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La vieillesse est bien un naufrage

Une multitude de livres nous promettent une vieillesse formidable et nous abreuvent d’excellents conseils. Mais ne nous leurrons pas. Pour la plupart d’entre nous, le grand âge signifiera perte de facultés mentales et physiques et isolement croissant. Et, pour un bon quart, une forme de démence.


© Rafal Milach / Magnum Photos

Entre le quart et la moitié des plus de 85 ans ont la maladie d’Alzheimer (ici dans un établissement spécialisé aux Pays-Bas). La proportion devrait augmenter dans les prochaines décennies.

« L’âge n’a d’importance que pendant qu’on vieillit, constatait Pablo Picasso à 80 ans. Maintenant que je suis arrivé à un grand âge, je pourrais aussi bien avoir 20 ans. » Eh bien, tant mieux pour lui ! Les octo­génaires que je connais se sentent plutôt comme s’ils avaient 78 ans. Ou 98. ­Michel Ange a fini de peindre la chapelle Pauline à 74 ans, Frank Lloyd Wright a achevé le musée Guggenheim de New York à 91 ans et Benjamin Franklin a inventé les ­lunettes à double foyer à 74 ans, nous dit Carl ­Honoré dans La Révolution de la longévité1. Eh bien, tant mieux pour eux aussi ! C’est facile de continuer à créer de grandes choses toute sa vie quand on s’appelle Michel Ange, Lloyd Wright ou ­Franklin. En outre, ils avaient ­commencé à créer de nombreuses décennies plus tôt, vraisemblablement dès l’âge de 8 ans.

Un compte rendu de livres sur le vieillissement reflète forcément l’âge, l’état de santé et le degré d’optimisme de la personne qui le fait. Il y a trente ans, j’ai écrit un long article dans The New York Times que j’avais gaiement ­intitulé « La vieillesse n’est plus ce qu’elle était » et qui fourmillait de nouvelles encourageantes en provenance d’une nouvelle discipline en plein essor, la gérontologie. À l’époque, on parlait de « personnes âgées » à propos des sexagénaires et des septuagénaires, ou des rares octogénaires et encore plus rares nonagénaires. La psychologue américaine Bernice Neugarten et d’autres gérontologues commençaient tout juste à différencier les « jeunes vieux », qui sont en possession de tous leurs moyens physiques et mentaux, des « vieux vieux », qui ne le sont pas. Mon article était peuplé de vieux en pleine forme et aussi vifs d’esprit, autonomes, heureux, épanouis sexuellement et ­curieux intellectuellement qu’ils l’avaient toujours été, et de chercheurs qui assuraient qu’on ne perdait pas la boule tant que l’on restait vif d’esprit, autonome, heureux, épanoui sexuellement et curieux intellectuellement. C’est bien joli, murmuraient les sceptiques, mais comment faire pour rester tout cela quand on a mal aux articulations, qu’on a perdu son conjoint et tant d’amis proches, que l’acuité mentale s’émousse, que l’ouïe décline, que les enfants ont décampé à l’étranger, que nos points de repère ont disparu et que l’on commence à sentir des cahots sur le chemin de la vie ?

À l’heure où la population de jeunes vieux et de vieux vieux est en forte augmentation, le maigre ruisseau de livres traitant de cette question s’est mué en tsunami. Avec l’âge, la gérontologie est devenue plus sage, si j’ose dire, et moi plus circonspecte. La « vieillesse » a été repoussée d’une ou deux décennies, sous l’effet du nombre sans cesse croissant de nonagénaires et même de centenaires, la catégorie qui augmente le plus. Beaucoup vivent bien, sans handicap mental ou physique, mais, une fois atteint l’âge de 85 ans, entre le quart et la moitié de la population montrera des signes de la maladie d’Alzheimer et d’autres formes de démence.

