Un village, une histoire, deux mémoires
par Jan Hloušek

Un village, une histoire, deux mémoires

1938 : l’Allemagne annexe les Sudètes en Tchécoslovaquie, après avoir obtenu l’accord des Européens à Munich. 1945 : les Tchèques répriment, massacrent et expulsent la population germanophone de la région. Depuis, la mémoire du territoire et de ses peuples était restée divisée. Jusqu’à ce qu’une romancière allemande réussisse à faire entendre toutes les voix.

Publié dans le magazine Books, septembre 2011. Par Jan Hloušek
Nous avions découvert Herma Kennel il y a quelques années, quand elle était venue en Moravie présenter son roman BergersDorf. La romancière allemande avait alors séduit les Tchèques, frustrés de ne pouvoir lire dans leur langue cette histoire des habitants de Bergers­Dorf, surnommé « le village SS » pendant la Seconde Guerre mondiale. Bras droit de Himmler, le général Gottlob Berger avait en effet pris sous son aile cette petite localité au sud de Prague peuplée majoritairement d’Allemands, pour en faire une sorte de village germanique modèle et un vivier de recrutement pour la Waffen SS. Le livre est aujourd’hui publié en tchèque. Et ce n’est pas sans rapport avec l’événement qui a bouleversé le pays à l’été 2010, quand on découvrit dans une prairie du village de Dobronín une fosse commune contenant les restes de quinze hommes, victimes du massacre perpétré contre les Allemands lors de la troisième semaine de mai 1945. Cet épisode est au cœur de l’ouvrage de Herma Kennel (1).   De si vieux crimes La découverte n’avait rien d’inattendu. Mais, ici, la question des charniers est taboue. Nous connaissons leur existence, nous savons à peu près où ils se trouvent mais il est malvenu d’en parler. D’où l’émoi provoqué dans le pays par l’exhumation des corps et par l’intérêt soudain de la police pour de si vieux crimes. Des voix s’élevèrent : de quoi se mêlait-on ? On exprima également des doutes sur l’ampleur du « dérapage » des Tchèques à la fin de la guerre. On plaida même la vengeance légitime. À mes yeux, tout ceci relève d’une forme de haine inextinguible, nourrie par un passé qui ne passe pas. Comme si la guerre n’était pas terminée (2). À l’origine, Herma Kennel n’avait pas l’intention d’écrire sur les crimes commis contre les Allemands. Sa belle-mère, originaire de la région, lui en avait beaucoup parlé. Mais elle s’était ensuite plus particulièrement intéressée à l’histoire de BergersDorf, ce village « vidé » de ses Tchèques par les nazis après Munich, et qui n’allait pas tarder à sombrer dans l’horreur. Herma Kennel s’est plongée dans les archives de la ville de Brno et a décidé d’en tirer un roman documentaire. Jouant habilement de la tension entre faits réels et imaginaires, elle a livré une chronique réussie de l’histoire de BergersDorf : l’arrivée des troupes du Reich, accueillies avec enthousiasme par la population allemande, les bouleversements de la vie du village et, pour finir, l’effondrement des espoirs naïfs et la prise de conscience de l’erreur commise. Le roman se termine sur l’image du supplice de nombreux Allemands, innocents pour la plupart, martyrisés par de prétendus partisans. Les vrais instigateurs de la tragédie avaient, eux, réussi à fuir. À l’instar de l’Obergruppenführer Berger, qui avait néanmoins tenté de prévenir le maire du village en lui conseillant de rassembler ses concitoyens allemands et de quitter cet « îlot linguistique ». Condamné à Nuremberg, le dirigeant nazi sera libéré dès 1951, avant la fin de sa peine, pour avoir soi-disant sauvé des prisonniers américains en leur accordant des passe-droits. Il s’est ensuite engagé à l’extrême droite et a vécu paisiblement jusqu’à l’âge de 79 ans. Le maire, Wenzel Hondl, le personnage principal du roman d’Herma Kennel, a été torturé, puis jeté dans une fosse commune en mai 1945. Malgré ses efforts d’objectivité et l’utilisation de documents qui excluent toute approche apologétique, l’auteur garde une image positive de la communauté allemande de BergersDorf. Cela ne rend pas pour autant sa prose antipathique, car mêler événements historiques et intrigues personnelles était le seul moyen de faire comprendre au lecteur la mentalité et les motivations de cette communauté encerclée par des Tchèques depuis des siècles, qui n’eut de cesse de lutter pour défendre son identité et ses ressources. C’était le seul moyen, aussi, d’expliquer l’acharnement égoïste, la naïveté de cette population…
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