Vargas Llosa: Mon idée de la culture
par Mario Vargas Llosa

Vargas Llosa: Mon idée de la culture

La culture est devenue un fantôme insaisissable. Aussi discréditée que la notion de beauté, elle est victime du politiquement correct et d’un égalitarisme simplet nourri d’anthropologie et de sociologie. Peut-elle s’en remettre ?

Publié dans le magazine Books, décembre 2010 - janvier 2011. Par Mario Vargas Llosa
La notion de culture a pris, au fil de l’histoire, des sens et des nuances différents. Pendant des siècles, le concept fut lié à la religion et au savoir théologique ; en Grèce, il fut marqué par la philosophie, à Rome par le droit, alors qu’à la Renaissance il fut surtout imprégné par la littérature et les arts. Plus récemment, par exemple au siècle des Lumières, ce sont la science et les grandes découvertes scientifiques qui donnèrent à l’idée de culture son orientation majeure. Mais, en dépit de ces variantes, jusqu’à l’époque qui est la nôtre, la culture a toujours désigné un ensemble de principes et de disciplines qui, selon un large consensus social, la constituaient et qu’elle supposait : la revendication d’un patrimoine d’idées, de valeurs et d’œuvres d’art, de connaissances historiques, religieuses, philosophiques et scientifiques en constante évolution, ainsi que la promotion de nouvelles formes artistiques et le développement de la recherche dans tous les champs du savoir. La culture a toujours établi une distinction sociale entre ceux qui la cultivaient, l’enrichissaient grâce à divers apports, la faisaient progresser, et ceux qui s’en désintéressaient, la méprisaient, l’ignoraient ou en étaient exclus pour des raisons sociales et économiques. Jusqu’à notre époque, il y eut dans toute société des personnes cultivées et des incultes, avec, entre les deux, des personnes plus ou moins cultivées ou plus ou moins incultes ; et cette classification était claire pour tout le monde, parce que tous admettaient le même système de valeurs, de critères culturels, de manières de penser, de juger et de se comporter. Aujourd’hui, tout a changé. La notion de culture s’est tellement élargie que, même si personne n’ose le dire, elle s’est évaporée. Elle est devenue un fantôme insaisissable, multiple et métaphorique. Plus personne n’est cultivé si tous croient l’être, ou si le contenu de ce que nous appelons culture est tellement dévoyé que chacun peut légitimement prétendre être cultivé.   Haute culture, basse culture et culture populaire Le premier signe de cette confusion qui a progressivement gagné le concept de culture fut émis par les anthropologues, soucieux, avec la meilleure foi du monde, de respecter et de comprendre les sociétés primitives qu’ils étudiaient. Ils ont fait de la culture la somme des croyances, des connaissances, des langages, des coutumes, des parures, des usages, des systèmes de parenté, bref de tout ce qu’un peuple dit, fait, craint ou adore. Cette définition ne se contentait pas de fonder une méthode pour étudier la spécificité d’un conglomérat humain par rapport aux autres. Elle prétendait aussi, dès le départ, abjurer l’ethnocentrisme nocif et raciste dont l’Occident ne s’est jamais lassé de s’accuser. L’objectif était des plus généreux, mais, comme dit le dicton, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Car c’est une chose de croire que toutes les cultures méritent considération (il y a incontestablement des apports positifs de chacune à la civilisation humaine) et c’en est une autre, très différente, de croire que toutes, par le simple fait d’exister, s’équivalent. Or c’est ce qui, de façon étonnante, s’est produit, en raison d’un préjugé monumental né du désir louable d’abolir une bonne fois pour toutes l’ensemble des préjugés se rapportant à la culture. Le politiquement correct a fini par nous convaincre qu’il est arrogant, dogmatique, colonialiste, voire raciste, de parler de cultures supérieures et inférieures, et même de cultures modernes et primitives. Selon cette conception angélique, toutes les cultures, à leur façon et dans leurs circonstances particulières, sont égales. Ce sont des expressions équivalentes de la merveilleuse diversité humaine. Si les ethnologues et les anthropologues ont établi cette égalisation horizontale