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Un village, une histoire, deux mémoires

1938 : l’Allemagne annexe les Sudètes en Tchécoslovaquie, après avoir obtenu l’accord des Européens à Munich. 1945 : les Tchèques répriment, massacrent et expulsent la population germanophone de la région. Depuis, la mémoire du territoire et de ses peuples était restée divisée. Jusqu’à ce qu’une romancière allemande réussisse à faire entendre toutes les voix.

Nous avions découvert Herma Kennel il y a quelques années, quand elle était venue en Moravie présenter son roman BergersDorf. La romancière allemande avait alors séduit les Tchèques, frustrés de ne pouvoir lire dans leur langue cette histoire des habitants de Bergers­Dorf, surnommé « le village SS » pendant la Seconde Guerre mondiale. Bras droit de Himmler, le général Gottlob Berger avait en effet pris sous son aile cette petite localité au sud de Prague peuplée majoritairement d’Allemands, pour en faire une sorte de village germanique modèle et un vivier de recrutement pour la Waffen SS. Le livre est aujourd’hui publié en tchèque. Et ce n’est pas sans rapport avec l’événement qui a bouleversé le pays à l’été 2010, quand on découvrit dans une prairie du village de Dobronín une fosse commune contenant les restes de quinze hommes, victimes du massacre perpétré contre les Allemands lors de la troisième semaine de mai 1945. Cet épisode est au cœur de l’ouvrage de Herma Kennel (1).   De si vieux crimes La découverte n’avait rien d’inattendu. Mais, ici, la question des charniers est taboue. Nous connaissons leur existence, nous savons à peu près où ils se trouvent mais il est malvenu d’en parler. D’où l’émoi provoqué dans le pays par l’exhumation des corps et par l’intérêt soudain de la police pour de si vieux crimes. Des voix s’élevèrent : de quoi se mêlait-on ? On exprima également des doutes sur l’ampleur du « dérapage » des Tchèques à la fin de la guerre. On plaida même la vengeance légitime. À mes yeux, tout ceci relève d’une forme de haine inextinguible, nourrie par un passé qui ne passe pas. Comme si la guerre n’était pas terminée (2). À l’origine, Herma Kennel n’avait pas l’intention d’écrire sur les crimes commis contre les Allemands. Sa belle-mère, originaire de la région, lui en avait beaucoup parlé. Mais elle s’était ensuite plus particulièrement intéressée à l’histoire de BergersDorf, ce village « vidé » de ses Tchèques par les nazis après Munich, et qui n’allait pas tarder à sombrer dans l’horreur. Herma Kennel s’est plongée dans les archives de la ville de Brno et a décidé d’en tirer un roman documentaire. Jouant habilement de la tension entre faits réels et imaginaires, elle a livré une chronique réussie de l’histoire de BergersDorf : l’arrivée des troupes du Reich, accueillies avec enthousiasme par la population allemande, les bouleversements de la vie du village et, pour finir, l’effondrement des espoirs naïfs et la prise de conscience de l’erreur commise. Le roman se termine sur l’image du supplice de nombreux Allemands, innocents pour la plupart, martyrisés par de prétendus partisans. Les vrais instigateurs de la tragédie avaient, eux, réussi à fuir. À l’instar de l’Obergruppenführer Berger, qui avait néanmoins tenté de prévenir le maire du village en lui conseillant de rassembler ses concitoyens allemands et de quitter cet « îlot linguistique ». Condamné à Nuremberg, le dirigeant nazi sera libéré dès 1951, avant la fin de sa peine, pour avoir soi-disant sauvé des prisonniers américains en leur accordant des passe-droits. Il s’est ensuite engagé à l’extrême droite et a vécu paisiblement jusqu’à l’âge de 79 ans. Le maire, Wenzel Hondl, le personnage principal du roman d’Herma Kennel, a été torturé, puis jeté dans une fosse commune en mai 1945. Malgré ses efforts d’objectivité et l’utilisation de documents qui excluent toute approche apologétique, l’auteur garde une i
mage positive de la communauté allemande de BergersDorf. Cela ne rend pas pour autant sa prose antipathique, car mêler événements historiques et intrigues personnelles était le seul moyen de faire comprendre au lecteur la mentalité et les motivations de cette communauté encerclée par des Tchèques depuis des siècles, qui n’eut de cesse de lutter pour défendre son identité et ses ressources. C’était le seul moyen, aussi, d’expliquer l’acharnement égoïste, la naïveté de cette population isolée, et son indifférence à l’égard des humiliations et autres injustices infligées aux Tchèques par les nazis. Aujourd’hui, la communauté des Allemands expulsés des territoires tchèques en 1945 est parcourue d’une multitude d’histoires singulières, mais elle partage aussi une mémoire commune, bien distincte de la nôtre. Herma Kennel est bien consciente que son procédé narratif n’a pas effacé toute partialité. Alors qu’elle rédigeait la fin de son livre et décrivait les crimes dont nous nous étions rendus coupables dans la prairie de Dobronín, elle eut soudain envie d’interroger les événements d’un autre point de vue. Et décida de se lancer dans la rédaction d’un second roman, toujours documentaire, sur les Tchèques cette fois.   