Le coût, aussi bien d’un point de vue affectif que financier, est déjà considérable. Il est donc devenu urgent de prendre en compte les conséquences sociétales, physiologiques et économiques de ce changement ­démographique. Et d’aider les personnes à affronter psychologiquement le grand âge, qui peut désormais arriver sans crier gare. On peut se sentir jeune et vigoureux, et puis voir son état changer du jour au lendemain, du fait d’une douleur ou d’une invalidité consécutive à une lésion, de l’ostéoporose, d’une mala­die, de l’arthrose, d’une sténose ou de n’importe quoi d’autre. Une amie âgée de 74 ans qui a passé dix ans à crapahuter aux quatre coins du monde a été prise soudainement de maux de dos atroces, qui l’ont contrainte à abandonner ses périples. « Je me sens vieille tout d’un coup », m’a-t-elle confié.

 

Si l’on exclut les revues scientifiques et les romans de science-fiction qui se demandent s’il est possible ou ­souhaitable de prolonger la durée de la vie de cinquante ou cent ans – et pourquoi pas éternellement –, les publications destinées à aider les lecteurs à surmonter les écueils du vieillissement se rangent en gros en trois catégories : les ouvrages scientifiques, les témoignages et les livres politiques.

Les ouvrages de la première catégorie font état des recherches empiriques sur tous les aspects du vieillissement – de la biologie à la démographie. Dans ­Borrowed Time, la journaliste scientifique Sue Armstrong nous guide intel­ligemment dans ce qui est prouvé et ce qui fait débat. Cette presque septua­génaire « continue de nager avec bonheur dans le grand courant de la vie » mais a vu sa mère « perdre la vue, l’ouïe, son conjoint et finalement ses esprits entre sa neuvième et sa dixième ­décennie » (c’est aussi le cas de ma mère, qui a vécu jusqu’à 97 ans).

Armstrong pose d’emblée la question cruciale : « À quoi ressemblera notre vie quand nous aurons atteint ces âges vénérables ? On peut toujours être opti­miste ou philosophe, mais on est bien obligé d’admettre que, pour beaucoup trop d’entre nous, la vieillesse est dégoû­tante, animale et interminable. » 2 Dans nos pays, les enfants de 5 ans peuvent espérer vivre jusqu’à 80 ans environ, mais beaucoup, ­observe-t-elle, « passeront une vingtaine de ces ­années en mauvaise santé » – ce qui donne lieu à de nombreux travaux de ­recherche et suscite la controverse.

Le vieillissement – avec les lésions cellulaires et le déclin du système immunitaire qui l’accompagnent – est-il le résultat inévitable d’une usure normale, auquel cas on pourrait le retarder ou y remédier ? Ou bien est-ce le résultat du programme génétique, sur lequel nous n’avons pas prise ? Il est d’autant plus urgent de trancher cette question que, selon les mots d’un gérontologue qu’elle cite, « la médecine a moins ralenti le vieillissement que retardé la fin de vie ».

Armstrong expose en quoi consiste le vieillissement au niveau cellulaire et pourquoi la durée de vie humaine est si variable. La quête d’un « élixir de jeunesse » échauffe l’esprit des chercheurs parce que les enjeux sont considérables : psychologiquement, bien sûr, mais aussi financièrement, car de la fontaine de jouvence va jaillir un flot d’or. Peut-on mettre au point un médicament antivieillissement ?

On a découvert que la rapamycine, un immunosuppresseur utilisé pour prévenir le rejet de greffe d’organe, améliorait la fonction cardiaque et l’état de ­santé général chez les souris âgées. Malheureusement, elle peut avoir des effets secondaires graves chez les humains : ses propriétés immuno­suppressives, qui favorisent le succès d’une greffe, exposent aussi à un risque accru d’infections et d’inflammations. Les recherches se poursuivent, cepen­dant, pour tenter de résoudre ces problèmes en faisant varier la dose et le rythme d’administration. Une autre théorie en vogue vante les bienfaits d’un régime à très basses calories. Elle découle d’une étude montrant que des rongeurs soumis à un régime strict (en calories, pas en nutriments) vivent deux fois plus longtemps. Armstrong raconte avec talent l’histoire de ces chercheurs qui se sont imposé, au nom de la science (et, il faut le dire, de l’immortalité), le régime Cron (Calorie Restriction with Optimum Nutrition), très pauvre en calories, malgré « une faim constante, obsédante », l’arrêt quasi complet de toute vie sociale et d’autres privations. Aujour­d’hui, observe Armstrong, la plupart ont levé le pied : « Pas besoin de le faire de manière aussi intense pour en tirer les bénéfices », constate un chercheur.

