Wilfred Thesiger, arpenteur du désert
par Thierry Grillet

Wilfred Thesiger, arpenteur du désert

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le Britannique Wilfred Thesiger entreprend l’expédition de sa vie. Il parcourt la plus vaste étendue de sable de la planète, le Rub al-Khali, à la pointe sud de la péninsule Arabique. Et partage la vie des Bédouins, dont il exalte le mode de vie.

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Thierry Grillet

©DR

Dans le Rub al-Khali, en 1947. Wilfred Thesiger avec son ami Bin Ghabaisha, l’un des deux guides bédouins qui l’accompagnèrent dans sa traversée du «désert des déserts».

Les hommes extraordinaires ne devraient pas mourir dans leur lit. Achille serait-il devenu un mythe s’il était mort sur sa couche ? Il faut accomplir son exploit et mourir, sinon dans sa jeunesse, du moins bien vite après. Si possible dans un accident – comme T. E. Lawrence (d’Arabie), mort à moto sur une route du Dorset. La mort violente sublime les vies en destins. Sir Wilfred Thesiger, l’auteur du livre culte Le Désert des déserts (paru en 1959 sous le titre Arabian Sands), récit de voyage au pays des Bédouins, n’a pas eu cette chance. Il s’est éteint en Angle­terre, vieillard quasi aveugle, atteint dans les trois dernières années de sa vie des mala­dies de Parkinson et d’Alzheimer. Cet homme puissant, résistant à la douleur, qui aurait pu crever de soif ou de faim dans les sables au fin fond de l’Arabie, être tué par une tribu bédouine hostile, finir ­croqué par l’un des soixante-dix lions qu’il a abattus en Afrique ou éventré par l’un des mille sangliers qu’il a chassés dans les marais d’Irak, a terminé sa course dans une chambre d’hôpital à Londres. Mais, pour ceux qui ont lu et admiré son épopée arabe, il reste pour toujours l’homme barbu de 38 ans, tête enturbannée, nez aquilin, peau parcheminée par le soleil, qui sourit sur une photographie en noir et blanc. Avec Le Désert des déserts, Thesiger écrit une œuvre qui sera immédiatement considérée comme un classique de la littérature de voyage et traduite dans le monde entier – notamment en France en 1978, chez Plon, dans la collection « Terre humaine ». Son personnage de gentleman voyageur, si inspirant que le dessinateur Hugo Pratt l’embarque dans une aventure de Corto Maltese, est partagé : sorte d’agent double de civi­lisations étrangères l’une à l’autre, d’un côté pieds nus sur le sable et chèche sur la tête, de l’autre stéréotype britannique compassé, costume trois pièces et chapeau melon. Thesiger aura patienté près de dix ans après avoir traversé l’un des déserts les plus arides du monde, le Rub al-Khali, pour se mettre au travail sous la pression de quelques amis et agents littéraires, bouclé dans une chambre d’hôtel à Copenhague. Quatre mois à suer sur sa feuille, sans interruption. Et puis ­encore une année de cette vie sédentaire en Europe, supplice pour ce nomade. S’appuyant sur les photographies qu’il a prises au Leica (et qui ont fait l’objet de nombreuses expositions) et sur les notes qu’il a griffonnées au cours de ses longues méharées, il remue sa mémoire. Voilà que remonte ce qu’il a vu, ce qu’il a senti, ce qu’il a compris du désert. « Nul homme, après avoir connu cette vie, ne peut demeurer le même. Il portera à tout jamais gravée en lui l’empreinte du ­désert », écrit-il dans ce premier livre. Au milieu de cette contrée aride qu’est la péninsule Arabique, il y a en effet une immense étendue de sable, aussi vaste que la France, où, lorsqu’il y a du vent, celui-ci brûle comme une fournaise et, lorsqu’il y a de l’eau, elle est si amère et si saumâtre que même les chameaux la refusent. Ici, rien. Pas de nourriture, pas d’ombre, pas de vie dans ce rectangle calciné, ­chauffé à blanc le jour, glacial la nuit, situé entre Oman à l’est et le Yémen à l’ouest. C’est ce monstre de sable que ­Thesiger va traverser deux fois, une première fois vers l’est, une fois vers l’ouest, à la fin des ­années 1940. Pourquoi avoir ainsi tardé à relater son expédition ? Par indifférence à la postérité ? Thesiger est un être farou­chement indépendant qui se moque de ce que l’on pense de lui. L’homme d’action chausse difficilement les pantoufles de l’écrivain ! Thesiger ne vit pas à moitié. Son parcours est riche en coups de tête qui décident au fil du temps d’engagements sans réserve. Rencontre-t-il, quelques années après avoir fait l’expérience du désert, les Arabes des marais en Irak ? Le voilà ­séduit. Il s’installe alors au milieu de ces Maadans aux croyances singulières, dont il adopte le mode de vie, et y demeure près d’une ­décennie. Quant à observer en ethnologue, faire de ces indi­vidus qui le fascinent un objet d’étude ? Non. Il aime et recherche l’humanité pour ce qu’elle est, chair et sang. Les hommes de science « en rapporteront sans doute des renseignements plus utiles que les miens, mais ils ne pourront saisir l’âme secrète de ce pays ni la grandeur des Arabes », explique-t-il dans Le Désert des déserts. Pour autant, estime Jacqueline Chabbi, spécialiste d’anthropologie historique arabe (1), « Thesiger fait de l’anthropologie sans le savoir. Il s’inscrit dans les traces du grand explorateur anglais Charles Montagu Daughty, qui, au xixe siècle, avait écumé les déserts de l’Arabie du nord-ouest et dont le livre, Voyages dans l’Arabie déserte (2), est devenu une véritable bible de l’exploration dans ces régions. Livre que Thesiger avait naturellement lu, sans doute dans la réédition préfacée par Lawrence d’Arabie. Il y a là une chaîne de textes et de regards sur le désert, tous anglais, dont Thesiger constitue le dernier et éclatant maillon. » Fils d’un haut diplomate britannique en poste en…
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