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Un homme au-dessus des autres

La société ne voulait pas de lui. Pourquoi ne cherchait-il pas à se rendre nécessaire ? C’est parce que, dans l’instant où il s’efforcerait de s’intégrer à cette société qui ne voulait pas de lui, il se perdrait lui-même. Dôya avait la conviction qu’il valait mieux que les hommes du commun.

Dôya était marié. Dans la mesure où il avait fait d’une femme son épouse, il était de son devoir de subvenir à ses besoins. Même si de son côté il se satisfaisait d’être une momie, il n’avait pas le droit de laisser sa femme mourir de faim. Cependant celle-ci, loin de courir le risque de perdre sa vitalité, vivait dans un mécontentement perpétuel.

La première fois, quand il avait quitté Echigo, Dôya avait tout expliqué à sa femme dans le menu détail. Elle l’avait alors approuvé sans réticence, se mettant sans attendre à faire les malles. Quand il quitta Kyûshû, il lui narra une nouvelle fois la situation. Cette fois, elle se contenta de dire : « Encore ? » sans faire d’autre remarque. Les paroles qu’elle prononça quand il s’éloigna de la province de Chûgoku avaient le ton du reproche, quoique léger : « Quelqu’un d’aussi têtu que vous ne saurait trouver sa place nulle part ! » Trois fois en sept ans, elle l’avait suivi, sans seulement savoir où elle allait, et chaque départ l’avait insensiblement détachée de lui.

Si elle sentait la distance se creuser entre elle et son époux, était-ce à cause de leur errance perpétuelle ou parce qu’il faisait fi du traitement mensuel qui lui était dû ? Que serait-il advenu si chaque déplacement avait vu le montant de son salaire augmenter ? Aurait-elle continué à lui reprocher d’être l’homme qu’il était ? Se serait-elle plainte à mi-voix ? S’il était nommé professeur dans une université, continuerait-elle à lui dire : « Quelqu’un comme vous… » À moins de lui demander comment elle-même voyait les choses, comment le savoir ?

Si les sentiments d’une femme changent quand son époux devient docteur, puis professeur, et que son nom court sur toutes les lèvres, si cette vaine consécration sociale retentit dans son cœur jusqu’à modifier du jour au lendemain sa manière de traiter son mari, on ne saurait dire qu’elle mérite d’être considérée comme sa loyale compagne. Or les épouses qui modulent leur estime en fonction de la valeur que la société prête à leur époux sont du modèle le plus courant. Dôya ne voyait aucune différence entre celle qui était devenue sa femme et la jeune fille dont il ne savait pas encore le nom, aussi qu’y avait-il d’étonnant si, aux yeux de son époux, elle n’était ni plus ni moins qu’une étrangère ? Quant à elle, la connaissance qu’elle avait de l’homme qui était devenu son mari n’avait en rien évolué et l’on pouvait dire de ce strict point de vue qu’elle n’avait d’une épouse que le nom. Le monde est rempli de ce genre de femmes qui ne sont pas des épouses. Dôya était-il averti que sa compagne appartenait à cette espèce ? Quand il découvrirait que la femme à côté de laquelle il vivait du matin au soir ne le comprenait pas, il ne manquerait pas d’éprouver une grande solitude.

J’ai dit que le monde regorgeait de ce genre d’épouses. En même temps, je ne vois autour de moi que des couples vivant dans la paix. D’où viendrait alors la nécessité de disséquer la psychologie de cette épouse banale ? Si une maladie de peau se déclare, un examen se révélera nécessaire. De là à examiner au microscope toutes sortes de laideurs alors qu’aucune maladie ne s’est déclarée, cela revient à secouer inutilement une passoire dans laquelle on n’a rien à passer. Mais qu’un retournement de situation survienne et qu’on se trouve au bord d’un renversement du destin, n’importe quel couple court le danger de tomber en plein marasme. Les liens entre parents et enfants risquent de se rompre d’un seul coup. On s’aperçoit subitement que ce qui nous semblait beau n’était que la couleur dont le sang colore la surface de la peau… J’ignore dans quelle mesure Dôya en avait conscience.