Qu’il s’agisse d’un médicament ou d’un régime, l’enthousiasme initial se mue souvent en désarroi quand on découvre que la molécule a des ­effets secondaires rédhibitoires ou que la ­méthode donne moins de résultats chez les humains que chez les souris, constate Sue Armstrong. Elle finit par mettre en garde contre tout nouveau médicament censé empêcher ou inver­ser les ravages du temps : « Nous réagissons tous de manière différente à un médicament, en fonction de notre fonctionnement biologique, de notre héritage génétique et de notre exposition à l’environnement », écrit-elle.

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Michelle Pannor Silver, sociologue à l’université de Toronto, s’intéresse à un moment délicat de la vieillesse : la retraite 3. « Pour beaucoup de gens, annonce-t-elle d’emblée, la retraite est une période très attendue et agréable de la vie. Mon livre ne parle pas d’eux. » Il ne porte pas non plus sur ceux qui prennent leur retraite pour des raisons de santé ou qui ont des difficultés finan­cières. Silver se concentre sur une population plus étroite constituée de cinq catégories de personnes – médecins, chefs d’entreprise, sportifs de haut niveau, enseignants et aussi femmes au foyer – qui sont mécontentes d’être à la retraite parce qu’elles aimaient leur activité et que le travail faisait partie de leur identité. Que se passe-t-il quand c’est fini, non pas parce qu’on l’a ­décidé mais parce qu’on a le sentiment, d’une manière ou d’une autre, d’y avoir été contraint ? Que va-t-on faire ­désormais ? Comment structurer ses ­activités de façon à ce qu’elles procurent le même lien social, le même épanouissement, la même charge de sens que dans la vie active ?

 

Ce sont là des questions cruciales maintenant que l’on vit plus longtemps, et souvent bien au-delà de l’âge légal de la « retraite ». La solu­tion n’est pas forcément de voyager, de faire du bénévolat, d’apprendre une langue ou de prendre des cours d’arts plastiques – des activités qui peuvent sans nul doute être plaisantes mais ne procurent pas nécessairement une satisfaction profonde, un sens, une identité nouvelle. J’ai rencontré récemment un septuagénaire, radiologue, qui occupe tout son temps de retraité à sculpter des pièces de bois avec un talent indéniable. « Quand avez-vous commencé à acquérir le savoir-faire requis par ce passe-temps ? » lui demandai-je. Je m’attendais à ce qu’il me dise : « Vers 60 ans. » « À 16 ans, m’a-t-il répondu. Mon passe-temps, c’était la radiologie. » D’après mon expérience, mes amis et collègues qui ont pris leur ­retraite en caressant le rêve de jouer du luth, de sculpter le bois ou d’acquérir toute autre compétence nécessitant des ­années de pratique ­découvrent souvent qu’il leur faudrait trop de temps pour parvenir à jouer ou à créer de manière vraiment satisfaisante.

Les personnes témoignant dans le livre de Silver ne disent pas autre chose, ce qui incite l’auteure à réfléchir plus largement aux « problèmes structurels qui se posent à la société quand les individus constatent le décalage entre l’idée qu’ils se faisaient de la retraite et la perte d’identité, de revenu et de statut ­social que cela suppose dans les faits » : ­devenir invisible alors qu’on se trouvait au centre de l’atten­tion, qu’on était la personne à qui l’on demandait son avis, de l’aide et des conseils ; sentir qu’on n’a plus ­besoin de vous alors qu’on était essentiel. Le cœur du dilemme, écrit-elle, est que la retraite, la vie sans les « contraintes » du travail, peut devenir elle-même une contrainte. « C’est là toute l’ironie de la situation : l’absence de cadre et cette liberté tant vantée peuvent être ressenties comme une perte de notre identité profonde. »

Ce paradoxe s’incarne dans le sentiment mitigé que les gens éprouvent lors de leur pot de départ à la retraite : « Merci mille fois pour vos témoignages de sympathie, mais à présent quoi ? ­Demain vous m’aurez oublié(e). » ­Certains des retraités interrogés par ­Silver ont connu un état de grâce – enfin du temps pour jouer du luth ! –, mais la plupart sont passés directement à la phase ­désenchantement, suivie d’efforts pour se forger une nouvelle identité et engranger de nouvelles satisfactions. Certains y sont parvenus. D’autres ont encore du mal.

