord et en poussant vers l’ouest et le sud à bord de sa goélette. Filet après filet, il cartographia l’océan en fonction du nombre et de la taille des larves, jusqu’à ce que les plus petites le conduisent à leur point de naissance. Ce fut une entreprise laborieuse, rendue encore plus compliquée par un naufrage et une guerre mondiale. Finalement, au bout de dix-neuf ans, Schmidt fit état de ses découvertes : « À défaut de pouvoir dire le temps qu’il leur faut pour l’atteindre, nous connaissons désormais leur destination : il s’agit d’une zone située dans l’ouest de l’Atlantique, au nord-est et au nord des Antilles. C’est là que se trouve la zone de frai de l’anguille. »

Schmidt était parvenu à localiser l’origine des anguilles dans la mer des Sargasses, sorte de forêt d’algues bordée non pas par des terres mais par de grands courants marins. (C’est là aussi que se reproduit l’anguille d’Amérique, et on ne sait toujours pas comment les larves, toutes rassemblées mais génétiquement distinctes, savent vers quel continent se diriger. L’anguille japonaise a ses propres aires de ponte dans le Pacifique, et une autre célèbre anguille d’eau douce, l’anguille électrique d’Amérique du Sud, n’appartient pas à la famille des anguillidés.) La découverte de ­Schmidt apportait ainsi une réponse à la « question de l’anguille », et, au cours du XXe siècle, personne n’est parvenu à la remettre en cause. L’anguille d’Europe se reproduit dans la mer des Sargasses : voilà ce que dit officiellement la science à ce jour. Mais de nombreuses zones d’ombre subsistent sur cette mer et sur l’animal qui y naît.

Depuis les campagnes de Schmidt, beaucoup d’autres expéditions scientifiques ont été menées, dotées d’instruments de plus en plus perfectionnés. À chaque fois, les chercheurs ont capturé de nombreuses larves. Mais, lors d’une expédition où 7 000 œufs avaient été collectés et analysés, aucun ne s’est avéré provenir d’une anguille. Les chercheurs ont eu recours à toutes sortes de techniques : ils ont posé des balises sur des anguilles argentées afin de suivre leur migration, ils ont utilisé des hormones pour mettre les femelles en chaleur, les ont transportées jusqu’aux aires de reproduction et les ont attachées à des bouées pour utiliser leurs phéromones comme appâts. Ils ont placé des micros dans l’eau, ouvert le ventre des prédateurs. Et pourtant, à ce jour, aucune ponte ni aucune anguille adulte, vivante ou morte, n’ont été observées dans la mer des Sargasses.

Quand Svensson était enfant, son père, terrassier, l’emmenait souvent au bord d’un ruisseau qui passait devant la maison où il avait grandi. À la ­tombée de la nuit, ils montaient leurs lignes, les appâtaient et les lançaient dans le ­courant avant de rentrer chez eux. Le lendemain à l’aube, ils ­allaient relever les lignes et ramenaient des ­anguilles jaunes qui étaient préparées en friture ou au court-bouillon. (Son père en raffolait, mais Svensson trouvait ça écœurant – ce qu’il aimait, c’était pêcher et passer du temps avec lui.) Il décrit son père comme un homme réfléchi, « fasciné par toutes les formes étranges et merveilleuses que pouvait prendre la vie » et, surtout, par la singularité des anguilles : « “Elles sont bizarres, ces anguilles”, ­disait papa. Et il disait toujours cela avec délectation. Comme si ce mystère lui faisait du bien. Comme s’il comblait une sorte de vide en lui. »

Une fois, ils testèrent une vieille technique de pêche suédoise qui consiste à enfiler des vers sur un fil et à les enrouler pour former « une pelote gluante et puante de vase et de sécrétions ». Pour attraper les appâts nécessaires, le père de Svensson avait attaché des câbles électriques aux dents d’une fourche qu’il avait plantée dans une pelouse fraîchement arrosée. La décharge avait fait sortir de terre des vers paniqués qui se tortillaient à la surface. Grâce à la pelote de vers, ils attrapèrent anguille sur anguille, plus que jamais auparavant. Mais ils ne renouvelèrent pas l’expérience. Avec cette technique, il n’y avait pas d’effort, pas de mystère, pas de hasard, pas de solennité. « Cela ne correspondait pas à ce que nous voulions que soit l’anguille, écrit Svensson. Peut-être nous étions-nous approchés un peu trop de son mystère. »

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L’ouvrage de Svensson est, comme son sujet, une drôle de bête, un ­transformiste qui passe d’un univers à un autre. C’est à la fois un livre d’histoire naturelle et un récit autobiographique centré sur la relation père-fils. C’est aussi une incursion dans la littérature, les croyances et les coutumes, et une réflexion sur ce que cela signifie de vivre dans un monde truffé de questions auxquelles on ne peut pas toujours ­répondre.

