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Tocqueville, une obsession justifiée

Les Américains n’en finissent pas de commenter De la démocratie en Amérique et d’écrire sur Tocqueville. Pour quelques bonnes raisons.

Tocqueville n’a pas « saisi la nature » de l’Amérique, lançait en 2004 l’historien américain Gary Will. Il n’a pas vu l’essor du capitalisme et, se contentant de converser avec les esprits forts de la côte Est, en est resté aux jugements hâtifs, avec un goût appuyé pour les idées simples. Ce point de vue n’a pas empêché de nouveaux livres et de nouvelles traductions de paraître, ce qui conduit le politologue britannique Alan Ryan à s’interroger dans la New York Review of Books sur les raisons de l’« obsession » des Américains pour « un livre datant de 175 ans, écrit par un très jeune homme sur un pays si différent du pays actuel ».

Témoins de cette obsession, les quatre volumes, 3 360 pages au total, que représente l’édition bilingue de De la démocratie en Amérique, avec une nouvelle traduction de l’historien James T. Schleifer et l’introduction ainsi que les notes du spécialiste espagnol Eduardo Nolla (reprise d’un ouvrage publié chez Vrin en 1990). On y voit aussi les couches successives de l’élaboration du texte, grâce aux manuscrits détenus par l’université Yale. Cette bible est financée par le Liberty Fund, institution aussi américaine que son nom le laisse imaginer.

Dans un tout autre genre, il y a le bref ouvrage de l’universitaire de Harvard Leo Damrosch. À en juger par la critique qu’en fait Alan Ryan, ce pourrait bien être la meilleure initiation parue à ce jour sur le personnage, l’itinéraire et l’œuvre de Tocqueville. Damrosch ne nie pas que le Français n’a pas tout vu ni tout compris. Il a mis dans la société américaine plus d’égalité économique et de médiocrité culturelle qu’il n’y en avait, il n’a pas saisi le rôle des partis politiques et n’a pas exploré les institutions mises en place à Washington. Mais son analyse de l’« égalité des conditions », l’absence des barrières de la naissance et du sang, a résisté au temps.

Bien qu’il n’ait pas visité de plantation, il a également perçu avec une grande lucidité l’acuité du problème de l’esclavage, qui le révulsait, au point d’affirmer que le pays ne le réglerait qu’au prix d’une guerre civile. Il a manifesté une sensibilité très en avance sur son temps pour la disparition forcée des cultures indiennes. Il a compris et bien décrit l’esprit de la « frontière », le talent pour le gouvernement local et le rôle de ciment assuré par la religion protestante, trois ingrédients essentiels de la démocratie américaine. Et certaines des inquiétudes qu’il formule dans le second volume, publié cinq ans après le premier, trouvent aujour¬d’hui une résonance particulière. Ainsi sur le risque de voir l’individu peu à peu noyé dans la masse et formaté par elle (le thème de la « foule solitaire », développé par David Reisman un siècle plus tard). Et sur le risque de voir s’instaurer peu à peu ce qu’il appelait un « despotisme mou », dans lequel l’homme démocratique échange sa liberté de pensée contre le confort et la sécurité que l’État lui procure.

L’idée que Tocqueville n’aurait pas saisi la nature de l’Amérique est également contestée par le politologue britannique Jeremy Jennings, qui rend compte dans le Times Literary Supplement de la nouvelle édition bilingue. Il souligne le caractère systématique du travail d’enquête mené par Tocqueville et Gustave de Beaumont, son compagnon de voyage, et l’énormité de l’entreprise de questionnement et de vérification menée par le Français après son retour au pays, louant les services d’assistants américains, échangeant une correspondance nourrie, faisant relire ses textes. Sa grande idée, souligne-t-il, était l’inexorable progression de la démocratie dans l’Occident chrétien.

LE LIVRE
LE LIVRE

La découverte de l’Amérique par Tocqueville de Tocqueville, une obsession justifiée, Farrar, Strauss and Giroux

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