 

Parmi les livres consacrés au vieillissement, la catégorie la plus abondante, et de loin, est celle des témoignages. Y compris ceux des poètes. J’ai un faible pour Mary Oliver (1935-2019), tout particulièrement pour son poème « Je m’inquiétais », dont voici un extrait :

Saurai-je un jour chanter ? Même les moineaux
savent et moi, eh bien, je suis
nulle

Ma vue baisse ou je me fais des idées ?
Vais-je être atteinte de rhumatismes,
de tétanos, de démence ?

Finalement, j’ai compris qu’il ne servait à rien de s’inquiéter.
Et j’ai arrêté. J’ai pris mon vieux corps,
je suis sortie dans le matin,
et me suis mise à chanter.

 

Mary Oliver résume là les théma­tiques de nombreux guides du bien-vieillir, dont les titres incluent souvent des mots encou­rageants tels que « s’épanouir ». Parmi les plus ­récents, citons ceux de la psychologue Mary ­Pipher, « Ramer vers le nord : naviguer sur les courants de la vie et s’épanouir avec l’âge », et du péda­gogue ­Parker Palmer, « Tout est possible : grâce, ­gravité et vieillissement ».

C’est à Carl Honoré que l’on doit le livre le plus guilleret – mais c’est ­facile d’être guilleret à 52 ans : « Ne pas ­admettre son âge, même pour plaisanter, c’est ne pas admettre qui l’on est, ce qu’on a vécu et où l’on va. Cela confère au chiffre un pouvoir qu’il ne mérite pas. » Bien dit, jeune homme, mais quid si ce pouvoir donne à votre employeur le droit de vous virer ou de ne pas vous embaucher ?

 

 

Pipher, qui vient d’avoir 70 ans, est chaleureuse, gaie, optimiste : « Si nous avons toute notre tête et les idées claires et que nous gérons bien nos émotions, nous vivrons des années heureuses […], et, si nous avons les bonnes cartes et les bons guides, nous pouvons faire un voyage merveilleux. » Palmer, qui a 80 ans, abonde dans son sens. Cela lui plaît d’être vieux, nous dit-il, « parce qu’au bord du gouffre la vue est splendide, je vois tout le panorama de ma vie – et il souffle une brise vivifiante qui m’apporte de nouvelles façons de comprendre mon passé, mon présent et mon avenir. […] Pas question pour moi d’idéaliser la vieillesse et la mort. Je sais seulement que la première est un privilège et que la seconde n’est pas négociable ».

Ces ouvrages et bien d’autres relèvent d’un genre aussi vieux que la vieillesse elle-même. Dans son traité d’hygiène rédigé vers l’an 175, Galien, en avance sur son temps, postulait que la vieillesse est un processus naturel susceptible d’être ralenti par un régime approprié et de l’exercice physique. La plupart des auteurs actuels transmettent l’idée que, à défaut de pouvoir échapper à la mort et éviter la perte de proches, les trous de mémoire et les problèmes de santé qui vont avec la vieillesse, nous pouvons choisir comment vivre. « Des choix rendus difficiles, reconnaît Palmer, par une société qui célèbre la jeunesse, dénigre l’âge et nous dissuade de regarder la mort en face. » Mais nous nous voyons exhortés à résis­ter à ces messages et à considérer que l’amour, la sexualité, le rire et l’appren­tissage sont des plaisirs à tout âge.

La légèreté est l’opposé de la gravité, dit Palmers. Surtout, les auteurs soulignent le besoin de repenser notre vécu et de nous focaliser non pas sur ce que nous avons perdu, sur le chagrin, les regrets et les peurs que nous éprouvons tous, mais sur ce que nous pouvons encore faire avec plaisir. Je vis seul(e) ? Mon cercle d’amis s’est rétréci ? On peut « apprendre à bien vivre sa ­solitude, assure Pipher, faire du temps que l’on passe seul une expérience posi­tive et trouver de nouveaux moyens de prendre du plaisir ».

