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Transhumanisme : ces Russes qui se rêvent immortels

Ils entendent nous libérer de notre enveloppe corporelle, ressusciter les morts et assurer ainsi le salut de l’humanité. Plus radicaux et plus spiritualistes que leurs homologues américains, les transhumanistes russes renouent avec une tradition révolutionnaire qui remonte au début du xxe siècle.


© Vlada Krassilnikova / Paris Match / Scoop

Chez KrioRus, vous pouvez vous faire cryogéniser le cerveau pour 12 000 dollars ou le corps entier pour 36 000 dollars. Ici, le procédé est testé en 2016 sur un mannequin.

À l’heure où les scientifiques évoquent régulièrement l’extinction de l’espèce humaine, le rêve d’une humanité immor­telle n’est pas pour surprendre. The Future of Immortality, d’Anya Bernstein, est peuplé de Russes qui s’affirment transhumanistes et entendent utiliser la science et la technologie pour reléguer le vieillissement et la mort aux oubliettes de l’histoire. Les mouvements philosophiques et culturels aux contours vagues qu’ils incarnent cherchent rien de moins qu’à « transformer la condition humaine, délivrer l’humanité de ses limites biologiques, étendre la longévité et même parvenir à une véritable immortalité ».

 

L’auteure, une anthropologue des reli­gions et de la pensée, affirme que les Russes sont enclins à rêver d’immortalité d’une manière plus empreinte de spiritualité que les autres mouvements transhumanistes et qu’ils se situent dans une vraie perspective d’éternité.

 

Même aux États-Unis, où le mouvement est puissant, plusieurs des figures de proue de la recherche sur la prolongation de la vie humaine telles que Vadim Gladichev, à Harvard, sont originaires de Russie. Le déclin démographique qui a résulté, au lendemain de la chute de l’Union soviétique, de la conjonction d’un faible taux de natalité et d’un taux de mortalité élevé a peut-être ravivé le désir de prolonger l’existence et de voir retourner à la vie ceux qui sont morts jeunes. Bernstein puise dans le passé et le présent pour questionner le statut changeant de l’« humain » dans un corps de plus en plus médicalisé. Dans des pages extrêmement stimulantes, elle interroge les relations entre le corporel et le mental, la biologie et la technologie, afin de redéfinir, d’élargir et de bousculer à plaisir le concept même de vie. Elle nous initie au nouveau vocabulaire des chercheurs qui parlent de wetware [que l’on pourrait traduire par «biogiciel»] à propos du matériel biologique humain et ambi­tionnent de créer des « contenants plus pérennes » que le corps pour abriter le cerveau.

 

Bernstein rencontre toutes sortes de visionnaires dans la région de Moscou. Dans un hangar de la périphérie de la capitale, elle s’informe auprès de bénévoles de KrioRus, une association qui propose à ses clients de cryogéniser le cerveau d’un proche (moyennant l’équivalent de 12 000 dollars) ou son corps entier (36 000 dollars). Comme dans l’Égypte ancienne, un animal de compagnie peut aussi être conservé avec son maître. Les membres de KrioRus entendent ressusciter le corps le jour où les techniques de prolongement de la vie seront au point.

 

Le magnat des médias Dmitri ­Itskov a sa propre idée sur la manière d’y parvenir : créer des corps artificiels pour héberger les cerveaux humains. Avec sa structure Russie 2045, il entend rendre toute forme de corps parfaitement inutile. Dans son projet, qui s’étend sur trente ans, la première étape – le corps A – est un corps robotisé contrôlé par une interface cerveau-ordinateur ; les corps B et C transfèrent de plus en plus de fonctions corporelles à des organismes cyber­nétiques ; enfin, le corps D est un esprit immatériel comparable à un holo­gramme scintillant de lumière. Itskov, qui est un adepte du bouddhisme tibétain, vise à aboutir en fin de parcours à la légè­reté de l’être, un « corps arc-en-ciel » métaphysique.

