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« Les suffragettes anglaises sont à Paris »

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Onze ans avant d’obtenir le droit de vote pour les femmes, huit suffragettes britanniques sont de passage à Paris pour tenter de sensibiliser le public français à leur combat. Parmi elles, Dora Montefiore affronte poliment le scepticisme d’un journaliste français.

Dans le cadre d’un partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BnF, Books publie cet article issu des archives de la presse française. Cet entretien entre Dora Montefiore, suffragette britannique et un journaliste français est paru le 14 juin 1907 dans La Petite République.     Dans le cabinet du docteur Madeleine Pelletier, présidente de la Solidarité des femmes, elles sont quatre femmes, quatre apôtres : Mrs Dora Montefiore, grande, distinguée, le front spacieux, le regard intelligent et attentif ; le français qu’elle parle est net, logique, au besoin familier. La prononciation britannique, sans nuire à sa clarté, y mêle une aimable saveur. Modestement assise à côté d’elle, le visage encadré par un châle noir, une jeune ouvrière anglaise dont le charme grave est tout à fait « Dickens ». Plus loin hors de portée de la lampe, les cheveux blancs, les beaux yeux rêveurs, la voix sereine et extasiée de Mme Caroline Kauffman. Nous ayant désigné du geste l’extrémité du divan où elle-même a pris place, la tête droite sur son col masculin, la chevelure courte et crâne, de ce ton bref et précis dont elle présente habituellement les revendications de la femme ou énonce les diagnostics de la science, le docteur Madeleine Pelletier explique et présente : — Mrs Dora Montefiore et Mrs Knight, deux des huit… féministes ou suffragettes ? s’interrompt-elle le sourcil froncé. — Suffragettes, tranche avec un sourire Mrs Montefiore. —... des huit suffragettes qui viennent à Paris tendre au nom du féminisme anglais la main au féminisme français. Vous pouvez dire ceci, pour ceux qui ont prétendu que Mrs Montefiore n’était pas socialiste : elle et sa compagne font partie de la Social-Democratic Federation. Mrs Montefiore et Mrs Knight ont pris toutes deux une part active à la propagande des suffragettes. Vous savez que le but en est la conquête du droit de vote : la devise adoptée par nos sœurs anglaises est : « Taxation sans représentation est tyrannie. » — J’ai, dit Mrs Montefiore, refusé de payer pendant trois ans l’impôt, l’income tax auquel de par la loi anglaise mes biens étaient soumis ; avec l’aide de ma bonne, j’ai tenu six semaines ma porte close au nez de l’huissier, expliquant à celui-ci que la loi en vertu de laquelle il prétendait
opérer n’obligeait que ceux qui avaient eu le droit de la faire et ceux qui, s’il leur plaisait, pourraient la défaire : les six semaines passées, ma porte fut enfoncée au nom du roi et moi mise en prison. Mrs Knight, que voici, a été détenue deux mois en société de femmes de mauvaise vie : on l’a laissée une journée entière étendue, gravement malade, sur le carreau de sa cellule. Son crime était d’avoir conduit nos suffragettes dans le square ou habite lord Asquith : « Nous payons lord Asquith, avait-elle dit, nous avons bien le droit de lui parler. » Elle gravissait le perron et s’apprêtait à tirer la sonnette lorsque les policemen se saisirent d’elle. Quant à lord Asquith, il s’était enfui par-derrière, donnant à son laquais la consigne de dire qu’il était absent. Mrs Montefiore conte cette anecdote avec un sourire narquois. — Il y a en Angleterre, ajoute-t-elle, beaucoup de solidarité entre les femmes. Nous nous recrutons dans toutes les classes de la société, sans distinction de parti ou de fortune. Pour une autre raison tout à fait particulière, nous sommes plus fortes en Angleterre qu’en France : chez nous les députés ne touchent pas d’indemnité ; les ouvriers n’ont pu se faire représenter à la Chambre des communes qu’à la condition de se cotiser ; or les femmes sont en grand nombre dans les fédérations électorales ouvrières. Elles ont constaté que les députés entretenus par elles ne s’occupaient point, une fois élus, des intérêts de leur sexe. Elles avaient là une raison de plus que les ouvrières françaises pour désirer d’être bien servies. C’est pour cela qu’elles se sont mises plus activement à la politique. Chaque comité politique, dans chaque parti, compte sa section de femmes. — Les électeurs anglais sont peut-être aussi plus accueillants à l’égard des femmes que ne le sont les Français ! Cette supposition fait sourire Mrs Montefiore. — Les hommes chez nous seraient plutôt moins aimables que chez vous : ils sont plus avisés, voilà tout. À l’occasion, dans la rue, ils nous jettent des pierres ; mais ils se servent de nous parce qu’ils nous ont reconnues intelligentes et actives et nous permettons qu’ils se servent de nous parce qu’en retour nous nous servirons d’eux. D’ailleurs ceux qui n’ont pas besoin de nous, les juges par exemple, sont impitoyables pour les femmes. Nous n’avons pas de « bon juge » en Angleterre !... Mrs Dora Montefiore parle encore du caractère international du mouvement ­auquel elle a consacré tout son cœur, toute son intelligence et toute sa fortune ; elle a mené à la victoire les suffragettes australiennes ; elle connaît à fond le féminisme américain ; elle a suivi les séances de la Chambre finlandaise où siègent des députées ; elle était l’année dernière à Copenhague, elle sera tout à l’heure à Budapest. Nous lui demandons quel pays verra, selon elle, la prochaine victoire des suffragettes ? — La Russie d’abord, et après elle tous les pays dont la Constitution subit une crise et tend vers une rénovation. Mrs Montefiore nous remet, en terminant, sur la sellette : — Mais vous, monsieur, êtes-vous pour les suffragettes ? — S’il faut vous dire, madame, toute ma pensée, ma vénération pour votre sexe s’offusque un peu de lui voir cette soif de politique. La politique est incontestablement utile ; mais elle a quelque chose de si masculin, de si austère, de si prosaïque, de si, comment dirai-je… À ces mots, le regard du docteur Pelletier, de grave est devenu sévère ; un frais éclat de rire, de la table où Mrs Knight feuilletait une brochure scientifique, est venu mettre le comble à la confusion de notre minorité mâle. Mais un sourire tout plein de bénévole indulgence éclaire le visage de Mrs Montefiore. — La politique est une clef, dit-elle ; la clef de toutes les améliorations auxquelles notre sexe a le droit de prétendre ; les femmes sont asservies aux lois que les hommes égoïstes ont faites à leur usage personnel : une loi pour les femmes ne sera l’œuvre que des femmes et c’est pourquoi les femmes veulent pouvoir collaborer aux lois. Nous avons fini par comprendre que rien dans la société ne s’acquérait par la force du droit, que tout s’acquiert par… Mrs Montefiore cherche un mot, elle le trouve : — ... Par des trucs politiques.   — Cet article, non signé, est paru à la une du quotidien La Petite République le 14 juin 1907. SOURCE Le quotidien La Petite République a été fondé en 1876. De 1893 à 1905, l’adjectif « socialiste » complète le nom de ce qui est alors le principal organe de presse du socialisme. C’est dans ce journal, dont il a été le codirecteur (entre 1898 et 1904, date à laquelle il fonde L’Humanité), que Jean Jaurès publie une série d’articles très lus sur l’affaire Dreyfus, réunis plus tard sous le titre Les Preuves. Le journal cesse progressivement de paraître à partir de 1922.

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