Si Dôya avait quitté son poste à trois reprises, ce n’était pas pour le plaisir de se retrouver dans une situation difficilement supportable. À plus forte raison, son but n’était pas d’infliger des tourments à son épouse, qui n’y était pour rien. Mais la société ne voulait pas de lui. Si le monde n’avait pas besoin de lui, pourquoi ne cherchait-il pas, lui, à se rendre nécessaire ? C’est parce que dans l’instant où il s’efforcerait de s’intégrer à cette société qui ne voulait pas de lui, il se perdrait lui-même. Dôya avait la conviction qu’il valait mieux que les hommes du commun. Dans la mesure où il avait une haute idée de sa personne, il estimait de son devoir de prendre les autres par la main pour qu’ils s’élèvent jusqu’à lui. Si, se sachant au-dessus des autres, il acceptait un poste qui n’était pas à la hauteur de ses qualités, c’était comme s’il mettait sous le boisseau le trésor qu’il avait accumulé tout au long de ses années d’étude. S’il ne pouvait mettre ses compétences au service des autres, ce talent qu’il avait réussi à faire sien était inutile tout comme autrefois, et son travail restait vain. En apprenant aux autres l’anglais, l’histoire, voire la morale, il avait transmis un savoir qu’il avait pu maîtriser grâce à l’accomplissement de son caractère. S’il avait étudié dans le seul but de posséder ce savoir, il aurait pu se contenter de faire la classe en ouvrant un livre. Se satisfaire de gagner sa vie en ouvrant un livre est d’un point de vue logique exactement la même chose que subvenir à ses besoins en faisant de l’équilibre sur un fil, comme les funambules, ou encore en faisant tourner les assiettes, comme les prestidigitateurs. La science n’avait rien à voir avec ce genre de performance. L’important n’était pas de maîtriser des connaissances. L’enjeu était le façonnement de l’être humain. L’objectif était l’accomplissement d’un « honnête homme », qui sache différencier ce qui est important de ce qui ne l’est pas, évaluer les choses à leur juste valeur, connaître ses propres goûts, discerner le bien et le mal, juger du bien-fondé de ses actes, séparer le vrai du faux, le juste de l’injuste, en un mot, le but de l’étude était de former un homme de bien.

Telles étaient les conceptions de Dôya. Ce qui explique que, sans pour autant ressentir de la honte à vendre son art pour vivre, il éprouvait un dégoût profond à l’idée de s’éloigner de sa foi inébranlable en la science. Puisqu’il démissionnait au nom de principes enracinés au plus profond de lui, non seulement il n’avait pas le moindre reproche à se faire, mais il ne se jugeait pas non plus sans volonté. Se retrouver sanctionné pour ses convictions dépassait son entendement, c’était comme s’il devait examiner à la loupe, dans la lumière aveuglante du soleil du plein été, les étiquettes « idiot » et « entêté » qu’on lui mettait dans la main, sans y découvrir le moindre élément susceptible de l’aider à comprendre ce qui lui était reproché.

Trois fois en poste, trois fois chassé, à chaque renvoi il s’était senti digne de louanges, plus que s’il avait été promu docteur. Certes, réussir un doctorat était le couronnement d’années d’efforts, mais ce titre qui s’obtenait grâce à un savoir-faire de haut niveau ne différait pas tant que ça de la récompense octroyée aux riches qui se retrouvent promus au cinquième grade grâce aux dons qu’ils ont faits pour subventionner la construction de vaisseaux de guerre. Si Dôya avait été renvoyé, c’était parce qu’il était un être supérieur. De tout ce que Dieu a créé, l’homme de bien est le plus précieux, comme l’a dit un poète occidental (1). Chaque fois qu’il était chassé, Dôya se répétait en lui-même que celui qui ne s’écartait pas du chemin qu’il s’était tracé était plus digne de respect que Dieu. Toutefois, l’épouse de Dôya n’avait jamais entendu ces mots de la bouche de son mari. D’ailleurs, en eût-elle compris le sens ?

