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Souriez, vous êtes filmés !

Et c’est tant mieux ! Certes, les gouvernements disposent d’outils de contrôle de plus en plus sophistiqués. Mais, à l’ère du téléphone portable et de WikiLeaks, les surveillés se retournent contre leurs surveillants. Convertis au culte de la transparence, les citoyens utilisent eux aussi la technologie. Au service de la liberté et de la moralité.


En 1787, le philosophe Jeremy Bentham proposa de construire un « panoptique », un bâtiment circulaire composé de cellules adossées aux murs d’enceinte et une tour de guet centrale, la « loge du gardien », permettant, grâce à un système de stores et de cloisons, d’observer toutes les geôles sans que personne ne sache à un instant quelconque s’il était effectivement surveillé. Bentham estimait que ce modèle architectural convenait particulièrement aux prisons mais qu’il pouvait aussi être appliqué aux usines, aux hôpitaux, aux asiles psychiatriques et aux écoles. Non seulement il permettrait d’observer les prisonniers, les ouvriers, les malades, les fous et les élèves, mais également – si le responsable se rendait dans la zone de guet – les gardiens, les contremaîtres, les personnels soignants et enseignants. L’adoption progressive de ce « principe d’inspection » finirait par créer « un nouvel ordre des choses », prédisait Bentham, en créant un monde où l’on verrait « la morale réformée, la santé préservée, l’industrie revigorée, l’instruction répandue, les charges publiques allégées, l’économie fortifiée ». Le panoptique moderne n’est pas un bâtiment et n’a pas besoin d’une présence réelle menaçante pour être efficace. Les avancées technologiques ont facilité la collecte, l’archivage et la diffusion de données concernant les individus, les entreprises et même l’administration. Avec les circuits de vidéosurveillance et les caméras numériques désormais connectés à Internet, nous avons les moyens d’appliquer le principe d’inspection de Bentham à bien plus grande échelle. Qui plus est, nous avons contribué à construire ce nouveau panoptique, en lui cédant une mine de données personnelles. Nous bloguons, tweetons et communiquons tout ce que nous sommes en train de faire, de penser et d’éprouver. Nous signalons à nos amis et relations, voire à des étrangers, l’endroit où ils peuvent nous trouver à tout moment. Nous bradons notre intimité en échange des agréments de la vie moderne, livrons à des entreprises les détails de notre situation financière et de nos dépenses, qui leur serviront ensuite à nous prendre pour cibles de leurs campagnes publicitaires et analyser nos habitudes de consommation [lire notre dossier « 500 millions d’amis », Books, n° 16, octobre 2010, p. 23-45]. Et c’est sans compter les informations collectées sans notre consentement. Depuis 2001, le nombre d’organisations gouvernementales américaines occupées à espionner les citoyens des États-Unis, sur le territoire ou à l’étranger, augmente à toute allure. La NSA intercepte chaque jour 1,7 milliard de courriels, appels téléphoniques, SMS et autres communications. Ce système héberge des données sur des milliers d’Américains, dont la plupart ne sont soupçonnés d’aucun méfait. Encore récemment, quand un agent de la circulation interpellait un conducteur, il devait contacter par radio le poste de police et attendre que quelqu’un vérifie le dossier. À présent, un petit appareil portable lui fournit sur-le-champ le numéro de sécurité sociale de l’individu, son permis de conduire, une liste de ses principales infractions, et même des photos. Le FBI peut aussi comparer vos empreintes avec les quelque 96 millions qui figurent dans ses archives numériques [lire « La surveillance en France », p. 26]. Pourtant, les surveillés se sont d’une certaine manière retournés contre leurs surveillants, en se servant d’organisations comme WikiLeaks qui, selon son fondateur Julian Assange, a diffusé plus de documents confidentiels que tous les autres médias du monde réunis. Quand Assange livra au Guardian 250 000 télégrammes diplomatiques, il les avait copiés sur une clé USB pas plus grosse que son petit doigt. Toutes les tentatives pour fermer le site WikiLeaks furent vaines, parce les fichiers sont reproduits sur des centaines d’autres [lire « Faut-il avoir peur