 

 

Pour atteindre ce but, il fait équipe avec des professeurs d’un ­département de l’université d’État de Moscou qui, dans les années 1940 et 1950, était connu pour avoir con­servé vivantes en laboratoire des têtes de chiens décapités, transplanté des cœurs de chien et créé chirurgicalement des chiens à deux têtes. En 1925, Mikhaïl Boulgakov avait écrit une nouvelle à propos de deux médecins qui implantent des organes humains dans un chien errant et sont choqués de le voir commencer à se comporter comme un révolutionnaire impétueux et grossier. Cœur de chien1 se voulait une satire mordante de la prétention des ­bolcheviques à remodeler l’humanité. Mais, dans l’entourage d’Itskov, personne ne considère comme une plaisanterie le projet de transformer radicalement la nature même de l’humain.

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Certains transhumanistes russes ­espèrent résoudre la question de l’immortalité en faisant du lobbying ­auprès du gouvernement pour que le vieillissement soit désormais considéré comme une maladie et que les autorités sani­taires financent la recherche d’un traitement complet, lequel ouvrirait la voie à un allongement considérable de la vie humaine. Les chercheurs russes qui plaidant pour un « vieillissement ­ralenti » donnent l’exemple du rat-taupe nu, un mammifère ne manifestant aucun signe visible de sénescence. Ce rongeur est également résistant aux maladies, notam­ment aux pathologies liées à l’âge telles que le cancer. Il vit si longtemps qu’il devient difficile à étudier, sa ­longévité excédant celle de la carrière des chercheurs 2.

 

Si le rat-taupe nu a réussi à échapper au vieillissement, pourquoi n’en irait-il pas de même pour les humains ? De tout temps, des visionnaires se sont inspirés des règnes végétal et animal, y puisant des analogies. La « sénescence insignifiante » du rat-taupe nu, l’immortalité de certains champignons et les capacités de régénération de l’hydre – ou polype d’eau douce – encouragent ce que Bernstein appelle l’« optimisme biologique » de cette branche du transhumanisme. Mais, insiste l’anthropologue, une chose distingue les transhumanistes russes de leurs homologues libertariens et milliardaires de la Silicon Valley : la spiritualité. Les transhumanistes russes ne songent pas seulement à s’acheter une assurance contre la mort. Ils cherchent à se frayer, grâce à la science et à la technologie, un chemin vers la résurrection, la réincarnation ou l’immortalité afin d’assurer le salut de l’humanité.

 

Dans le passé, souligne Bernstein, des utopies ont souvent ouvert la voie à d’importantes avancées scientifiques. Le biologiste Élie Metchnikoff est le premier à avoir employé le terme « géron­tologie ». Né en 1845 en Ukraine, il effectua l’essentiel de sa carrière à l’Institut Pasteur, à Paris, mais les Russes le revendiquent comme un des leurs. Il reçut le prix Nobel de médecine en 1908 pour sa découverte des mécanismes cellulaires de l’immunité. Par ailleurs, il émit l’hypothèse que le vieillissement pouvait être dû à des bactéries toxiques présentes dans les intestins et proposa de raccourcir le côlon pour interrompre le processus.

 

Ces considérations répugnaient à Léon Tolstoï, qui avait lui aussi beaucoup réfléchi à l’immorta­lité. Metchnikoff devait chercher la ­réponse à la mort, ironisait-il dans son journal, « non pas dans le cul mais dans la spiritualité de l’homme ». Une célèbre rencontre entre les deux hommes dans la propriété de l’écrivain, en 1909, fut abondamment couverte par la presse russe.

 

 

Tandis que le mouvement communiste prenait de l’essor dans les ­années 1910, les plus radicaux projetaient une révolution à beaucoup plus grande échelle. Considérant l’abolition de la propriété privée comme un simple prélude, ils cherchaient à en finir avec la tyrannie de la nature, de l’espace et du temps. Le plus radical de ces utopistes, Nikolaï ­Fiodorov, était un touche-à-tout excentrique qui exerçait comme bibliothécaire dans le centre de Moscou. Il distribuait son argent à tout-va et dormait sur une malle dans une mansarde. Fiodorov s’inquiétait de la « mort thermique » prochaine de l’Univers : il partageait la croyance, répandue au tournant du siècle, selon laquelle le Soleil allait s’éteindre, provoquant le refroidissement du climat. L’espèce humaine ne pourrait survivre, pensait-il, qu’en émigrant vers d’autres planètes.

 

Pour Fiodorov, qui était un orthodoxe fervent, le dessein de Dieu n’était pas seulement de rétablir l’immortalité perdue par Adam et Ève, mais aussi de ressusciter des personnes disparues depuis longtemps. Le philosophe préconisait de mettre la science au profit de cet idéal spirituel. Anticipant le clonage, il émit l’hypothèse que les humains étaient porteurs du code de leurs ancêtres et postula qu’on pouvait redonner vie à ces derniers en utilisant les marqueurs biologiques de leurs descendants. La reconstitution des générations créerait, bien sûr, un grave problème de surpopulation, mais, à ce stade, les nouveaux humains immortels seraient capables d’embarquer sur des vaisseaux spatiaux et de coloniser l’Univers.

 

Tout cela peut paraître dingue, mais Anya Bernstein prend ses sujets d’étude au ­sérieux pour souligner le fait que les rêves infléchissent parfois le cours des choses. Ainsi, l’utopie émancipatrice de Fiodorov a certainement façonné la pensée de Constantin Tsiol­kovski, un autre savant autodidacte qui ­tirait le diable par la queue. Il établit la formule mathématique gouvernant la propulsion d’une fusée et s’entoura d’un groupe de passionnés qui consacraient leur temps libre à concevoir et à tester des prototypes. Leurs activités incitèrent le ­régime soviétique à lancer le premier programme spatial du monde en 1933. À travers Fiodorov, Tsiol­kovski et ­Sergueï Korolev, ­responsable de la conception du premier Spoutnik, Bernstein montre bien le passage de l’utopie empreinte de mysticisme à la percée technologique, motif récurrent de son livre.

 

Dans le roman d’Alexandre ­Bogdanov L’Étoile rouge, publié en 1908, des ­savants russes découvrent sur la planète Mars une société communiste idéale, parfaitement égalitaire, où la différenciation des sexes n’existe pas 3. En prolongeant leur vie par des échanges de sang entre jeunes et vieux, les Martiens sont parvenus à créer une parenté universelle. Bernstein montre comment de telles visions se sont concrétisées aux jours exaltants de la révolution.

 

Une vingtaine d’années après la publication de L’Étoile rouge, Bogdanov, qui avait une formation de médecin, fonda l’Institut de la transfusion sanguine à Moscou. Il transfusait des personnes âgées avec du sang de jeunes sujets afin de lutter contre le vieillissement et de faire advenir le communautarisme biologique qu’il avait imaginé dans son roman. Après avoir réalisé un certain nombre de ces expériences, y compris sur lui-même, Bogdanov mourut à l’âge de 54 ans : il s’était transfusé le sang d’un jeune homme de 21 ans porteur de la tuberculose. Le chemin vers ­l’allongement de la vie est parsemé de vies écourtées.

 

Bernstein évoque à peine le changement climatique et les autres phénomènes anthropiques qui pourraient faire chuter drastiquement la population de la planète. Ses interlocuteurs ne font qu’une brève allusion à la crise écologique actuelle, alors même qu’ils imaginent repeupler la planète avec des ressuscités, vivre deux fois plus longtemps ou même devenir immortels.

 

Contrairement à Alexandre Bogda­nov, à Nikolaï Fiodo­rov et à des idéalistes-réalistes de la ­Silicon Valley tels que Jeff Bezos et Elon Musk, les transhumanistes russes n’aspirent pas à libérer l’humanité de notre planète ­desséchée, inondée et saturée de ­produits chimiques. L’existence chancelante de notre espèce est une perspective trop sinistre pour ces chercheurs d’immortalité. Ils proposent plutôt d’apporter un rayon d’espoir dans une époque bien sombre.

 

 

Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 4 octobre 2019. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

Notes

1. Traduit par Alexandre Karkovski (Gingko, 2019).

2. Compte tenu de sa taille et la longévité des autres rongeurs, le rat-taupe nu ne devrait pas dépasser l’âge de 7 ans. Or il peut aller au-delà de 30 ans en laboratoire, sans signes notables de vieillissement. À cet âge, une femelle est encore capable d’engendrer.

3. Traduit du russe et préfacé par Catherine Prokhoroff (L’Âge d’homme, 1990).

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

The Future of Immortality: Remaking Life and Death in Contemporary Russia de Anya Bernstein, Princeton University Press, 2019

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