des cultures, diluant jusqu’à la rendre invisible l’acception classique du vocable, les sociologues pour leur part – disons les sociologues férus de critique littéraire – ont accompli une révolution sémantique du même ordre en incorporant à l’idée de culture, comme partie intégrante, l’inculture, déguisée en culture populaire (une forme de culture moins raffinée, ingénieuse et prétentieuse que l’autre, mais beaucoup plus libre, authentique, critique, représentative et audacieuse). Autant dire tout de suite que, de ce processus de démolition de l’idée traditionnelle de culture surgirent des livres brillants, comme celui de Mikhaïl Bakhtine L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1965) (1). Le critique russe y oppose, à l’aide de raisonnements subtils et d’exemples savoureux, ce qu’il appelle la « culture populaire » à la culture officielle et aristocratique, conservée et cultivée dans les salons, les palais, les couvents et les bibliothèques, alors que la culture populaire naît et vit dans la rue, la taverne, la fête, le carnaval. Bakhtine tourne la première en dérision avec des saillies qui mettent à nu et exagèrent ce que la culture officielle occulte et censure comme « bas instincts humains », autrement dit le sexe, les fonctions excrémentielles, la grossièreté. Il oppose le « mauvais goût » sensuel au prétendu « bon goût » des classes dirigeantes. Il ne faut pas confondre la classification d’inspiration sociologique opérée par Bakhtine et d’autres critiques littéraires – culture officielle et culture populaire – avec la division qui existe depuis très longtemps dans le monde anglo-saxon entre high brow culture et low brow culture : la culture d’en haut et la culture d’en bas (2). Car, dans ce dernier cas, nous sommes encore dans le cadre de l’acception classique de la culture, et ce qui les distingue est le degré de facilité ou de difficulté proposé au lecteur, à l’auditeur, au spectateur ou au simple amateur. Un poète comme T.S. Eliot et un romancier comme James Joyce appartiennent à la haute culture, tandis que les romans d’Ernest Hemingway ou les poèmes de Walt Whitman font partie de la basse culture car ils sont accessibles aux lecteurs ordinaires. Dans les deux cas, nous sommes toujours au sein de la littérature, sans qu’il y ait d’adjectifs à ajouter. Bakhtine et ses adeptes (conscients et inconscients) accomplirent quelque chose de beaucoup plus radical : ils abolirent les frontières entre culture et inculture et donnèrent à la seconde une remarquable dignité en affirmant que l’impéritie, la vulgarité et le laisser-aller qu’on peut y trouver sont largement compensés par sa vitalité, son sens de l’humour et sa manière directe et authentique de représenter les expériences humaines les mieux partagées. La peur d’être politiquement incorrect a fait disparaître de notre vocabulaire les limites qui séparaient culture et inculture. Aujourd’hui, plus personne n’est inculte ou, plutôt, nous sommes tous cultivés. Il suffit d’ouvrir un journal ou un magazine pour tomber sur d’innombrables allusions à la myriade de manifestations de cette culture universelle que nous possédons tous : la « culture de la pédophilie », la « culture de la marijuana », la « culture punk », la « culture de l’esthétique nazie » et autres choses du même acabit. Nous voulions en finir avec les élites qui nous répugnaient moralement parce que privilégiées, méprisantes, discriminatoires par rapport à nos idéaux égalitaristes et, au fil du temps, depuis diverses tranchées, nous avons combattu et défait ce corps fermé de pédants se croyant supérieurs et se vantant de monopoliser le savoir, les valeurs morales, l’élégance spirituelle et le bon goût. Mais nous avons remporté une victoire à la Pyrrhus, le remède s’avérant pire que le mal : vivre dans la confusion d’un monde où, paradoxalement (comme il n’y a pas de moyens de savoir ce qu’est la culture), tout l’est et rien ne l’est. Bien sûr, on m’objectera qu’il n’y a jamais eu au cours de l’histoire une telle accumulation de découvertes scientifiques, de réalisations technologiques, qu’on n’a jamais édité autant de livres, ouvert autant de musées ni payé des prix aussi vertigineux pour les œuvres d’artistes anciens ou modernes. Comment peut-on