L’anglais, langue française
par Jon-Kris Mason
Temps de lecture 5 min

L’anglais, langue française

Voici un peu moins de mille ans, les Normands conquéraient l’Angleterre, imposant le français comme langue de l’administration. Depuis, malgré de vives réactions, l’anglais a continué de se franciser, par vagues successives. On l’ignore souvent, de part et d’autre de la Manche : plus de 80 % des mots anglais sont d’origine française ou latine !

Publié dans le magazine Books, décembre 2010 - janvier 2011. Par Jon-Kris Mason
Pour nous autres Anglais, la conquête normande n’a presque aucun secret. Nous sommes fiers d’y voir le dernier exemple d’invasion réussie de l’Angleterre. La date emblématique, 1066, a coulé dans le lait de notre mère. Bouche bée, le souffle coupé, les enfants continuent de se voir raconter, à la maison ou en voyage scolaire à Bayeux, l’histoire du roi anglo-saxon Harold, tué d’une flèche dans l’œil à la bataille de Hastings (1). Mais même si la psyché anglaise a intégré dans son subconscient l’idée que le féodalisme et une classe dirigeante francophone – clergé, noblesse, marchands et administrateurs – sont alors venus se superposer à la société anglo-saxonne, la question linguistique reste, elle, curieusement camouflée. Personne ne reconnaît vraiment – chuchotez-le ! – qu’autrefois les Anglais parlaient français. Et de fait, c’est toujours le cas. Telle est la thèse du livre de Thora van Male, Liaisons généreuses, qui observe avec un humour irrévérencieux et pince-sans-rire « la prodigieuse influence de la langue française sur l’anglais ». Van Male s’intéresse tout particulièrement aux emprunts de vocabulaire, plutôt qu’à la syntaxe ou l’orthographe, et elle ouvre son ouvrage sur la manière dont les premières dettes furent contractées. Elle regroupe les mots empruntés au français par grandes thématiques [les mots à connotation sexuelle, les faux amis, les mots du snobisme, etc.], une structure qui permet au lecteur de revenir autant qu’il le souhaite au chapitre le plus instructif ou le plus amusant à ses yeux. Et il y a matière à se divertir, surtout quand l’auteur compare directement les termes anglais à leur équivalent français. Si a pride of lions (une troupe de lions) perd quelque peu à être traduit par « un orgueil de lions » (pride voulant aussi dire orgueil), il est assez réjouissant de comparer l’anglais bookworm (littéralement « ver de livre ») au français « rat de bibliothèque ». L’étude de van Male saisit l’influence française à travers des mots, des expressions, des proverbes anglais, ainsi que dans ces vocables qui ont fait le voyage de retour en France, à l’instar de « budget » [venu du français « bouge » désignant une bourse de cuir]. Mais ces derniers cas sont peu nombreux. L’influence linguistique fut incontestablement plus forte et durable dans le sens sud-nord de la traversée de la Manche. « Influence », cependant, ne rend guère justice au rôle joué par le français dans l’évolution de l’anglais. La colonisation normande greffa en effet sur le vieil anglais le code génétique du français (d’abord le franco-normand, puis ce qu’on appelle le français « parisien »), le résultat étant cet hybride latino-teutonique aujourd’hui connu sous le nom d’« anglais moderne ». Tout au long des XIIe et XIIIe siècles, les langues de la cour, de l’Église, de la justice, du commerce et de l’administration furent le français et le latin. À leur contact, l’anglais se transforma peu à peu, nombre de ses caractéristiques germaniques étant abolies ou modifiées (2). Fort d’une syntaxe remodelée par le latin, mais ayant conservé son fonds anglo-saxon expressif, l’anglais devint souple et malléable, doté d’une capacité à assimiler les mots étrangers sans doute inédite dans l’histoire des langues (3). Le processus qui suivit la conquête créa une puissante entité linguistique, dotée d’un énorme appétit pour absorber tout ce qu’elle pouvait. Si l’anglais jouit aujourd’hui d’une influence et d’une portée sans rivales dans le monde, comme première ou seconde langue, les Français peuvent se réconforter, assure van Male, puisque c’est au français que l’anglais, dans ses moments de plus haute clarté et force d’évocation, doit sa « majesté ». Sans le français, affirme van Male, l’anglais ne posséderait pas « ses mille et un synonymes, qui permettent l’introduction d’autant de nuances et de richesses dans l’expression ». Et, au grand dam de nombreux commentateurs au fil des siècles, elle a parfaitement raison.   La crainte que l’anglais disparaisse Les lecteurs d’Ivanhoé, ce roman culte paru en 1819, où Walter Scott décrit les hauts faits de la chevalerie dans l’Angleterre normande, se souviennent peut-être de la remarque de Wamba, le bouffon saxon, sur l’anoblissement linguistique de la chair animale quand celle-ci est dressée sur une table normande : « Ce vieil édile Ox, il continue à porter son nom saxon tant qu’il est sous la garde de serfs et d’esclaves tels que toi ; mais il devient Beef, c’est-à-dire un fougueux et vaillant Français, quand on le place sous les honorables mâchoires qui doivent le dévorer ; Monsieur Calf aussi devient Monsieur de Veau de la même façon ; il est Saxon tant qu’il requiert nos soins et nos peines et prend un nom normand dès qu’il devient un objet de régal (4). » Dans l’atmosphère angoissée de notre ère postcoloniale, faire passer la ligne de fracture linguistique entre « maîtres et valets » est sans doute plus évocateur que jamais. Mais, même si le bouffon de Scott déplore, nostalgique, l’érosion de la culture et de la langue anglo-saxonnes, ce n’est probablement pas au lendemain immédiat de la conquête que la résistance à l’invasion du français atteignit son apogée. Van Male observe que la fusion de la langue et de l’identité nationale ne se produisit pas avant le XIIIe ou le XIVe siècle. C’est alors seulement qu’apparut pour la première fois depuis la conquête un fossé linguistique entre les classes dirigeantes d’origine française et anglaise. L’arrivée, à la fin du XIIIe siècle, des premiers textes conçus pour apprendre le français aux enfants de la noblesse anglaise atteste qu’il n’était plus leur langue maternelle. La longue hostilité entre la dynastie des Plantagenêts, qui régnait sur l’Angleterre, et les descendants de Philippe Auguste à propos des territoires anglais sur le continent [les duchés de Normandie et d’Aquitaine et le comté d’Anjou] favorisa la transformation de la langue en emblème de la nation. En 1295, dans une lettre célèbre à ses barons, Édouard Ier d’Angleterre jurait de combattre la « détestable ambition » de Philippe le Hardi « de balayer complètement la langue anglaise de la surface de la Terre ». Le taux d’emprunt de l’anglais au français atteignit néanmoins son sommet au cours du siècle qui suivit (5). Cela étant, la lettre d’Édouard Ier était en latin, pas en anglais. Le lien entre une nation et sa langue…
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