Books c’est aussi deux newsletters gratuites ! Inscrivez-vous !

Wilfred Thesiger, arpenteur du désert

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le Britannique Wilfred Thesiger entreprend l’expédition de sa vie. Il parcourt la plus vaste étendue de sable de la planète, le Rub al-Khali, à la pointe sud de la péninsule Arabique. Et partage la vie des Bédouins, dont il exalte le mode de vie.


©DR

Dans le Rub al-Khali, en 1947. Wilfred Thesiger avec son ami Bin Ghabaisha, l’un des deux guides bédouins qui l’accompagnèrent dans sa traversée du «désert des déserts».

Les hommes extraordinaires ne devraient pas mourir dans leur lit. Achille serait-il devenu un mythe s’il était mort sur sa couche ? Il faut accomplir son exploit et mourir, sinon dans sa jeunesse, du moins bien vite après. Si possible dans un accident – comme T. E. Lawrence (d’Arabie), mort à moto sur une route du Dorset. La mort violente sublime les vies en destins. Sir Wilfred Thesiger, l’auteur du livre culte Le Désert des déserts (paru en 1959 sous le titre Arabian Sands), récit de voyage au pays des Bédouins, n’a pas eu cette chance. Il s’est éteint en Angle­terre, vieillard quasi aveugle, atteint dans les trois dernières années de sa vie des mala­dies de Parkinson et d’Alzheimer. Cet homme puissant, résistant à la douleur, qui aurait pu crever de soif ou de faim dans les sables au fin fond de l’Arabie, être tué par une tribu bédouine hostile, finir ­croqué par l’un des soixante-dix lions qu’il a abattus en Afrique ou éventré par l’un des mille sangliers qu’il a chassés dans les marais d’Irak, a terminé sa course dans une chambre d’hôpital à Londres. Mais, pour ceux qui ont lu et admiré son épopée arabe, il reste pour toujours l’homme barbu de 38 ans, tête enturbannée, nez aquilin, peau parcheminée par le soleil, qui sourit sur une photographie en noir et blanc.

Avec Le Désert des déserts, Thesiger écrit une œuvre qui sera immédiatement considérée comme un classique de la littérature de voyage et traduite dans le monde entier – notamment en France en 1978, chez Plon, dans la collection « Terre humaine ». Son personnage de gentleman voyageur, si inspirant que le dessinateur Hugo Pratt l’embarque dans une aventure de Corto Maltese, est partagé : sorte d’agent double de civi­lisations étrangères l’une à l’autre, d’un côté pieds nus sur le sable et chèche sur la tête, de l’autre stéréotype britannique compassé, costume trois pièces et chapeau melon.

Thesiger aura patienté près de dix ans après avoir traversé l’un des déserts les plus arides du monde, le Rub al-Khali, pour se mettre au travail sous la pression de quelques amis et agents littéraires, bouclé dans une chambre d’hôtel à Copenhague. Quatre mois à suer sur sa feuille, sans interruption. Et puis ­encore une année de cette vie sédentaire en Europe, supplice pour ce nomade. S’appuyant sur les photographies qu’il a prises au Leica (et qui ont fait l’objet de nombreuses expositions) et sur les notes qu’il a griffonnées au cours de ses longues méharées, il remue sa mémoire. Voilà que remonte ce qu’il a vu, ce qu’il a senti, ce qu’il a compris du désert. « Nul homme, après avoir connu cette vie, ne peut demeurer le même. Il portera à tout jamais gravée en lui l’empreinte du ­désert », écrit-il dans ce premier livre.

Au milieu de cette contrée aride qu’est la péninsule Arabique, il y a en effet une immense étendue de sable, aussi vaste que la France, où, lorsqu’il y a du vent, celui-ci brûle comme une fournaise et, lorsqu’il y a de l’eau, elle est si amère et si saumâtre que même les chameaux la refusent. Ici, rien. Pas de nourriture, pas d’ombre, pas de vie dans ce rectangle calciné, ­chauffé à blanc le jour, glacial la nuit, situé entre Oman à l’est et le Yémen à l’ouest. C’est ce monstre de sable que ­Thesiger va traverser deux fois, une première fois vers l’est, une fois vers l’ouest, à la fin des ­années 1940.

Pourquoi avoir ainsi tardé à relater son expédition ? Par indifférence à la postérité ? Thesiger est un être farou­chement indépendant qui se moque de ce que l’on pense de lui. L’homme d’action chausse difficilement les pantoufles de l’écrivain !

Thesiger ne vit pas à moitié. Son parcours est riche en coups de tête qui décident au fil du temps d’engagements sans réserve. Rencontre-t-il, quelques années après avoir fait l’expérience du désert, les Arabes des marais en Irak ? Le voilà ­séduit. Il s’installe alors au milieu de ces Maadans aux croyances singulières, dont il adopte le mode de vie, et y demeure près d’une ­décennie. Quant à observer en ethnologue, faire de ces indi­vidus qui le fascinent un objet d’étude ? Non. Il aime et recherche l’humanité pour ce qu’elle est, chair et sang. Les hommes de science « en rapporteront sans doute des renseignements plus utiles que les miens, mais ils ne pourront saisir l’âme secrète de ce pays ni la grandeur des Arabes », explique-t-il dans Le Désert des déserts. Pour autant, estime Jacqueline Chabbi, spécialiste d’anthropologie historique arabe (1), « Thesiger fait de l’anthropologie sans le savoir. Il s’inscrit dans les traces du grand explorateur anglais Charles Montagu Daughty, qui, au xixe siècle, avait écumé les déserts de l’Arabie du nord-ouest et dont le livre, Voyages dans l’Arabie déserte (2), est devenu une véritable bible de l’exploration dans ces régions. Livre que Thesiger avait naturellement lu, sans doute dans la réédition préfacée par Lawrence d’Arabie. Il y a là une chaîne de textes et de regards sur le désert, tous anglais, dont Thesiger constitue le dernier et éclatant maillon. »

Fils d’un haut diplomate britannique en poste en Abyssinie (l’actuelle Éthiopie), Thesiger naît à Addis-Abeba en 1910 et y séjourne près de dix ans avant de partir en pension en Angleterre. L’enfant contracte alors dans cette région volcanique de la corne de l’Afrique une passion pour ce monde ouvert, intense, si différent de la bonne société british ouatée et fermée à laquelle il appartient. Dans son autobiographie, La Vie que j’ai choisie (3), il avoue se délecter de l’atmosphère : « les voix aux inflexions aiguës qui s’exprimaient en amharique ; l’odeur […] des bouses de vache brûlées imprégnant la ville ; les hordes de chiens errants dont les hurlements montaient dans la nuit ; l’image d’un cadavre pendu à un arbre-potence ; des mendiants à la main ou au pied tranchés pour prix d’un larcin ».

 

Eton puis Oxford, dont il sort avec un diplôme d’histoire moderne mais en se distinguant comme boxeur, ne sont qu’une parenthèse. À 23 ans, il repart. L’Abyssinie, une expédition périlleuse le long de la rivière Awash, puis la guerre : c’est un british officer très engagé dans des opérations commandos en Éthiopie et en Libye, où il prend tous les risques pour harceler les troupes de Rommel. En 1946, Thesiger débarque à Salalah, dans l’extrême sud de la péninsule Arabique. À portée de chameau du théâtre des prouesses de son héros, Lawrence d’Arabie, qu’il regrettera toute sa vie de ne pas avoir rencontré. C’est grâce à un centre de recherche sur les locustes qu’il est envoyé dans cette région pour y faire des repérages. On soupçonne en effet les wadis, ces cours d’eau qui se forment au moment des rares pluies au pied des contreforts montagneux du désert, d’abriter les populations de locustes, ou criquets pèlerins, qui prolifèrent et s’abattent en gigantesques nuées de plusieurs milliards d’individus sur des régions entières. Quelle plus belle occasion d’explorer l’une des contrées les plus inhospitalières de la planète – que les Arabes appellent Rub al-Khali (la « région vide ») ? Il sait que la traversée qu’il projette n’est pas une première. Les Britanniques Bertram Thomas et St. John Philby l’ont accomplie au début des années 1930. Qu’importe. Grâce à cette mission, il a trouvé les moyens de payer les guides, la logistique (eau, vivres, fusils) et les chameaux pour réaliser son rêve. Car, dans ce pays, comme il l’écrit dans son prologue, « un nuage se forme, la pluie tombe, les hommes vivent. Le nuage se dissipe, pas de pluie, hommes et animaux meurent ».

Toutefois, même si Le Désert des ­déserts est un voyage plein d’aventures et d’amitié – notamment celle de ses deux guides de la tribu des Rashid, Bin Kabina et Bin Ghabaisha –, Thesiger ne sombre jamais dans l’excès ou le cliché, cohérent avec un idéal de frugalité qu’il applique aussi à l’écriture. Ni la vue de Bédouins s’enfonçant dans les sables, « les mains tendues en avant, paumes en l’air, récitant des versets du Coran », ni celle des paysages – dunes hautes de plus de 200 mètres, sable couleur rouge brique, jaune ou orange – ne lui inspirent un roman­tisme exotique qui aurait constitué le dernier éclat d’un orientalisme colonial.

Trente-six ans. À l’âge où le personnage de Dante est aux portes de l’Enfer dans La Divine Comédie, Thesiger est « au milieu du chemin de notre vie ». Et l’enfer qu’il s’apprête à affronter est une épreuve majeure, de celle qui construit les êtres dans le profond. Le Rub al-Kahli est bien « le désert des déserts », cette incar­nation paroxystique du vide. Thesiger entend le traverser et pour cela, se dépouiller de tout – hormis des outres d’eau, de farine et de dattes arrimées au flanc des bêtes – et marcher à côté du chameau pour le ménager ou monter dessus quand ses jambes ne peuvent plus le porter, au prix d’atroces souffrances qui lui détruisent le dos. Et malgré cela, écrit-il, « tout m’enchantait : le rythme de la houle des chameaux, le bruit des conversations, le son des voix, dont le chant entraînait hommes et bêtes pour leur faire accélérer l’allure ».

