Un Hollandais en Amérique
par Michel André

Un Hollandais en Amérique

Écrit par Michel André publié le 28 février 2014

Les « impressions d’Amérique » sont un des grands classiques de la littérature de voyage. Dans le sillage des réflexions pionnières d’Alexis de Tocqueville sur la société américaine, de nombreux écrivains européens, de Charles Dickens à Simone de Beauvoir en passant par Oscar Wilde et Georges Duhamel, ont publié leurs souvenirs de voyage aux États-Unis. Les auteurs locaux ne sont pas en reste. À côté d’une littérature de fiction qui fait une large place au thème de l’itinérance de ville en ville et d’État en État, d’innombrables livres de voyage et de reportage rédigés par des écrivains autochtones racontent un périple à travers une ou plusieurs régions de cet immense pays, en rapportant les réflexions inspirées à l’auteur par ce qu’il a eu l’occasion d’y observer. Parmi les meilleurs ouvrages de cette famille relativement récents on mentionnera par exemple Bad Land: An American Romance et Driving Home: An American Journey, de Jonathan Raban, An Empire Wilderness: Travels into America’s Future de Robert Kaplan et The Lost Continent: Travels in Small-Town America, de Bill Bryson.

Un des plus célèbres récits de cette catégorie, plus ancien, est Voyage avec Charley de John Steinbeck, relation d’un tour des États-Unis effectué au début des années 1960 par l’écrivain en compagnie de son chien, un caniche de grande taille précisément nommé Charley. Salué lors de sa publication, l’ouvrage est rapidement devenu un classique de la littérature américaine. À la manière de Tim Butcher partant dans Chasing The Devil sur les traces de Graham Greene en Afrique occidentale, l’écrivain et journaliste néerlandais Geert Mak a entrepris de refaire cinquante ans après, quasiment dans son intégralité, le voyage circulaire dans le sens antihoraire réalisé par Steinbeck, allant donc de New York à La Nouvelle-Orléans en passant notamment par le Massachusetts, l’Illinois, le Minnesota, le Montana, l’Oregon, la Californie, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et le Texas (Steinbeck, qui avait, lui, complètement bouclé la boucle, avait aussi traversé le Mississippi, l’Alabama, le Kentucky et la Virginie). Le titre du livre qu’il a tiré de cette entreprise, Reizen zonder John (« Voyages sans John ») est un clin d’œil à celui de l’œuvre de Steinbeck, dont il reprend fidèlement le sous-titre (Op Zoek naar AmericaIn Search of America).

Tolérance et liberté

Dans un pays pouvant s’enorgueillir d’un nombre étonnamment important d’écrivains compte tenu de sa taille et de sa population, Geert Mak est, avec Cees Nooteboom et Harry Mulisch (récemment décédé), un des auteurs contemporains les plus connus au niveau international. Longtemps collaborateur d’un journal progressiste d’Amsterdam, puis du prestigieux quotidien national NRC Handelsbald, il est devenu au milieu des années 1990 un écrivain à plein temps. L’ouvrage qui a établi sa réputation en dehors des frontières des Pays-Bas est Voyage d’un Européen à travers le XXe siècle. Produit d’un reportage d’une année entière à travers l’Europe, ce gros livre de plus de mille pages est une enquête sur les traces laissées sur le continent par cent années d’histoire marquées par deux guerres mondiales. Avant cela, Mak avait publié une remarquable histoire d’Amsterdam, qui demeure aujourd’hui un des meilleurs livres sur cette ville et une référence obligée pour tous ceux qui écrivent sur elle. Comme Russel Shorto dans un livre récent sur le même sujet, mais de manière plus convaincante, sans idéaliser comme lui le processus en cause et sans passer sous silence les pages les plus noires de l’histoire de la ville, Mak met en évidence à quel point le succès d’Amsterdam repose sur la combinaison, au sein d’une tradition séculaire, de la recherche du profit et de l’esprit de tolérance et de liberté. Parmi les autres livres de Geert Mak figurent Que sont devenus les paysans ?, description des bouleversements qui ont affecté la vie de la petite commune de Jorwert, en Frise, dans l’esprit des observations sur la fin du monde rural de James Agee aux États-Unis et d’Henri Mendras en France ; De eeuw van mijn vader, un livre sur la vie de son père et d’autres membres de sa famille ; et De Brug, réflexions sur l’histoire de la Turquie à partir de celle du fameux pont Galata à Istanbul.