de Wikileaks ? », Books, n° 17, novembre 2010, p. 77-86]. Et l’organisation n’est pas la seule à révéler des informations secrètes. Une multitude de groupes sont capables de sortir des affaires dans l’anonymat le plus complet. Les États, les entreprises et autres organisations soucieuses de protéger leurs données confidentielles tenteront de renforcer leurs systèmes de sécurité, mais elles devront aussi s’attendre parfois à voir échouer leurs stratégies de protection. La perfection de la démocratie Les nouvelles technologies ont permis une plus grande transparence, mais cette transparence est-elle à notre avantage ? Pour ceux qui considèrent le respect de la vie privée comme un droit inaliénable, la culture moderne de la surveillance vise à contrôler les comportements et à museler les opposants [lire « La vie privée a-t-elle un avenir ? », p. 25]. Mais, de la même manière qu’il place sous surveillance notre vie privée, le principe d’inspection, s’il était universellement appliqué, pourrait aussi se révéler la perfection de la démocratie, le moyen de savoir ce que font réellement ceux qui nous gouvernent, de garder un œil vigilant sur les abus des entreprises, de protéger nos libertés individuelles. En d’autres termes, cette technologie va-t-elle devenir une forme de tyrannie, ou va-t-elle nous délivrer de la tyrannie ? Va-t-elle mettre un terme à la démocratie ou la renforcer ? Les normes établissant ce que nous voulons tenir secret et ce que nous voulons rendre public ne cessent d’évoluer. Au fil de l’histoire occidentale, le désir d’intimité s’est accru, peut-être comme symbole de rang social, puisqu’un paysan pauvre ne pouvait s’offrir une maison avec des chambres individuelles. Les Américains nantis d’aujourd’hui affichent leur rang non seulement en disposant d’une chambre pour chaque membre de la famille, plus une pour les invités, mais aussi d’une salle de bains pour chaque chambre, plus une pour les invités, ce qui évite d’exhiber les effets personnels de la famille. Il n’en a pas toujours été ainsi. Une estampe japonaise du XVIIe siècle montre un couple en train de faire l’amour pendant que sa fille agenouillée sur le sol s’exerce à la calligraphie. Les habitants de Tikopia, une île de Polynésie, « aiment dormir côte à côte serrés les uns contre les autres, auprès de leurs enfants ou leurs parents ou leurs frères et sœurs, sans distinction d’âge ni de sexe », écrit l’anthropologue Dorothy Lee dans Valuing the Self. Les Gebusis de Nouvelle-Guinée vivent dans des cases communes et passent pour « éviter la solitude », montrant même de la réticence à regarder des photos où ils sont seuls. Selon certaines normes sociales, plus une pratique est répandue, moins elle est dangereuse pour un individu donné. Les premières femmes à porter des robes au-dessus du genou ont attiré des regards désapprobateurs et peut-être des attentions sexuelles non désirées ; mais dès lors qu’elles furent nombreuses à montrer leurs jambes, le péril diminua. Il en va de même pour l’intimité : quand des millions de gens sont prêts à faire circuler des informations personnelles, les risques qu’ils encourent individuellement s’amenuisent. Et cette transgression collective et à grande échelle de l’intimité a d’autres avantages, comme l’ont montré les dizaines de milliers d’Égyptiens qui se sont affichés comme fans de la page Facebook « Nous sommes tous Khaled Said », nom d’un jeune homme tabassé à mort par la police d’Alexandrie. Cette page est devenue le QG en ligne des manifestants qui ont renversé le président Hosni Moubarak. Que Facebook et d’autres soient le miroir ou le moteur de l’évolution des normes sociales en matière d’intimité, le fait que le site compte aujourd’hui 900 millions d’usagers signifie que l’avantage d’être connecté, de partager des informations, d’étoffer son réseau, de faire son autopromotion, de flirter, de crâner, contrebalance largement à leurs yeux les atteintes à la vie privée que cela entraîne [lire l’encadré ci-dessous]. C’est quand cette perte ne relève pas d’un choix que les questions difficiles apparaissent. Le panoptique de Bentham est devenu un symbole d’intrusion totalitaire. Michel Foucault l’a décrit comme la « perfection du pouvoir ». Nous savons tous que la police peut obtenir les enregistrements de conversations téléphoniques quand elle cherche des preuves de complicité dans un crime, mais la plupart d’entre nous seraient surpris par la fréquence de telles requêtes. Verizon, le premier opérateur américain, reçoit à lui seul 90 000 demandes par an. Le renfo