Quels moyens ? Préparer un délicieux repas, regarder des films, lire et mobiliser ses souvenirs pour « rendre visite à toutes les personnes qui ont peuplé notre passé ». À mon avis, tout cela fait se sentir encore plus seul, mais le conseil donne une idée du niveau de finesse psychologique de Pipher. C’est gentil, bien intentionné et simpliste.

Quoi qu’il en soit, il est sans doute vrai que, quand on ne se voue plus au travail ou aux autres activités qui donnaient un but et un sens à sa vie, on peut s’en trouver de nouvelles, qui n’ont pas besoin d’être aussi prenantes. ­Honoré évoque le concept japonais d’ikigai, qui signifie à peu près « avoir une raison de se lever le matin » – ce dont on a ­besoin à tous les stades de la vie, même si la raison en question peut changer. ­S’occuper de son jardin, promener le chien, militer pour une cause, se rendre utile à un proche, à un voisin, à un ­inconnu…

Pour ceux qui préféreraient des livres moins optimistes, je conseille celui de l’universitaire William Ian Miller « Perdre la boule » 4. Il vaut son prix rien que pour le sous-titre : « Où un professeur vieillissant SE PLAINT que son CERVEAU atrophié ne lui rend plus les Nobles Services qu’il lui rendait ­naguère. Une complainte tragicomique, historique, vengeresse, parfois satirique et reconnaissante en six actes, si sa ­mémoire fonctionne encore. » Miller est cultivé, d’humeur maussade, d’une franchise brutale et très drôle. Voyez l’entrée « Vie » dans l’index :

Un combat dont il ne faut pas se moquer, 6
S’y accrocher de manière inconvenante, 34, 40-41
Dite heureuse, 244-245
Voir aussi lâcheté ; Cronos ; mort ; démence.

 

Parce que ma mémoire et mon CERVEAU atrophié ne me rendent plus les services qu’ils me rendaient, je lis Miller à intervalles réguliers.

 

La troisième catégorie de livres porte sur les discriminations liées à l’âge. Dans son manifeste contre l’âgisme, la journaliste et militante Ashton Apple­white se concentre sur le « dernier préjugé de nos sociétés » 5. Elle le débusque partout : dans les publicités, dans les produits « anti-âge » (« anti-vie », grommelle-t-elle), dans les incitations au lifting et à la chirurgie esthétique, dans le fait qu’on entend souvent dire que quelqu’un est « trop âgé » pour un emploi, une coupe de cheveux, une rela­tion amoureuse. « Comme le racisme et le sexisme, écrit-elle, l’âgisme n’est pas lié à notre ­aspect mais à ce que les personnes de pouvoir veulent que notre apparence physique signifie. » Comme ­Honoré, elle ­estime que la première des mesures anti-­âgisme est d’admettre son âge. Elle a 66 ans. Tous deux nous invitent à ne pas prendre la formule « vous portez bien votre âge » pour un compliment et à rétorquer : « Ah bon ? Vous aussi ! » Comme Palmer, elle est étonnée, après avoir interviewé un artiste de 88 ans, d’apprendre que « la vie peut être plus sympa passé les 80 ans ». Comme tous les auteurs de cette veine, Applewhite entend faire voler en éclats les préjugés et croyances âgistes, comme l’idée que la plupart des vieux sont déprimés et solitaires et qu’ils n’ont plus d’activité sexuelle (idée que tout le monde semble vouloir dissiper).

Comme Silver, elle sait que ce qui serait la retraite idéale pour quelqu’un ne l’est pas forcément pour quelqu’un d’autre. Pas question, donc, de conseiller de « se mettre à la pole dance ou au marathon ». Elle recommande néanmoins aux seniors de nouer des contacts, de sortir, d’être moins conformistes, de ne pas se soucier d’être le plus âgé d’un groupe et de combattre la ségrégation selon l’âge, qu’elle soit le fait des institutions ou de leur propre initiative. Son énergie est contagieuse : « Dénoncer, revendiquer, relever la tête, voilà sur quoi reposent tous les mouvements sociaux efficaces », conclut-elle. À «Black is beautiful» et «I Am Woman» il est temps d’ajouter « On est vieux, on en veut et c’est tant mieux ! »