Geert Mak est aussi une figure notoire du débat public aux Pays-Bas. Avocat fervent du multiculturalisme, défendant sur ce point une position très proche de celle de son compatriote l’historien Ian Buruma, il estime que le modèle néerlandais traditionnel d’intégration des populations immigrées ne peut continuer à se révéler efficace qu’à condition d’étendre la tolérance qui le caractérise à d’autres systèmes de valeurs que les valeurs occidentales, et d’abandonner la référence obligée à ce qu’il appelle le sécularisme dogmatique des Lumières. Dans un pamphlet au sujet des réactions suscitées par l’assassinat du réalisateur Théo van Gogh, auteur d’un film critique sur l’Islam, Mak, en une formule pour le moins excessive qui a fait scandale, allait même jusqu’à assimiler le discours de ceux qui pointaient du doigt la religion comme seule à l’origine de tels actes, par exemple Ayaan Hirsi Ali, à celui de la propagande nazie. Plus récemment, il a publié un second pamphlet dénonçant la faillite du projet européen.

Des références sociologiques

Reizen zonder John est à la fois un récit de voyage, l’histoire d’un livre célèbre et une réflexion sur l’histoire des États-Unis au cours des soixante dernières années. Contrairement à celui sur l’Europe, le livre ne contient que peu de relations d’entretiens et de récits de rencontres. Pour décrire et analyser la situation dans les différentes régions du pays qu’il traverse, Geert Mak s’appuie essentiellement sur ses propres observations et ses lectures. Ses références sont avant tout sociologiques, historiques et journalistiques. Mak cite la correspondance de Tocqueville et des analystes politiques comme George Kennan, Arthur Schlesinger ou Tony Judt. Il exploite les travaux du journaliste John Gunther, auteur, au milieu des années 1940, d’Inside America, une vaste enquête sur la société américaine, le livre de l’anthropologue Geoffrey Gorer The American People, et les travaux d’histoire orale de Studs Terkel. Un peu bizarrement, il n’a quasiment pas recours aux œuvres littéraires. Parmi les auteurs ayant beaucoup écrit sur la société américaine du XXème siècle, Norman Mailer et Richard Yates sont cités, mais ni Philip Roth, ni John Updike, ni John Cheever, pour se limiter à quelques noms qui viennent immédiatement à l’esprit.

Reizen zonder John souffre par ailleurs du principe sur lequel il est basé. Dans son itinéraire circulaire, Steinbeck a visité de nombreux États américains, mais pas tous. Mettant scrupuleusement ses pas dans les siens, parce que le Nevada et la Floride ne figuraient pas sur son parcours, Geert Mak ignore ainsi Las Vegas et Miami, deux villes pourtant emblématiques d’une certaine Amérique. Plus curieusement, il traite de la Californie sans mentionner Los Angeles (donc ni Hollywood, ni Raymond Chandler et Dashiell Hammett, ni les pénétrantes études de Mike Davis sur cette ville), et évoque le parc naturel de Yosemite sans un mot au sujet du grand naturaliste John Muir, à qui l’on doit largement son existence, ou du photographe Ancel Adams, qui a immortalisé ses majestueux paysages. On peut regretter de telles omissions, tout en convenant bien sûr qu’il n’est pas possible de tout dire sur un pays comme les États-Unis dans un seul livre, même de plus de cinq cents pages.