rcement récent des mesures de surveillance a engendré des abus. Un cas évident est celui de Brandon Mayfield, un avocat de l’Oregon converti à l’islam, incarcéré sur une suspicion de complicité dans les attentats de Madrid en 2004. Après son incarcération, Mayfield a porté plainte contre l’État et conduit un juge fédéral à déclarer inconstitutionnelles les dispositions du Patriot Act que le FBI avait invoquées pour enquêter sur lui. Mais, comme dans la plupart des cas d’abus de pouvoir de ce genre, la cause du problème n’est pas tant dans les moyens d’investigation accordés à l’État que dans l’interprétation erronée faite par l’administration des faits découverts, et dans le caractère arbitraire des détentions qui en résultent. Si ces mêmes pouvoirs étaient utilisés pour déjouer un nouveau 11-Septembre, la majorité des Américains approuveraient sans aucun doute. Il existe toujours un risque de mésusage des données collectées – par un régime cherchant à faire taire l’opposition, par une entreprise cherchant à tirer profit d’une connaissance plus précise de ses clients potentiels. L’étendue et la sophistication technologique de cette collecte de données permettent aux autorités d’intercepter et d’archiver infiniment plus d’informations que n’ont jamais pu le faire les polices secrètes des États les plus totalitaires du passé. Et le grand nombre de personnes ayant accès à des données confidentielles accroît le risque de dérive (1). Comme pour toute activité humaine à grande échelle impliquant un certain nombre de personnes, il y aura toujours quelqu’un pour céder à la malhonnêteté ou à la malveillance. C’est l’un des inconvénients du phénomène, mais il pourrait bien être compensé par ses avantages. Nul ne sait combien de complots terroristes ont été déjoués grâce au recueil massif d’informations personnelles (2). Nous savons encore moins combien d’Américains soupçonnés de terrorisme n’ont pas été arrêtés, parce que le renforcement de la collecte de données autorisé par le Patriot Act a permis de convaincre les enquêteurs de leur innocence. Le niveau de répression exercé par un État n’est pas proportionnel aux méthodes qu’il emploie pour obtenir des informations sur les citoyens ni à la somme des renseignements qu’il a engrangés. Quand un régime veut harceler ses adversaires ou étouffer l’opposition, il trouve toujours les moyens de le faire, avec ou sans données électroniques. L’administration Nixon utilisait les contrôles fiscaux pour harceler les personnes figurant sur sa « liste d’ennemis ». Un traitement relativement bénin comparé à la façon dont on traitait lesdits « ennemis » pendant les sales guerres d’Argentine, du Guatemala et du Chili, ou aux méthodes de la Stasi en Allemagne de l’Est. Ces gouvernements répressifs ont fait « disparaître » des dizaines de milliers de dissidents, et ils prenaient pour cible leurs adversaires avec des procédures de collecte, d’archivage et de tri d’informations qui nous semblent aujourd’hui affreusement laborieuses. Si de tels abus sont rares aux États-Unis, ce n’est pas parce que nous avons su empêcher l’État de numériser les données personnelles. Le seul mode de prévention efficace, c’est la mobilisation de citoyens vigilants et bien informés, animés par un sens profond du juste et de l’injuste, soucieux de préserver un État démocratique, ouvert, équitable et respectueux de la loi. Les innovations technologiques utilisées par les gouvernements et les entreprises pour contrôler les citoyens doivent aussi être utilisées pour assurer le contrôle desdits gouvernements et entreprises. L’une des premières victoires de cette veille citoyenne fut remportée en 1991, quand George Holliday filma des agents de la police de Los Angeles en train de tabasser Rodney King. Sans sa vidéo, cette énième agression contre un Noir serait passée inaperçue. Au lieu de quoi le racisme et la violence dans les commissariats devinrent un sujet de débat national, deux gradés furent envoyés en prison, et King reçut 3,8 millions de dollars à titre de dommages et intérêts. Depuis, une