S’agit-il pour lui, dans cette traversée extrême, de rencontrer Dieu ? Thesiger ne partage pas les aspirations métaphysiques des Pères du désert qui ont donné à ces régions, dans les temps bibliques et après, une dimension spirituelle. L’idéal ascétique auquel il adhère – et qui lui fait condamner un jour deux explorateurs gonflant des matelas pneumatiques pour la nuit – n’attend rien du ciel. Il s’agit plutôt, pour Thesiger, de se mettre à l’épreuve. Le mot anglais travel rappelle son étymologie française : « travail ». Le voyage est ainsi une torture initiatique capable de façonner un homme. On ne fait pas de voyage. C’est le voyage qui nous fait. Cette épreuve, quasi philosophique, de l’existence bédouine réduite à presque rien contribue à la révélation de soi. « Mais je savais que le plus dur, pour moi, serait de vivre en harmonie avec eux [les Bédouins], sans me laisser dominer par mon intolérance, sans me retirer à l’intérieur de moi-même, ni devenir trop critique à l’égard de mœurs et de critères très différents des miens », écrit-il dans Le Désert des déserts. Il vit ainsi dans un monde qui lui est en réalité deux fois lointain : c’est un chrétien au milieu de musulmans – et il s’aventure parfois dans des régions où le seul fait d’être chrétien le condamne à mort ; c’est un homme « moderne », catapulté dans un voyage dans le temps.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

« Moi qui passe ma vie dans les textes des premiers temps coraniques, explique Jacqueline Chabbi, j’ai lu avec émerveillement le livre de Thesiger et j’y ai retrouvé des notations très précises sur les Bédouins qui apparaissent également dans les textes arabes médiévaux. Thesiger est ainsi de plain-pied avec l’histoire d’une société qui est demeurée inchangée depuis plus de mille ans. »

Ce n’est sans doute pas un hasard si Thesiger surgit, avec Le Désert des ­déserts, douze ans après l’indépendance de l’Inde, lorsque l’Empire britannique se retire de l’une de ses plus grosses possessions – avant, du reste, que d’autres colonies accèdent à l’indépendance dans les années 1960. Thesiger est-il le symptôme du crépuscule de la puissance britannique dans le monde ? Ce gentleman voyageur, misanthrope et mal à son aise en Angleterre, se fait Abyssinien, Bédouin, Arabe des marais ou Kényan. Sans jamais se faire d’illusions. « Parmi [mes compatriotes], je me sentais à part, profondément, conscient de ne pouvoir être ­heureux en leur compagnie, alors que je l’étais parmi les Bédouins, tout en sachant que je ne deviendrais jamais l’un des leurs. »

 

Par un renversement de perspective, Thesiger proclame la supériorité du Bédouin. C’est que l’homme du désert est vrai dans la mesure où il est en parfaite adéquation avec son monde. Écologiste avant l’heure, tiers-mondiste sans le ­savoir, humaniste à coup sûr, Thesiger s’est toujours montré méfiant et même hostile vis-à-vis de l’introduction des innovations apportées par la modernité. Voyageur prophète de malheur, il ne cesse d’exprimer la crainte de voir ces sociétés traditionnelles ruinées par l’arrivée de la voiture, de la radio et des diverses incar­nations du progrès. Même si, comme le ­rappelle son biographe Christophe ­Migeon dans Wilfred ­Thesiger, gentleman barbare (4), « les cartes que Thesiger a dressées dans le Rub al-­Khali seront plus tard utilisées par les géologues, prospecteurs et autres chasseurs des consortiums ­pétroliers ».

On a pu s’interroger sur ses « sanglots de l’homme blanc », en reprochant au vieux colonial de nourrir une nostalgie coupable pour des sociétés qu’il aurait voulues immuables, confites dans les traditions et la misère dans lesquelles il les avait découvertes. Mais est-il raisonnable de faire ce procès à celui qui, à la fin de sa vie, préférait à son appartement londonien l’inconfort, au Kenya, d’une maison de village en pisé sans eau, sans électricité et sans toilettes ?

 

— Thierry Grillet est écrivain et essayiste. Il a notamment publié Homère, Virgile, indignez-vous ! Pour sauver le grec et le latin (First, 2015) et Les 300 livres, films, musiques à découvrir, aimer

Notes

1. Les Trois piliers de l’islam. Lecture anthropologique du Coran (Points, « Points essais », 2018).

2. Karthala, 2002.

3. Points, « Points Aventure », 2017, traduit de l’anglais par Sabine Boulongne.

4. Paulsen, 2017.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Désert des déserts de Wilfred Thesiger, Pocket, 1999

SUR LE MÊME THÈME

Portrait Eric Hobsbawm, historien engagé
Portrait Martin Gardner contre les pseudosciences
Portrait Le rationalisme honni de Steven Pinker

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.