L’anguille, observe l’auteur en guise d’entrée en matière, « échappe aux critères habituels de compréhension du monde ». L’auteur a vu des anguilles qui avaient l’air mortes mais ne l’étaient pas, et d’autres qui l’étaient vraiment – coupées en tronçons et saisies dans du beurre – mais qui bougeaient ­encore. « Pour l’anguille, la mort semble une notion toute relative », écrit-il. Il a ­appris que la dernière métamorphose de l’animal, celle qui aboutit à la fois à sa mort et à la naissance de la géné­ration suivante, ne se produit pas un âge précis. Les anguilles peuvent retour­ner à la mer aussi bien au bout de huit ans passés à l’intérieur des terres que de soixante, ou bien ne ­jamais migrer. Quand elles se déplacent en groupe dans l’océan, elles en sont au même stade de leur cycle biologique mais n’ont pas forcément le même âge. ­Patrik Svensson trouve cela fascinant : « Comment cette bestiole perçoit-elle le temps ? » s’interroge-t-il.

La grand-mère de Svensson croyait à la fois en Dieu et aux elfes. Son père n’était pas croyant et Svensson ne l’est pas non plus ; leur scepticisme n’était pris en défaut « que quand il s’agissait de l’anguille ». Son père a été atteint d’un cancer, probablement dû aux années qu’il avait passées à inhaler les vapeurs de goudron. Au cours des étés précédant le diagnostic, Svensson lui a souvent rendu visite. « On buvait un café et on parlait des anguilles que nous avions pêchées ensemble et de celles qui nous avaient échappé. Et de pas grand-chose d’autre », se souvient-il.

Tandis que son père déclinait, ­­Svensson s’est mis à réfléchir aux mystères du temps et de l’existence, à la frontière poreuse entre la vie et la mort. Il s’est plongé dans les livres de la biologiste marine américaine Rachel Carson, qui possédait un aquarium d’anguilles dans son bureau et avait raconté dans son premier ouvrage, Under the Sea-Wind 1 (paru en 1941), l’histoire d’Anguilla, une anguille américaine qui vivait dans la douce chaleur de la vase d’un étang « loin de tout ce qui pouvait rappeler la mer » qu’elle avait connue dans un de ses états précédents. Pourtant, un jour, un instinct la poussa à quitter sa vie ­actuelle, son moi actuel, pour se transformer et se frayer un chemin dans « les eaux froides, déterminée et inexorable comme le temps lui-même », vers un ­endroit où personne ne pourrait la suivre. Car « personne ne peut suivre la trace des anguilles », écrit Carson.

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), une instance chargée d’évaluer l’état des espèces animales et végétales dans le monde, a éprouvé, comme on pouvait s’y attendre, quelques difficultés avec les anguilles. Idéalement, pour déterminer la situation de l’espèce, l’organisation a ­besoin de connaître le nombre d’« anguilles adultes dans leurs zones de frai ». Autant chercher à savoir combien d’anges peuvent danser sur la tête d’une épingle. Puisqu’il fallait bien trouver une solution, l’UICN comptabilise plutôt les alevins qui arrivent en Europe chaque printemps.

On estime aujourd’hui la population d’anguilles à 5 % de ce qu’elle était dans les années 1970. L’espèce, autrefois si commune, est classée en danger critique d’extinction, le dernier stade avant sa disparition pure et simple (la catégorie « éteint à l’état sauvage » ne s’applique pas vraiment aux anguilles, car personne n’a jamais réussi à les faire se reproduire en captivité). « La question de l’anguille, écrit Patrik Svensson, se pose aujourd’hui dans ces termes : pourquoi disparaît-elle ? »

Les raisons sont multiples : les mala­dies transmises par un ver parasite ; la multiplication des barrages et des écluses ; la surpêche ; le réchauffement climatique modifiant les courants océaniques qui les portent lors de leurs migra­tions. Mais il peut y en avoir d’autres, et les scientifiques se démènent pour les trouver – une quête que Svensson soutient, évidemment, même s’il la juge quelque peu tragique. « Ceux d’entre nous qui cherchent à protéger l’anguille afin de préserver une part de mystère dans notre monde rationnel seront à tous les coups perdants, estime-t-il. Si l’on veut empêcher l’anguille de s’éteindre, on ne peut plus se permettre le luxe de la laisser rester une énigme. »

Il en va ainsi en cette ère d’extinctions. Avec la disparition d’un organisme vivant disparaît aussi la possibilité d’en savoir davantage sur lui et tout ce que nous investissons en lui. Perdre l’anguille serait une tragédie ; perdre la question de l’anguille en serait une autre.

— Brooke Jarvis est une journaliste américaine. Elle travaille pour plusieurs magazines, notamment The New Yorker, The New York Times Magazine et GQ.

— Cet article est paru dans The New Yorker le 25 mai 2020. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Le livre a été traduit en 1952 sous le titre La Vie de l’océan. Il n’a pas été réédité depuis.

LE LIVRE
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Ålevangeliet: berättelsen om världens mest gåtfulla fisk de Patrik Svensson, Albert Bonnier, 2019

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