quantité invraisemblable de crimes et d’injustices ont été filmés et photographiés, souvent par des téléphones portables. La surveillance inverse – ou « sous-veillance », selon l’expression de Steve Mann, un professeur d’ingénierie informatique qui recommande d’avoir toujours sur soi du matériel de prise de vue – est devenue une manière efficace d’informer le monde de tout abus de pouvoir. Secrets d’état Nous avons pu observer une fois de plus les bienfaits de la « sous-veillance » en 2011 au Moyen-Orient, où la diffusion de milliers de télégrammes diplomatiques par WikiLeaks a favorisé les soulèvements de Tunisie et d’Égypte, ainsi que les mouvements de protestation qui ont gagné les pays voisins. Pourtant, la plupart des gouvernants ont condamné avec vigueur la divulgation de secrets d’État. Hillary Clinton a déclaré que les révélations de WikiLeaks, portaient « atteinte au bon fonctionnement d’un gouvernement responsable ». En février 2011, elle est allée plus loin, affirmant que le site avait mis en danger les militants des droits de l’homme en contact avec des diplomates américains, et elle a rejeté l’idée qu’un gouvernement doive agir en toute transparence. À titre de contre-exemple, elle a cité les efforts faits par les États-Unis pour sécuriser le matériel nucléaire présent dans les pays de l’ancien pacte de Varsovie. Sur ce point, a-t-elle soutenu, la confidentialité est indispensable si on ne veut pas faciliter la tâche des terroristes et des criminels désireux de s’en emparer. Hillary Clinton a raison, ce n’est pas une bonne idée de rendre publique la localisation d’équipements nucléaires mal sécurisés. Mais n’est-ce pas là un cas particulier ? Il existe peut-être des secrets d’État légitimes, mais ils sont certainement peu nombreux. L’ouverture devrait être la norme. En tout cas, quand Hillary Clinton affirme que WikiLeaks diffuse des documents « sans se soucier des conséquences », il s’agit d’une affirmation sinon délibérément trompeuse, du moins cruellement ignorante. Assange et ses associés n’ont cessé de se dire motivés par la conviction qu’une plus grande transparence gouvernementale aurait des effets bénéfiques pour tous et qu’organiser des fuites induit naturellement plus de justice. Il a exprimé cette opinion sur son blog en décembre 2006, le mois où WikiLeaks publia son premier document : « Plus une organisation est secrète ou injuste, plus des fuites peuvent susciter la peur et la paranoïa parmi ses dirigeants et la coterie qui la dirige… Puisque les systèmes injustes génèrent par nature une opposition, et que dans bien des cas ils peinent à avoir le dessus, la diffusion de fuites les rend extrêmement vulnérables à ceux qui veulent les remplacer par des formes de gouvernance plus ouvertes (3). » Assange pourrait désormais faire valoir que les révélations de WikiLeaks confirment sa théorie. Par exemple, en 2007, quelques mois avant une élection nationale, le site mit en ligne un rapport sur la corruption commandé mais non divulgué par le gouvernement kényan. Selon Assange, un officier du renseignement observa que le rapport avait fait changer d’opinion 10 % des votants, assez pour modifier le résultat de l’élection. Deux ans plus tard, au lendemain de la crise financière mondiale, WikiLeaks diffusa des documents sur les activités de la banque islandaise Kaupthing, montrant que, peu avant sa faillite, elle accordait des prêts de plusieurs millions de dollars, parfois sans garanties, à ses principaux actionnaires. L’établissement, rebaptisé New Kaupthing après le sauvetage de l’État, obtint une ordonnance d’injonction interdisant à la télévision nationale de révéler ces informations, mais ne put les empêcher de circuler. Les révélations de WikiLeaks soulevèrent une vague de colère au Parlement islandais, qui vota alors à l’unanimité un texte renforçant la liberté de parole et la création d’un prix international récompensant la liberté d’expression. Les principaux dirigeants de la banque sont aujourd’hui menacés de poursuites pour actes délictueux. Et bien sûr, en avril 2010, WikiLeaks mit en ligne une vidéo de trente-huit minutes classée secret défense enregistrée depuis le cockpit de deux hélicoptères américains survolant un faubourg de Bagdad. On y voyait l’équipage tirer sur un groupe de