Les sorcières brûlées vives à la Renaissance
par Robert Bartlett

Les sorcières brûlées vives à la Renaissance

Dans l’Europe de la Renaissance, plus de 50 000 personnes furent accusées de sorcellerie et brûlées vives. Comment expliquer que,
à l’heure de la rationalité triomphante, des juges instruits aient pu voir la main du démon dans des rites et des croyances paysannes ?

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Robert Bartlett

© Fototeca/Leemage

Des condamnées attendent leur tour pour être pendues. À droite, le chasseur de sorcières reçoit son dû. Gravure du « Traité sur les lois et coutumes de l’Écosse » de sir George Mackenzie (1678).

Plus de 50 000 personnes furent exécutées pour sorcellerie entre 1500 et 1700, et autant, jugées pour le même motif, furent acquittées ou décédèrent avant la fin de leur procès. Cela s’est produit non pas pendant les « âges obscurs » (1) ou au cours des siècles réputés superstitieux du Moyen Âge, mais aux XVIe et XVIIe siècles, à l’époque de la Renaissance, de la Réforme et de la révolution scientifique. Ce sujet a naturellement un aspect dramatique et théâtral, et des films comme Les Diables, de Ken ­Russell, ou des pièces de théâtre comme Les Sorcières de Salem, d’Arthur Miller, ont familiarisé le grand public avec le processus et les images de la chasse aux sorcières des débuts de l’ère moderne. Ces dernières décennies, les historiens ont prêté une attention toute parti­culière à la persécution de la sorcellerie. Après les années 1960, on a assisté à un regain d’intérêt pour ce qui touche au peuple, aux opprimés et aux ­marginaux, et il s’est constitué un vaste et impressionnant corpus d’études ­visant à comprendre cet aspect terrifiant de l’histoire européenne. Le point de départ de tous ces travaux est la masse de minutes de procès conservée dans les archives de toutes les régions, de l’Écosse à la Sicile. Qui veut étudier la sorcellerie européenne doit d’abord étudier les tribunaux. Les tentatives d’explication des persécutions pour sorcellerie du passé ont emprunté deux voies complémentaires : les motivations des accusateurs et la mentalité des juges. La plupart des ­procès en sorcellerie partaient de poursuites engagées par des plaignants qui imputaient leur perte de virilité, ou encore la maladie qui frappait leur ­bétail ou leurs enfants, aux agissements d’un voisin malveillant s’appuyant sur des puissances surnaturelles maléfiques. Une façon de décrypter la sorcellerie est donc d’étudier qui accusait qui, d’analyser les répartitions par classe sociale, sexe et âge, et de relier les accu­sations de ­sorcellerie aux tensions et aux contraintes sociales du début de la période moderne. L’ouvrage de Keith Thomas, Religion and the Decline of Magic, publié en 1971, illustre parfaitement cette approche. L’historien britannique établit la preuve de l’existence de la sorcellerie en Angle­terre et conclut que « les accusations de sorcellerie étaient un moyen d’exprimer une animosité profonde de façon acceptable ». Les accusateurs, selon lui, tentaient de se libérer de la culpabilité ou de la honte qu’ils ressentaient d’avoir manqué à leurs devoirs traditionnels de voisinage ou de charité. La personne à qui ils avaient refusé la charité devenait une sorcière. De fait, la proportion de femmes pauvres et âgées – habituellement bénéficiaires (et demandeuses) de charité – est extrêmement élevée chez les personnes accusées de sorcellerie. Une autre façon de décrypter les procès de la grande chasse aux sorcières européenne est de se concentrer sur les croyances et les attentes des juges et des inquisiteurs qui les instruisaient. Ces hommes étaient souvent des lettrés. Dans l’Europe catholique, il pouvait s’agir de moines formés à l’université ; dans les pays catholiques comme dans les pays protestants, de gentilshommes ayant étudié le droit et d’ecclésiastiques possédant des connaissances théologiques. Ils arrivaient au tribunal avec ce bagage, qui comprenait un ensemble de croyances sur le diable et ses disciples. Ils savaient qu’il y avait un Prince des ténèbres, seigneur de ce monde, et qu’il était aussi séduisant que puissant. Dès lors, il était concevable que des personnes malveillantes ou malavisées puissent conclure une alliance avec Satan et ses démons. À mesure qu’ils perfectionnaient leur science démonologique, les membres de l’intelligentsia européenne précisaient comment les sorcières concluaient leur pacte, quels pouvoirs elles recevaient et comment on pouvait les reconnaître. Apparut ainsi toute une littérature composée d’études diaboliques et de traités de sorcellerie. Parmi les plus connus, citons Le Marteau des sorcières, des dominicains et ­inquisiteurs allemands Henry Institoris et Jacques Sprenger (2), et Daemonologie (1603), de Jacques VI d’Écosse, devenu Jacques Ier d’Angleterre.   « Là où il n’y a pas de torture, il n’y a guère de sorcellerie » La mentalité des juges est un élément important car ces derniers ne se contentaient pas de passer au crible les preuves qu’on leur soumettait. Ils pouvaient poser des questions biaisées à l’accusé et aux témoins, faire des suggestions sur la base de leurs propres croyances sur le diable et ses pompes, et employer la torture afin d’obtenir les réponses qu’ils attendaient. « Là où il n’y a pas de torture, il n’y a guère de sorcellerie », soutenait un célèbre historien du droit. Un document unique et émouvant parvenu jusqu’à nous, qui fut rédigé à Bamberg, en Bavière, en 1628, montre exactement comment la torture fabriquait des sorciers. Le bourgmestre de la ville, Johannes Junius, accusé de sorcellerie, fut torturé jusqu’à ce qu’il passe aux aveux. Il réussit à faire sortir clandestinement de prison une lettre d’adieu adressée à sa fille. Sa missive commence ainsi : « Mille et un souhaits de bonne nuit, Veronica, ma fille tant aimée », et poursuit : « Innocent j’ai été jeté en prison, innocent j’ai été tor­turé, innocent je vais à la mort. Car quiconque entre dans la prison des sorciers doit devenir un sorcier ou être torturé jusqu’à ce qu’il invente quelque chose à confesser… » Les historiens s’accordent actuellement à penser qu’il existait dans les villages européens de la fin du Moyen Âge une tradition pluriséculaire de sorcellerie paysanne, visant à nuire à ses voisins en jetant des sorts ou ayant recours à la magie liée aux images. Cela donnait parfois – rarement, cependant – lieu à des procès entre les parties. Au XVe siècle se produit un changement majeur, car cette magie néfaste est totalement réinterprétée par la tradition démonologique érudite, qui considérait les sorciers comme une secte sous l’emprise de ­Satan dont les membres se retrouvaient lors d’assemblées nocturnes ­perverses, ou sabbats, pour vénérer leur divinité maléfique. Une telle secte constituait évidemment une menace pour la société dans son ensemble. Associer les nouvelles idées de secte et de sabbat à la sorcellerie locale revenait à exposer du phosphore à l’air. La magie rurale traditionnelle fut diabolisée, et l’on se mit à pourchasser et à brûler en masse ceux qu’on accusait de sorcellerie.   La plupart des historiens eux doutent de l’existence des sorcières Les historiens et autres chercheurs qui expliquent ainsi la chasse aux sorcières se concentrent non sur la sorcellerie mais sur les poursuites engagées pour ce motif. À leurs yeux, c’est la chasse qu’il convient d’expliquer, non la proie. De fait, la plupart d’entre eux doutent de l’existence même des proies, si l’on entend par là les membres ­actifs d’une secte de sorcières et non de vieilles femmes en colère marmonnant des sorts. La bande de sorcières, avec ses assem­blées rituelles et ses vols nocturnes, existait dans l’esprit des inquisiteurs et des tortionnaires, pas dans les villages de l’Europe du début de l’époque ­moderne. Mais, au-delà des aveux insensés extorqués par des juges tyranniques et l’empressement désespéré des victimes à dire n’importe quoi pour calmer leurs tortionnaires, n’existait-il pas véritablement des rituels secrets dans le monde paysan d’autrefois ? Hommes et femmes ne se retrouvaient-ils pas dans des assemblées nocturnes extatiques ? L’historien qui a répondu le plus résolument « oui » à ces questions est Carlo Ginzburg, qui fut professeur à Bologne avant d’enseigner à l’Université de Cali­fornie à Los Angeles. En 1966, il ­publie une étude remarquable, Les Batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires en Frioul, XVIe-XVIIe siècles (3), qui se fonde sur les archives de l’Inquisition dans le Frioul, en Italie du Nord, et révèle l’existence, autour de 1600, d’un groupe de personnes qui soutenaient que leur esprit quittait régulièrement leur corps pour aller livrer…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire