Wikipedia ? Moi, j’aime plutôt bien
par Jean-Claude Guédon

Wikipedia ? Moi, j’aime plutôt bien

Écrit par Jean-Claude Guédon publié le 20 janvier 2009

Au risque de me faire étriller par mes chers collègues (et néanmoins amis inconnus) de Wikigrill, je vais devoir montrer que leurs textes sont éminemment utiles … pour des raisons peut-être assez éloignées de l’objectif visé. La leçon à en tirer me paraît profonde.

Ainsi, et avec raison, notre collègue Danchin relève avec humour que mentionner la « piqûre d’un moustique femelle, l’anophèle… » renvoie sotto voce à une grave question : comment devrait-on nommer un moustique mâle ? Voulant voir si l’article allait me donner une réponse à cet égard, j’ai trouvé un texte un peu différent : « La piqûre de la femelle d’un moustique, l’anophèle,… » [ lu le 17 janvier 2009 à 14h 13, heure de Montréal]. À la fois désolé de ne pas trouver de nom pour les moustiques mâles, mais tout de même rassuré sur la signification de la phrase, je me suis alors tourné vers Colbert. Là encore, mon éminent collègue, Joël Cornette, relève quelques problèmes dont l’absence de toute référence à des ouvrages récents et importants de Daniel Dessert. Je cite Joël Cornette : « De ce point de vue, la courte bibliographie proposée par Wikipédia est exemplaire aussi bien par ses manques (on ne trouvera nulle mention de Daniel Dessert) que par les livres cités… ». Pour le premier point, à 14h 20, toujours au même endroit frigorifique (il fait -17 degrés dehors au moment où j’écris ces lignes, et cela paraît presque subtropical après le -26 d’hier), je vois que maintenant, dans l’article sur Colbert, on mentionne deux ouvrages de M. Dessert, ce qui me paraît excellent, et on cite même l’article de Noël Cornette, ce qui offrira à tout lecteur attentif de cet article un excellent rappel du devoir de maintenir sa garde critique au plus haut niveau quand on lit tout texte, et pas seulement les articles de Wikipedia. Mieux encore, l’article de Wikipedia nous offre la possibilité de comparer l’article tel qu’il était lorsque Joël Cornette a écrit sa juste critique, et dans quel état il se trouve maintenant.

Je ne vais pas continuer à éplucher ainsi les articles de Wikigrill et passer mon temps à vérifier l’impact de ces notes critiques, mais cela suscite néanmoins quelques interrogations et commentaires qui me paraissent intéressants.

– Quelle encyclopédie autre que Wikipedia pointerait tout de go vers un article critiquant une de ses propres rubriques, et ce dans la rubrique incriminée ? Le niveau de transparence et de bonne foi que cela implique me semble hors de portée de la plupart des entreprises commerciales parallèles tout simplement parce qu’elles calculeraient que cela pourrait diminuer leur crédibilité, et donc leur prestige, et donc leur profitabilité. Le raisonnement précédent ne me paraît d’ailleurs pas entièrement juste, mais il dépasse probablement le niveau d’intelligence collective – un oxymore de toutes les façons, pace ! Pierre Lévy – d’une hiérarchie d’entreprise.

– Ainsi que l’ont souligné quelques lecteurs des Wikigrills – au fait, met-on un « s » à « wikigrill » ?  Michel Serres et le reste de l’Académie, au secours ! – en plus de publier la critique, pourquoi ne pas corriger l’article lui-même ? C’est d’ailleurs ce qui s’est peut-être passé avec Colbert et le paludisme et, si tel est le cas, bravo à mes collègues de Wikigrill. Il me semble d’ailleurs que tous les lycéens et collégiens de France, sous la direction de leurs professeurs, devraient commencer à compléter et corriger la version française de Wikipedia, tandis que les prof de langues étrangères, probablement soutenus par les plus hautes instances de la francophonie, pourraient faire traduire par leurs étudiants les bons articles en français en diverses langues, et tout d’abord en anglais, de façon à relancer la mission civilisatrice de la France… Exaltant, non ? 🙂

– Mais plus profondément, ne voit-on pas qu’il y a erreur, erreur fondamentale, sur l’objet. Chaque fois que l’on lit quelque chose dans Wikipedia, on ne lit pas un produit textuel au sens où, dans le monde de l’imprimé, le bon à tirer confirme la fixité des textes visés. L’imprimerie, tel un peloton d’exécution, tue le processus de débats et disputes, de discussions et d’accords qui caractérise la grande conversation humaine. L’imprimé nous donne un cadavre même pas chaud et encore moins palpitant de la belle rumeur humaine. Lorsqu’il y a imprimé, il y a eu évaluation, validation et exécution. Un groupe d’individus certifiés d’une manière ou d’une autre – ne nous étendons pas sur ces détails d’une trivialité évidente, qui impliquent diplômes, hiérarchies sociales, argent, etc… – certifie à son tour un certain état du texte censé incorporer le savoir humain. Le texte imprimé se présente donc comme le résultat d’un jugement (d’une autorité) et, à cause de cette allure, il dissimule sa nature profonde qui est en fait celle d’un instantané particulier d’une fraction de la conversation humaine, instantané de surcroît trituré au moyen de règles et habitudes lovées au sein de ces grandes institutions que l’on appelle l’université ou le monde de l’édition.

– Alors, quid de Wikipedia ? Une bagatelle, en fait : Wikipedia nous rappelle de mille manières la dimension instantanée de ce que l’on lit. Ce que vous lisez n’est pas la vérité éternelle que vous assène un grand diplômé et son éditeur; c’est simplement l’état d’avancement d’un débat. Comment jauge-t-on cet état d’avancement du débat? En examinant l’historique de chaque article. De nouvelles règles de lecture se dégagent donc de ces remarques élémentaires : si un historique révèle peu de changements, attention ! Moins il y a de gens qui ont examiné un texte, plus il y a de chances que de l’arbitraire et choses pires ne se glissent dans le texte. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de nécessité, encore moins de fatalité, mais simplement de probabilités. De plus, il faut changer ses attentes de lecture : on ne lit pas Wikipedia seulement pour en retirer quelque information, encore que cela se fait constamment, mais aussi pour apporter son grain de sel chaque fois que cela semble utile. Il faut le faire, même s’il faut simplement enlever un « h » à «Maccabées », et j’y vais de ce pas apporter mon petit machin au grand truc. Vérification faite, la correction a déjà été introduite. Le contraire m’eût étonné d’ailleurs.

Conclusion : Wikipedia n’est pas un produit textuel fixe offert à la consommation; il s’agit d’un processus incessant qui nous convie à la table du plus grand banquet intellectuel jamais construit dans l’histoire de l’humanité. Déjà étonnamment utile, essayons d’imaginer ce que ce sera dans dix ou vingt ans. Et si Wikigrill existe encore dans vingt ans, cette rubrique aura beaucoup aidé Wikipedia (et surtout Wikipédia, la version francophone). Car n’oublions pas que cette entreprise s’est lancée avec des moyens dérisoires et en un temps record.

Dans ces conditions, pourquoi rester sur la touche à ricaner ? N’y a-t-il pas mieux à faire en contribuant, en dialoguant, en peaufinant ? Que diable ! Il n’y a pas que la peur du ridicule dans la vie. Heureusement !

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