Comme elle ne comprenait pas, bien avant de mourir de faim, elle se plaignait de son époux. Dôya n’était pas sans la trouver digne de compassion. Mais il n’était pas comme ces maris ordinaires qui sont prêts à dévier de leur route pour obtenir la reconnaissance de leur femme. Aux yeux de la société, il était simplement un homme. Ayant pris femme, il devenait un époux. S’il se mêlait à d’autres, il se transformait en ami. En donnant la main, il était le frère aîné, dans le cas contraire, il devenait le frère cadet. Dans la société, il était un précurseur. Dans une école, à n’en pas douter, il devenait professeur. S’il s’en allait, il n’était plus qu’un être anonyme, un homme sans qualités, pourrait-on dire. Une société qui vous réduisait à votre statut d’homme manquait de complexité. L’épouse de Dôya appartenait à cette société simpliste. Dans son monde, Dôya n’existait qu’en tant qu’époux, il n’avait pas sa place comme intellectuel ou homme dévoué à la société. À plus forte raison, il n’avait à ses yeux aucune réalité en tant que défenseur de ses convictions ou réfractaire aux conventions. Que la réputation de son époux fût de plus en plus compromise partout où il allait relevait pour elle d’une insuffisance de dons, et le renvoi de ses postes successifs avait pour seule cause son excentricité.

Après avoir accumulé à trois reprises les excentricités, Dôya se retrouva donc à Tôkyô et déclara qu’il n’irait plus jamais en province. Il s’ouvrit à sa femme de sa volonté de ne plus enseigner. Lui qui s’était aliéné l’école eut la révélation que pour redresser la société dont il était las, il lui fallait utiliser le pouvoir de sa plume. Jusqu’ici, il croyait qu’il lui suffisait d’aller droit son chemin, quelle que soit la profession embrassée, et que ceux qui voulaient l’en détourner finiraient naturellement par pencher dans la même direction que lui. La renommée n’était pas ce qu’il cherchait. L’influence et la popularité ne faisaient pas partie de ses désirs. Il voulait simplement convaincre par la force de son caractère les jeunes gens auxquels il s’adressait, eux qui donneraient forme à la société à venir, pour qu’ils s’ouvrent à de grandes perspectives. Pendant près de six années, il avait tenté de donner corps à sa vision des choses, et il avait échoué. Un adage dit qu’il n’y a pas que du mal en ce monde et il était désireux de comprendre tout de suite avec qui sympathiser sans se tromper, il voulait viser haut, là où se concentrait la compréhension des choses, il pensait qu’avec le temps il finirait par toucher au but, mais ce qui l’attendait au détour du chemin, lui qui manquait d’expérience, c’était l’erreur de toute une vie. Le monde ne nourrissait pas des idées aussi élevées qu’il l’avait cru, il manquait de jugement. Seul s’attirait les sympathies celui qui obéissait aux puissants et aux riches, il n’y avait pas d’exception.

Ainsi, il avait surestimé le monde et s’il avait brûlé les étapes en allant en province, c’était un peu comme celui qui dans sa hâte à construire une solide maison entreprend les travaux avant d’avoir affermi le terrain. Une trop grande précipitation dans la construction risque de faire s’écrouler la maison sous l’effet du vent ou de la pluie. Ou bien on nivelle le terrain, ou bien on vit dans l’inquiétude en attendant que la pluie et le vent s’apaisent. La tâche du lettré est de rendre habitable un monde où il est impossible de vivre dans la paix.

Celui qui n’a ni argent ni autorité ne peut que s’en remettre à la force de la plume s’il ne veut pas avoir à rougir. Il lui faut faire appel au langage. Il lui faut presser sa matière grise pour en extirper une sagesse altruiste. La matière grise se dessèche, la langue se tuméfie, la plume se casse et se casse encore, pourtant, il faut continuer jusqu’à ce que le monde obtempère.

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Cependant, homme de lettres ou pas, nul ne peut travailler sans rien manger. À supposer que l’intéressé en prenne son parti, son épouse ne saurait endurer d’avoir l’estomac creux. L’époux qui ne la nourrit pas richement fera figure de criminel. Au printemps de cette année-là, quand ils descendirent en arrivant de province dans une auberge miteuse à Shiba Kotohirachô, voici la conversation qui se déroula entre Dôya et sa femme.