civils, faisant dix-huit morts, dont deux journalistes de l’agence Reuters, et blessant deux enfants. À la suite de cet événement, qui datait de 2007, Reuters avait réclamé en vain une enquête sur la mort de ses deux employés, ainsi que l’accès à cette vidéo. Les États-Unis avaient soutenu que les deux journalistes étaient morts lors d’une fusillade. Aucune poursuite n’a été engagée contre les soldats impliqués, mais si un jour l’armée contrôle mieux ses troupes quand des vies civiles sont en jeu, c’est qu’elle y aura été contrainte par la diffusion de documents comme celui-ci. Plusieurs mois avant le début du Printemps arabe, on a demandé à Assange s’il dévoilerait la masse de télégrammes diplomatiques qu’il avait, disait-on, recueillis. Il a répondu par l’affirmative, et pour la raison suivante : « Ce genre de choses révèle la véritable nature des États arabes et la réalité de leurs atteintes aux droits de l’homme. » Comme un jeune Tunisien l’a écrit au Guardian, ses compatriotes savaient depuis des années que leurs dirigeants étaient corrompus, mais ce n’était pas pareil que de lire le récit détaillé de certains épisodes, auréolé des commentaires de diplomates américains expliquant que la corruption maintenait un faible niveau d’investissements locaux et un taux élevé de chômage. Le succès de la révolution tunisienne a sans aucun doute influencé le reste du monde arabe et placé les représentants des États-Unis devant un dilemme inconfortable. Moins de trois mois après avoir accusé WikiLeaks de divulguer des documents volés « sans se soucier des conséquences », la secrétaire d’État Hillary Clinton était réduite à célébrer en termes chaleureux l’un de ces résultats : la vague de réforme au Moyen-Orient. Les révélations de WikiLeaks ont de profonds effets, mais il est difficile d’estimer si ses conséquences sont globalement positives. Assange lui-même a reconnu dans le Guardian que la divulgation du rapport sur la corruption au Kenya et la violence qui a envahi le pays pendant les élections ont fait 1 300 morts et 350 000 déplacés ; mais, a-t-il ajouté, 40 000 enfants kényans meurent chaque année du paludisme et quantité d’autres sont victimes d’une pauvreté que la corruption entretient (4). Assange estime que les Kényans avaient droit aux informations contenues dans ce rapport, parce qu’« une prise de décision fondée sur le mensonge ou l’ignorance ne peut aboutir à une bonne conclusion. » En affichant ce point de vue, Assange s’alignait sur une opinion largement répandue en théorie démocratique, qui est aussi un argument classique en faveur de la liberté d’expression : une élection ne peut exprimer la volonté du peuple que si celui-ci est assez bien informé des enjeux réels. Cela ne veut pas dire qu’une prise de décision fondée sur la vérité produit toujours de meilleurs résultats qu’une décision fondée sur l’ignorance. Rien n’oblige Assange à soutenir cette thèse, pas plus qu’un démocrate convaincu n’est obligé de soutenir qu’un mode de gouvernance démocratique aboutit toujours à de meilleures décisions qu’un régime autoritaire. De même, croire aux bienfaits de la transparence ne veut pas forcément dire que tout le monde doit savoir la vérité sur tout ; mais qu’être mieux informé s’avère généralement une bonne chose. Cela justifie les préventions à l’égard de la dissimulation de la vérité. Du sang sur les mains Que vaut la charge d’Hillary Clinton contre WikiLeaks, accusé d’avoir mis en danger les militants des droits de l’homme qui renseignaient les diplomates américains ? À la suite de la publication par le site de 70 000 documents relatifs à la guerre en Afghanistan, en juillet 2010, l’amiral Mike Mullen, chef d’état-major des forces alliées, accusa Assange d’avoir du sang sur les mains. On n’a pourtant signalé aucune victime des fuites – sauf à compter les ambassadeurs contraints de se retirer par ces révélations embarrassantes. Quatre mois après la diffusion des dossiers, un responsable de l’OTAN a déclaré sur CNN que pas un seul Afghan n’avait eu besoin d’une protection pour cette raison. Bien sûr, c’était peut-être « juste un coup de chance », comme l’a dit Daniel Domscheit-Berg dans le New York Times en juillet après avoir quitté WikiLeaks. Assange a lui-même reconnu ne pouvoir garantir que les fuites ne causeraient pas de