Authenticité contestée

Au moment où il s’est lancé sur les routes, Steinbeck avait cinquante-huit ans et sa santé avait commencé à décliner. Aux dires de son fils, s’il a entrepris ce voyage, c’est d’ailleurs dans le but de voir une dernière fois un pays qu’il doutait de pouvoir visiter une nouvelle fois avant de mourir. Son humeur était sombre et désenchantée. Voyage avec Charley baigne donc dans une atmosphère mélancolique, et le dernier roman qu’il a publié, presque simultanément, L’Hiver de notre mécontentement, un livre assez faible que la critique à défavorablement comparé à son chef d’œuvre Les raisins de la colère, reflète cet état d’esprit.

L’authenticité des faits et des péripéties racontés par Steinbeck dans Voyage avec Charley a été contestée, et il est aujourd’hui unanimement reconnu qu’une partie importante du contenu du livre est le produit de l’imagination de l’auteur. Les dialogues qu’on y trouve sont plus que vraisemblablement inventés. « Steinbeck était profondément déprimé », observe Bill Barich dans Long Way Home : On the Trail of Steinbeck’s América, « il essayait de retrouver sa jeunesse et son esprit de chevalier errant. Mais, à ce moment-là, il était probablement incapable d’interviewer qui que ce soit ». Ainsi que l’a mis en évidence, dans un article puis dans un livre, le journaliste Bill Steigerwald, Steinbeck, contrairement à ce qu’il laisse entendre, n’a par ailleurs pas voyagé seul dans des conditions très dures. Il dormait le plus souvent à l’hôtel, et des soixante-quinze jours qu’a duré le voyage, quarante-cinq ont été passés en compagnie de sa femme Elaine (Steinbeck a été marié trois fois). De nombreux autres détails au sujet du parcours et des endroits auxquels il s’est arrêté semblent aussi avoir été inventés après coup.

L’opinion générale est que ces grandes libertés prises avec la vérité factuelle sont loin d’enlever toute valeur à l’ouvrage. En dépit de tout le travail d’imagination dont il résulte, le livre, déclare Jay Parini, auteur d’une des deux meilleures biographies de Steinbeck avec celle Jackson Benson, « demeure « vrai » au sens où tous les bons romans ou récits sont vrais ». Telle est aussi l’opinion de Geert Mak : « Steinbeck n’était pas un journaliste, mais un écrivain. Il était réfractaire au lourd travail d’établissement des faits et de vérification qui est le lot des écrivains de non-fiction. À sa manière, il était toutefois à la recherche de la vérité, celle de l’Amérique telle qu’il l’avait vécue tout au long de son voyage. Et, de fait, Voyage avec Charley nous en dit long sur l’Amérique des années 1960, le livre nous gratifie d’une vision nouvelle des Américains de cette époque, il jette un regard frais sur le pays et la société d’alors ».

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Une Amérique en train de disparaître

Un des objectifs de Steinbeck en s’engageant dans cette aventure était de voir ce qu’était devenu le pays qu’il avait connu et comment les États-Unis avaient évolué au cours des dernières décennies. Dans l’ensemble, le constat qu’il a dressé est plutôt négatif. Steinbeck n’a guère apprécié le spectacle qu’il a eu sous les yeux, il lui a semblé que le pays errait sans direction et que, sous l’emprise du développement technologique et l’effet d’atteintes désastreuses à l’environnement naturel, l’Amérique qu’il avait connue et aimée était en train de disparaître.

Dans le même esprit, Geert Mak s’applique à constamment confronter ses impressions avec ce que Steinbeck écrivait des lieux qu’il traversait et ce que l’on sait de ce qu’était la société américaine au moment où il écrivait. Dans certains cas, l’exercice se réduit à des considérations anecdotiques : sur les emplacements de parkings de la rue principale de Sag Harbor (le village près de New York d’où est parti Steinbeck), « pas de voitures Dodge ou General Motor, mais principalement des véhicules japonais et européens : des BMW, des Mercedes, des Volvo, des Toyota, des Jaguar et une […] Range Rover ».