parler d’un monde sans culture à une époque où les vaisseaux spatiaux construits par l’homme ont accédé aux étoiles et où le pourcentage d’analphabètes n’a jamais été aussi faible ? Oui, ces progrès sont incontestables, toutefois ils ne sont pas l’œuvre de femmes et d’hommes cultivés, mais de spécialistes. Entre la culture et la spécialisation, la distance est aussi grande qu’entre l’homme de Cro-Magnon et les sybarites neurasthéniques de Marcel Proust. Par ailleurs, même s’il y a aujourd’hui bien plus d’alphabétisés que par le passé, il s’agit d’une donnée quantitative ; et la culture a plus à voir avec la qualité qu’avec la quantité. Autrement dit, nous parlons de choses différentes. C’est aussi grâce à cette extraordinaire spécialisation des sciences que nous sommes parvenus à amasser un arsenal d’armes de destruction massive capable de faire plusieurs fois disparaître la planète. Il s’agit, certes, d’une prouesse scientifique et technologique, mais aussi d’une manifestation flagrante de la barbarie, autrement dit d’un fait éminemment anticulturel, à supposer que la culture soit, comme le croyait T.S. Eliot, « tout ce qui fait de la vie une chose digne d’être vécue ». La culture est – ou était, du temps où elle existait – un dénominateur commun, quelque chose qui maintenait en vie la communication entre des gens très différents, que les progrès des connaissances obligeaient à se spécialiser, c’est-à-dire à s’éloigner les uns des autres en perdant leur faculté de dialoguer. Elle était donc une boussole, un guide permettant aux êtres humains de s’orienter dans l’inextricable fouillis des connaissances sans perdre le cap et, dans leur trajectoire infinie, de garder une vision plus ou moins claire des priorités, de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas. Personne ne peut tout savoir sur tout – pas plus aujourd’hui qu’autrefois –, mais la culture permettait au moins à l’homme cultivé d’établir des hiérarchies et des priorités dans le champ du savoir et des valeurs esthétiques. À l’ère de la spécialisation et de l’effondrement de la culture, les hiérarchies se sont fondues dans un amphigouri amorphe où, compte tenu de la confusion qui conduit à égaliser les innombrables formes de vie baptisées culture, toutes les sciences et les techniques se justifient et s’équivalent, et il n’est plus possible de discerner avec un minimum d’objectivité ce qui est beau dans l’art et ce qui ne l’est pas. Même parler en de tels termes est obsolète, puisque la notion de beauté est aussi discréditée que l’idée classique de culture. Le spécialiste voit et va loin dans son domaine particulier, mais il ignore ce qui se passe autour de lui et il ne cherche pas à vérifier les dommages que ses réussites pourraient provoquer dans des domaines de l’existence qui lui sont étrangers. Cet être unidimensionnel, comme disait Marcuse, peut être à la fois un grand spécialiste et un inculte parce que ses connaissances, au lieu de le mettre en contact avec autrui, l’isolent dans un domaine qui n’est qu’une minuscule cellule dans le vaste champ du savoir. Dans son célèbre essai de 1948 « Notes pour une définition de la culture (3) », T.S. Eliot soutient que celle-ci ne doit pas être confondue avec la connaissance, car elle la précède et lui sert de fondement : une attitude spirituelle et une certaine sensibilité qui lui donne une direction et une fonctionnalité précise, une sorte de dessein moral. En tant que croyant, Eliot trouvait dans les valeurs de la religion chrétienne ces principes du savoir et du comportement humain qu’il appelle la culture. Mais je ne crois pas que la foi religieuse soit la seule assise possible pour que la connaissance ne devienne pas erratique et autodestructrice. Depuis les XVIIIe et XIXe siècles, une morale et une philosophie laïques ont rempli cette fonction dans une grande partie du monde occidental. Une forme de hiérarchie au sein du large éventail de savoirs formant la connaissance ; une morale compréhensive, qui revendique la liberté et permet à la grande diversité humaine de s’exprimer tout en restant ferme sur le refus de tout ce qui avilit, dégrade l’idée d’humanité et menace la survie de l’espèce ; une élite qui…
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