morts. Mais, à ses yeux, la probabilité qu’elles sauvent des vies justifie le risque. WikiLeaks n’a jamais divulgué le genre d’information (sur le matériel nucléaire) invoqué par Clinton pour plaider la cause de la confidentialité. Cependant, d’autres groupes, comme le site anti-corruption russe Rospil.info, le site de l’Union européenne BrusselsLeaks, le PirateLeaks tchèque, Anonymous et bien d’autres, divulguent des documents avec beaucoup moins de scrupules. Il est bien possible que certaines fuites engendrent des effets regrettables pour tout le monde. Mais, étant donné que les révélations sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont montré que des dizaines de milliers de civils avaient perdu la vie en raison d’actions inutiles, absurdes voire perverses de membres de l’armée américaine, il est impossible d’écouter leurs dirigeants accuser WikiLeaks de mettre en péril des vies innocentes sans les imaginer déjà en train de balayer devant leur porte. Dans le panoptique, bien entendu, la transparence ne serait pas réservée à l’action des autorités de l’État. Les défenseurs des droits de l’animal disent depuis longtemps que si les abattoirs avaient des parois de verre, le nombre de végétariens augmenterait. S’ils pouvaient voir les fermes industrielles qui produisent l’essentiel de la viande, des œufs et du lait que nous consommons, les gens seraient même encore plus choqués. Et pourquoi les clients des restaurants devraient-ils dépendre de visites intermittentes des services d’hygiène ? Quelques webcaméras dans les cuisines aideraient à vérifier les conditions sanitaires là où se prépare la nourriture que nous allons absorber. Bentham avait peut-être raison quand il suggérait que si nous savions tous que nous pouvons à tout moment être observés, notre morale en sortirait réformée. Melissa Bateson et ses collègues de l’université britannique de Newcastle ont mis à l’épreuve cette théorie dans une cantine où les usagers sont invités à mettre l’argent de leur boisson dans une boîte, sans contrôle. Les chercheurs ont affiché une paire d’yeux au-dessus de la cagnotte. Face à ce regard, les usagers ont mis trois fois plus d’argent. La simple suggestion que quelqu’un les observait a généré plus d’honnêteté. (Partant du principe que les yeux ne les incitaient pas à surpayer, l’étude indique aussi un niveau alarmant de malhonnêteté coutumière). Peut-être deviendrions-nous aussi plus altruistes. Dale Miller, professeur en sociologie des organisations à Stanford, estime que les Américains ont intériorisé une « norme d’intérêt personnel » qui fait paraître bizarre ou même irrationnelle toute conduite généreuse. La population des États-Unis fait pourtant constamment preuve d’altruisme, et ses gestes, s’ils étaient portés à la connaissance de tous, pourraient briser cette norme qui freine la générosité. À l’appui de cette hypothèse, des chercheurs de l’université de Pennsylvanie se sont aperçus que les gens donnent davantage à des stations de radio financées par leurs auditeurs quand on leur dit que d’autres ont fait des dons supérieurs à la moyenne. De même, quand les fournisseurs d’énergie envoient à leurs clients un état comparatif de leur consommation par rapport au voisinage, ceux qui dépassent la moyenne réduisent leurs dépenses. Le monde d’avant WikiLeaks et Facebook paraissait peut-être plus sûr, mais il est bien difficile d’affirmer que c’était un monde meilleur. Au bout du compte, y aura-il moins d’enfants qui mourront de faim au Kenya parce que WikiLeaks aura divulgué le rapport sur la corruption ? La vie au Moyen-Orient sera-t-elle plus heureuse à la suite des révolutions auxquelles ont contribué WikiLeaks et les réseaux sociaux ? Comme disait le leader communiste Chou En-lai quand on lui demandait son avis sur la Révolution française, il est trop tôt pour en juger. Notre réponse varie selon que nous adhérons ou non aux convictions d’Assange, pour qui une prise de décision produit de meilleurs résultats quand elle se fonde sur la vérité plutôt que sur le mensonge et l’ignorance.   Cet article est paru dans Harper’s en août 2011. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.
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Panoptique, Mille et Une Nuits

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