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Des vertus du confinement

Déconfinement, reconfinement, redéconfinement… Face à ce cycle potentiellement infernal, pourquoi ne pas s’essayer à la sagesse ? C’est la solution retenue par Averell Dalton : las de se faire implacablement remettre au pénitencier par Lucky Luke à la fin de chaque épisode, il choisit la résignation et décide d’aménager confortablement sa cellule, en accrochant même de petits rideaux de cretonne aux barreaux.

D’autres virtuoses du confinement ont utilisé leur loisir imposé ou volontaire et ce tête-à-tête avec eux-mêmes pour progresser dans leurs réflexions (voir Boèce et sa Consolation de Philosophie, si édifiante son auteur fut érigé en martyr chrétien alors que c’était un aristotélicien pur jus ; ou Ludwig Wittgenstein et son Tractatus logico-philosophicus, écrit dans un camp de prisonniers en 1918).

D’ailleurs, les philosophes s’accommodent en général assez bien du confinement, même maximal – c’est le cas de Socrate dans sa grotte-prison, conversant doctement avec ses disciples, ou de Derrida, incarcéré à Prague en 1981 à la suite d’une étrange machination et qui ressentit d’abord, selon son biographe Benoît Peeters, « une jubilation terrifiée, [accompagnée du] fantasme que la détention pourrait ouvrir sur une délivrance paradoxale lui permettant d’écrire sans contrainte et sans commande, à perte de vue » 1.

Quant à Bertrand Russell, incarcéré quelques mois en 1918 pour « propagande pacifiste », il accueille l’expérience sans douleur excessive, voire avec plaisir : « J’ai trouvé la prison fort agréable à bien des égards […]. Je n’avais aucun rendez-vous, aucune décision difficile à prendre, aucune crainte d’avoir des visites, et je n’étais pas interrompu dans mon travail. J’ai lu énormément. J’ai écrit un livre […]. Un jour que je lisais […], j’ai éclaté de rire, et le gardien est venu me demander d’arrêter en disant que je devais garder en tête que la prison était un lieu de châtiment. » 2

Lecture ou écriture, le confinement est un terreau formidablement nourricier pour l’esprit (le corps, lui, gagnerait davantage à la restriction alimentaire). Les cellules érémitiques des Pères de l’Église ou les cellules tout court des malfrats et des mal-pensants de tout poil, voire les cellules capitonnées des asiles psychiatriques – autant de forceries où ont éclos des œuvres majeures comme La Ballade de la geôle de Reading, d’Oscar Wilde, Le Devisement du monde, de Marco Polo, Le Prince, de Machiavel, Notre-Dame-des-Fleurs, de Jean Genet, Don Quichotte, quasiment toute la production de Sade et, bien sûr, Mein Kampf.

La réclusion enchaîne les jambes mais libère la main et la plume. D’ailleurs, on peut même se passer de plume – comme Soljenitsyne au fond du goulag apprenant par cœur des pages rédigées mentalement, ou Giono sortant tout guilleret de sa prison en 1945 (où l’avait conduit un «pacifisme» un peu suspect) : « Mon roman est terminé, je n’ai plus qu’à l’écrire. »

 

Notes

1. Derrida (Flammarion, 2010).

2. Autobiographie (1872-1967), traduit de l’anglais par Antoinette et Michel Berveiller (Les Belles Lettres, 2012).

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