Une vision fantasmatique Dans l’après-guerre, la conscience collective allemande s’est dotée à leur sujet d’un récit ad hoc : ils ne vivaient pas si mal, sous le Protectorat de Bohême-Moravie (3) ; les Tchèques n’étaient pas arrêtés ni exécutés dans la rue, comme les Polonais ; ils étaient à peine plus rationnés sur la nourriture que les Allemands ; ils travaillaient dans les usines d’armement et se gouvernaient à peu près eux-mêmes ; d’ailleurs, hormis quelques protestations et sabotages, ils n’ont pas eu recours à la résistance armée. Herma Kennel montre à quel point cette vision est fantasmatique. En novembre 2002, elle a fait la connaissance du juriste de Brno Jaroslav Klenovský, ancien membre d’un groupe de résistance tchèque et leader, entre 1945 et 1948, de la Fédération des combattants antifascistes. Elle raconte avoir eu envie de le rencontrer après le discours nuancé qu’il avait tenu sur la « marche de la mort » que fut l’expulsion des Allemands de Brno, le 31 mai 1945. Grâce à lui, la romancière a pu récolter toutes les informations nécessaires sur la résistance locale, qui avait commencé dès l’arrivée de l’occupant, et sur la Gestapo de Brno, connue pour avoir mené des exécutions sommaires jusque dans les dernières heures de la guerre. Klenovský appartenait à un groupe de jeunes gens qui avaient fui Vienne après l’Anschluss et s’étaient cachés à Tišnovska, dans les montagnes tchéco-moraves, non loin de Brno. Ils opéraient dans un contexte politique compliqué, collaborant à la fois avec la compagnie du général Vojtěch Luža, figure de proue de la résistance tchèque, et les partisans communistes de la section Jermak, parachutés par les Soviétiques. Klenovský était alors tombé amoureux d’une jeune fille de 22 ans qui falsifiait des cartes d’identité et des livrets de travail pour les résistants. Elle s’appelait Božena Škrabálková et son histoire tragique a tellement intéressé Kennel qu’elle en a fait l’héroïne de son deuxième roman, Die Welt im Frühling verlassen (« Quitter le monde au printemps »). Božena, fille de bonne famille, passa son baccalauréat en Autriche. Mais elle ne put faire les études de médecine auxquelles elle aspirait car elle était tchèque. Après la mort de son père en 1944, elle rejoignit la résistance de l’autre côté de la frontière et ne la quitta plus, même quand la Gestapo de Brno commença, aux dernières heures du Reich, à démanteler les réseaux et liquider tous les suspects. Quelques semaines à peine avant la capitulation, un commando spécial arrêta des dizaines de jeunes résistants et les exécuta sommairement. Božena Škrabálková faisait partie d’un groupe envoyé à Mauthausen, où elle est morte gazée. Dans son livre, Herma Kennel raconte en détail le combat courageux, terriblement difficile, voire sans espoir, des résistants. Sa sympathie pour son héroïne est telle qu’elle a milité pour la pose d’une plaque commémorative sur le bâtiment de l’école d’Enns, en Autriche, que Božena fréquentait enfant. Quant au titre du livre, « Quitter le monde au printemps », il reprend le message gravé avec les ongles dans une armoire en tôle par le partisan ukrainien Železtnak, emprisonné dans la cité universitaire de Brno et fusillé le 16 avril 1945.   Une résistance multiforme Avec ses deux romans, Herma Kennel est parvenue à s’immiscer dans une mémoire collective tchèque qui fut longtemps un terrain miné. Juste après la guerre, le projet de créer une grande histoire de la « deuxième révolte (4) » avait été formé, qui soulignerait l’importance du rôle joué par les individus dans la « révolution nationale ». Mais, en mars 1946, le premier Congrès des soldats étrangers – ces volontaires tchécoslovaques qui ont combattu sur tous les fronts aux côtés des Alliés – défendait le caractère unitaire d’une résistance pourtant multiforme, « de la chute de Heydrich (5) aux actions de masse des partisans, de l’insurrection slovaque aux combats des barricades pragoises ». Bientôt, le rôle de la résistance extérieure fut exagéré, au détriment de la résistance locale, et le « mouvement des partisans communistes », actif à partir de l’automne 1944 seulement, porté au premier plan. Herma Kennel a commencé de travailler sur ce livre, comme avec Bergers­Dorf, en étudiant les documents des archives de Brno, de Prague et du musée morave – affiches, décrets, procès-­verbaux de la police criminelle du Protectorat ou actes des procès des officiers et des informateurs de la Gestapo qui se sont tenus après la guerre. Comme dans Bergers­Dorf, elle se concentre sur les faits historiques qu’elle projette sur des destins individuels. Jaroslav Klenovský lui a transmis la correspondance de Božena Škrabálková et celles d’autres membres du groupe, elle a visité les lieux, et elle a rencontré les enfants, petits-enfants et voisins de ses héros. À travers ces histoires transmises de génération en génération, Herma Kennel a réussi à se rapprocher des zones les plus importantes de notre mémoire collective. Le changement de perspective lui a réussi. Lorsqu’elle décrit la dernière phase de la révolte en Moravie, on sent sa passion pour ses personnages tchèques. Peu de sujets concernant la Seconde Guerre mondiale ont été aussi déformés que les derniers moments de la résistance antinazie en Tchécoslovaquie. Et c’est le travail littéraire d’une romancière allemande qui nous permet de revenir à la réalité et de comprendre que nous pouvons surmonter notre partialité et accepter que, même si elle nous rebute, la vérité de l’autre peut parfois être la bonne.   Cet article est paru dans le Literární Noviny du 2 janvier 2011. Il a été traduit par Morgan Corven.
LE LIVRE
LE LIVRE

Bergersdorf, Vitalis Verlag

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