« Vous prétendez quitter l’enseignement, mais qu’avez-vous l’intention de faire au juste ?
– Eh bien, je n’ai encore aucune idée arrêtée. Quelque chose se décidera sûrement dans quelque temps…
– Dans quelque temps, dites-vous ? Mais cela revient à vouloir attraper des nuages, ne croyez-vous pas ?
– En effet, on peut considérer les choses de cette façon. Je ne comprends pas moi-même clairement.
– Comment pouvez-vous être si nonchalant ? Il est vrai que vous êtes un homme, vous pouvez vous contenter de cette situation, mais mettez-vous à ma place !
– Enfin, je t’ai dit que je n’irai plus en province, là, j’ai pris la décision de ne plus être professeur !
– Vous êtes libre de décider ce que vous voulez, mais cela ne change rien au fait qu’il faut absolument que vous ayez un salaire mensuel. Sinon, comment voulez-vous que nous fassions ?
– Un salaire n’est pas indispensable douze mois sur douze. Si je rapporte de l’argent, ça fait l’affaire tout aussi bien, non ?
– Oui, évidemment.
– Eh bien, voilà, n’en parlons plus.
– Je veux bien, mais dites-moi, êtes-vous certain de gagner de l’argent ?
– Évidemment ! Enfin, oui, je crois.
– En faisant quoi ?
– C’est ce à quoi je réfléchis. Comment veux-tu qu’à peine arrivé, j’aie déjà dressé un plan ?
– C’est justement ce qui me préoccupe. Car enfin, c’est très joli de décider de vivre à Tôkyô, mais encore faut-il avoir une idée concrète !
– J’ai bien l’impression que tu es d’une nature trop inquiète. Il ne faut pas te faire comme ça du souci !
– Bien sûr que je me tracasse, et pour cause ! Où que vous alliez, vous n’arrivez pas à créer de l’harmonie, et vous démissionnez ! J’ai peut-être un naturel anxieux, mais vous, vous avez vraiment la tête chaude !
– C’est bien possible. Mais mon caractère irascible, eh bien, enfin, passons. Tu n’as pas lieu de t’en faire, je vais m’arranger pour que nous puissions vivre à Tôkyô.
– Que diriez-vous d’aller consulter votre frère aîné ?
– En effet, c’est une idée. Mais mon frère n’est pas du genre à s’intéresser aux affaires des autres.
– Le croyez-vous vraiment ? Je retrouve bien là votre fâcheuse tendance à décider de tout arbitrairement. Pourtant, hier, ne vous a-t-il pas adressé des paroles pleines de gentillesse ?
– Hier ? Hier, il avait l’air de vouloir s’occuper de moi, c’est vrai, mais… bon, admettons.
– Il n’aurait pas dû se montrer obligeant ?
– Non, ce n’est pas ça. Seulement, il ne faut pas trop compter sur ce que les gens disent !
– Pourquoi donc ?
– Pourquoi ? Tu comprendras plus tard, petit à petit.
– Alors, qu’est-ce qui vous empêche de vous mettre dès demain à demander de l’aide à vos amis ?
– Mes amis ? Je n’ai pas d’amis en particulier et mes condisciples sont tous dispersés.
– Mais il y a M. Adachi, par exemple, qui vous envoie tous les ans une carte de vœux, et qui a une belle position à Tôkyô…
– Ah oui, Adachi, qui est professeur de faculté, c’est ça ?
– Oui. C’est vous qui vous faites détester par tout le monde à force de vous croire au-dessus des autres ! Vous dites “professeur de faculté, c’est ça ?” d’un ton dédaigneux, mais je ne vois pas en quoi être professeur d’université est un mal.
– Vraiment ? Soit, je vais aller trouver Adachi et lui demander de m’aider. Cela dit, s’il suffit de rapporter de l’argent à la maison, je ne vois pas le besoin d’aller le voir.
– Voilà que ça recommence. Quel entêté vous faites !
– Tu l’as dit, je suis une vraie tête de mule ! »

 

Ce texte est extrait de Rafales d’automne, à paraître le 6 janvier 2015 aux Éditions Philippe Picquier. Il a été traduit du japonais par Élisabeth Suetsugu.

Notes

1| « An honest man’s the noblest work of God »: vers du poe?te anglais Alexander Pope (1688-1744).

LE LIVRE
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Rafales d’automne de Un homme au-dessus des autres, Éditions Philippe Picquier

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