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Une ténébreuse affaire

Caroline du Nord, 1898. Les suprémacistes blancs ont le vent en poupe. Retour sur un coup de force sanglant dont les échos résonnent encore aujourd’hui.

En novembre 1898, au moment où s’engage en France la révision du procès Dreyfus, des suprémacistes blancs prennent le pouvoir par la force dans la ville de Wilmington, en Caroline du Nord. Selon le journaliste David Zucchino, qui a mené une minu­tieuse enquête rétrospective, une soixantaine de Noirs seront tués par arme à feu au cours de l’événement. Plus d’un siècle plus tard, celui-ci illustre les raisons pour lesquelles la question noire demeure aujourd’hui si aiguë.

Nous sommes vingt ans après la fin de la guerre de Sécession. Les Noirs sont majoritaires à Wilmington et plusieurs quartiers sont mixtes, rapporte Caleb Crain dans The New Yorker. « Il y a quelques années encore, les meilleurs sentiments prévalaient entre les races », écrit un romancier noir en 1900.

Dans l’État, l’ascension politique des Noirs est sensible. En 1896, l’un d’eux est élu au Congrès, où il est le seul représentant des Afro-Américains. D’autres sont élus à l’Assemblée et au Sénat de l’État. À Wilmington, dont le maire est républicain, plusieurs conseillers municipaux sont noirs, et divers postes clés sont occupés par des Noirs.

C’en est trop pour le Parti démo­crate, qui avait milité pour la sécession et le maintien de l’esclavage. En vue des élections de l’État prévues en novembre 1898, ils lancent une virulente campagne de propagande anti-­Noirs, relayée par le principal quotidien de Raleigh, la capitale, qui multiplie les unes sensationnalistes, infox à l’appui, contre le « pouvoir nègre ». Les démocrates créent plus de 800 clubs dont la charte appelle à la « suprématie de la race blanche ».

Et, à Wilmington, décision est prise de s’emparer du pouvoir. L’opération est soigneusement programmée. La ville est quadrillée par des patrouilles de nuit menées par l’ex-dirigeant local du Ku Klux Klan. Une rumeur est lancée : les Noirs prépareraient un soulèvement. La population blanche, mise en alerte, se procure des armes. Dans la presse, le ton monte. Un quotidien reproduit le discours de l’épouse d’un élu de Géorgie justifiant le lynchage « pour protéger ce que la femme possède de plus cher contre les bêtes ­humaines ­déchaînées ».

Le patron de l’unique quotidien noir, le Daily Record, réplique que les femmes blanches ne sont pas moins nombreuses à rencontrer clandestinement des hommes de couleur que les Noirs des femmes blanches. Résultat : les annonceurs blancs se retirent, le journal doit déménager et son directeur reçoit des menaces de mort. Un avocat connu pour avoir défendu des lyncheurs, excellent orateur, demande à un auditoire survolté s’ils sont prêts à ­renoncer à leur liberté au profit d’une « populace de Nègres déguenillés menée par une poignée de Blancs lâches » et en ­appelle au meurtre.

Le jour J est fixé au lendemain des élections de l’État. Le soir du scrutin, 150 Blancs investissent un bureau de comptage des votes dans un quartier majoritairement noir de Wilmington. Le candidat démocrate local remporte l’élection avec plus de voix qu’il n’y avait d’inscrits. Le lendemain matin, 450 Blancs signent une « Déclaration d’indépendance » pour « en finir avec le pouvoir des Nègres » : 85 % des signataires appartiennent aux classes moyennes ou supé­rieures. Après quoi quelque 1 500 hommes – portant pour certains cravate et chapeau à la mode et parmi lesquels on remarque des ecclésiastiques et des hommes de loi – mettent le feu au siège du Daily Record. Et puis c’est le carnage. Plus de 60 cadavres de Noirs jonchent les rues. Le maire et les conseillers muni­cipaux sont chassés. Nombre de Noirs quittent la ville pour ne plus y revenir. Nul supré­maciste ne sera pour­suivi. Désormais dominée par les démocrates, l’Assemblée de ­Caroline du Nord prive les Noirs de droit de vote pendant plus de deux géné­rations. En 2018, note Caleb Crain, elle a adopté un amendement réservant ce droit aux déten­teurs d’une pièce d’identité avec photo délivrée par l’État, ce qui limite de fait le vote noir.

LE LIVRE
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Wilmington’s Lie (« Le mensonge de Wilmington ») de David Zucchino

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