Mais la comparaison peut aller plus loin et, au-delà de la transformation du décor et des éléments visibles et matériels, Mak s’emploie à capturer des changements plus subtils, par exemple des changements de mentalité entre l’Amérique de Steinbeck et celle d’aujourd’hui ou celle des années immédiatement postérieures, qui nous séparent d’elle. Quelques années avant Voyage avec Charley, fait-il ainsi remarquer, un autre livre fameux relatant un voyage à travers les États-Unis était publié : Sur la route de Jack Kerouac, qu’on pourrait être tenté de comparer avec le livre de Steinbeck, mais qui n’avait en réalité strictement rien à voir avec lui, tant il était rédigé dans un autre esprit et une intention complètement différente : « Quand Steinbeck mettait l’accent sur l’austérité et la sobriété, le livre de Kerouac était conçu pour une nouvelle génération pour qui ce qui comptait avant tout était la consommation […] Pour la génération qui avait grandi durant la Grande Dépression et la deuxième Guerre mondiale, la paix, la possibilité de travailler et une certaine sécurité matérielle étaient déjà en soi merveilleuses. […] Mais pour les générations d’après-guerre, il en allait autrement. Presque personne parmi les « baby-boomers » américains […] qui ont été influencés par Kerouac n’a connu la faim ».

L’idée du déclin

Dans les dernières pages de Reizen zonder John, Geert Mak fait le récit de la publication du livre de Steinbeck et de sa réception très positive par le public et la critique. Il ne s’attarde guère sur les dernières années de la vie de l’écrivain, qui, bien qu’illuminées par l’attribution du prix Nobel de littérature, furent tristes : en mauvaise santé et rattrapé par cette angoisse de la page blanche (« writer’s block ») qui l’avait frappé par le passé, Steinbeck ne publia plus rien de substantiel avant de mourir, à l’âge de soixante-six ans. Mak se livre aussi à une série de réflexions non dépourvues de justesse, mais ni très originales ni très profondes, sur la crise de la démocratie aux États-Unis et en Europe et les coups portés au rêve égalitaire des Pères fondateurs par l’essor du capitalisme financier, en laissant toutefois prudemment ouverte la question de l’avenir possible du pays. Comme beaucoup de ses compatriotes aujourd’hui, Steinbeck était hanté par l’idée du déclin de la nation américaine, dont il pensait apercevoir les premiers signes et qui dans son esprit était avant tout un déclin moral. Avait-il raison d’être pessimiste ? Geert Mak se garde bien de répondre à cette question, faisant à juste titre valoir qu’en ces matières, « chaque généralisation parle contre elle-même et chaque généralité appelle sa contestation ».

Geert Mak n’est ni un historien de métier ni un véritable analyste politique. Il est un journaliste de talent, qui est en même temps un homme cultivé, un observateur attentif et sagace et un excellent écrivain. Son style n’a certainement pas la puissance et l’éclat de celui de son compatriote Cees Noteboom, dont on est tenté de le rapprocher mais dont les livres ont une beauté et une profondeur à laquelle les siens n’atteignent pas. Dans sa simplicité classique et sa sobriété, sa langue est cependant d’une incontestable élégance, et Mak un remarquable raconteur qui a le sens du détail évocateur et de la formule brillante. Reizen zonder John n’a par ailleurs ni la richesse du livre de Geert Mak sur Amsterdam, un sujet que l’auteur connaît admirablement, ni le souffle de son maître-ouvrage sur l’Europe, ni le caractère personnel et émouvant de ses livres sur l’histoire de sa famille et l’agonie du village de Jorwert. Il n’apprendra pas non plus grand-chose de radicalement nouveau à tous ceux qui sont un peu familiers des États-Unis. Mais le portrait en filigrane de Steinbeck qu’il contient est touchant et intéressant, et il demeure un livre de voyage agréable à lire, un reportage de qualité sur une région du monde au sujet de laquelle, en dépit de l’intérêt grandissant pour d’autres pays-continent comme la Russie, la Chine ou le Brésil, on ne risque guère de sitôt de cesser de publier des livres.

Michel André

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