 

Je n’ai pas trop l’habitude de clamer des slogans, pas plus que l’écrivaine Diana Athill, qui a publié une magnifique autobiographie en 2008, alors qu’elle avait 90 ans 6. Athill était lucide sur ses tracas et ses problèmes. Très peu pour elle, les discours inspirants sur le « merveilleux voyage du vieillissement ». Son meilleur ami et ancien compagnon l’a « devancée dans la déchéance physique , écrit-elle, et je dois m’occuper de lui. Et je n’ai pas les moyens de payer une aide quelconque ». Elle regarde les choses avec détachement : « Quoi qu’il arrive, il faut faire avec, alors pas la peine d’en faire toute une histoire. » S’il ne faut pas se laisser aller au pessimisme, selon elle, ce n’est pas parce que l’optimisme nous fera nous sentir mieux mais parce que le pessimisme est barbant : on comprend que les personnes âgées se laissent aisément aller à la moro­sité, vu tout ce que nous perdons dans nos dernières années, « mais c’est très ennuyeux et cela rend nos tristes dernières années encore plus tristes ». Très peu pour elle, l’idée d’Applewhite que tous les âges peuvent et doivent se mélan­ger. Il ne faut jamais espérer que les jeunes recherchent la compagnie des vieux, dit-elle, ni ­attendre d’eux ce qu’on attend d’amis de notre âge : « Profitons de ce qu’ils ont la géné­rosité de nous ­offrir, et ne leur en deman­dons pas plus. »

Athill est décédée récemment, à l’âge de 101 ans. J’ai été soulagée d’apprendre qu’elle n’avait pas passé ses dernières ­années dans un service de gériatrie comme elle le redou­tait. Elle avait emménagé dans une résidence pour « seniors autonomes » et avait confié à un journaliste qu’elle appréciait de vivre « sereinement dans un petit nid douillet ». C’est bien là la grande question : que font nos sociétés pour que les très vieux puissent finir leurs jours sereinement dans un petit nid douillet ou rester à leur domicile ? Si l’on ­entend alléger les sentiments ­d’anxiété, de ­solitude et d’absence de sens, la ­réponse à cette question va forcément au-delà des ­panacées ­psychologiques.

En attendant de bénéficier de cette sécurité, nous pouvons toujours suivre les conseils sur la façon de combattre l’âgisme et de vivre avec les inévitables changements physiques et cognitifs que l’âge inflige. Tous ces auteurs, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont des avis différents mais se rejoignent dans leur conclusion : il faut accepter ces trous de mémoire exaspérants mais ne pas leur accorder trop d’importance pour profiter des bonnes choses que la vie continue d’apporter. À la vue d’une fougère arborescente en pot et de ses neuf feuilles avec leur petit renflement à la base, Athill écrit : « Ce petit renflement est le point de départ d’une nouvelle feuille, qui pousse très lentement au début mais plus vite vers la fin – si vite qu’on pourrait presque la voir bouger. J’avais raison de penser que je ne la verrais jamais devenir un arbre, mais j’avais sous-estimé le plaisir que j’ai à contempler son existence de fougère. J’ai eu raison de l’acheter. »

Nous accomplirons tous ce voyage d’une manière ou d’une autre, et il nous appartient de nous réconforter et de nous faire plaisir les uns les autres, et peut-être même de réparer les nids-de-poule de la route où nous avançons cahin-caha vers la fin.

À propos, j’ai 74 ans.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 22 mars 2019. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1. Marabout, 2019.

2. Allusion à la célèbre description que fait Thomas Hobbes de l’état de nature dans Léviathan : « La vie de l’homme est solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève. »

3. Retirement and its Discontents. Why We Won’t Stop Working, Even If We Can (Columbia University Press, 2018).

4. Losing It (Yale University Press, 2011).

5. This Chair Rocks: A Manifesto Against Ageism (Networked Books, 2016).

6. Somewhere Towards the End (Norton, 2008).

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
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Borrowed Time. The Science of How and Why We Age de Sue Armstrong, Bloomsbury, 2019

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