Wolfgang Streeck : « Marx n’avait pas prévu Keynes »
par Baptiste Touverey

Wolfgang Streeck : « Marx n’avait pas prévu Keynes »

Le capitalisme bénéficie-t-il vraiment à tous ou seulement à la classe des possédants ? La question soulevée par Marx se pose avec une acuité renouvelée aujourd’hui, mais dans un contexte différent. Après la parenthèse de l’État-providence, nous assistons depuis les années 1970 à une révolte du capital, que la mondialisation favorise.

 

Publié dans le magazine Books, janvier / février 2017. Par Baptiste Touverey

©Ralph Morse/The Life Picture Collection/Getty

Sortie d'usine en 1947. Au lendemain de la guerre, la classe capitaliste discréditée a dû négocier un nouveau contrat avec les forces de travail. Celui-là même qu'elle défait depuis quarante ans.

Que pouvons-nous encore ­apprendre de Karl Marx ? D’abord que notre société est une société historique, qui s’inscrit dans un flux d’événements. Et ­ensuite que ce flux d’événements ­s’ordonne de façon structurelle, que l’évolution de la société obéit donc à une logique qu’il nous faut comprendre pour pouvoir inter­préter ce qui se passe. Cette logique est difficile à reconstruire, mais elle dyna­mise de façon extra­ordinaire la théorie et l’expérience historique.   Vous admettrez que le capitalisme actuel est très différent du capitalisme au temps de Marx ? Je ne le dirais pas de façon aussi catégorique. Pour Marx, le capitalisme est la forme prise par la société moderne, dont le développement repose sur ­l’accumulation infinie de capital dans le secteur privé. Il est lié à une idéologie du ­progrès qui remonte au XVIIIe siècle et à la conviction, formulée par Adam Smith, que ce processus profite non seulement aux détendeurs de capitaux, mais à la société dans son ensemble, par la vertu intrinsèque du marché. La logique fondamentale de l’accu­mulation, de même que son corol­laire, l’illusion qui la rend possible, la « main invisible », restent parfaitement valables aujourd’hui ! Et la question que Marx a posée au capitalisme – « Ce système bénéficie-t-il vraiment à tous, ou seulement à la classe des possédants ? » – n’a jamais cessé de se poser.   Mais on ne peut tout de même pas dire que l’histoire ait confirmé les prédictions marxistes : la mort annoncée du capitalisme n’a pas eu lieu. Il s’est produit en effet quelque chose que Marx n’avait pas prévu : pendant un certain temps, l’État démocratique a pu faire en sorte que les profits du système soient plus également répartis. Ce fut le résultat du compromis de 1945 entre capital et travail, qui a conduit à l’émergence de l’État-providence. D’une certaine manière, on peut dire que Marx n’avait pas prévu Keynes… Après la Seconde Guerre mondiale, et pendant trois décennies, les pays développés occidentaux sont parvenus, en appliquant les idées de ce dernier, à réguler le capitalisme. Ils ont mené avec succès une politique de planification visant à garantir la croissance, le plein emploi, une répartition plus égalitaire des profits et une protection sociale préservant en partie de l’imprévisibilité du marché. Au point, d’ailleurs, que l’on a pu imaginer possible la convergence du capitalisme et du communisme !   Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Vous montrez dans votre livre que, à partir des années 1970, nous avons assisté à une ­révolte du capital. Oui, l’histoire du capitalisme après les années 1970 est une histoire d’évasion : le capital s’est évadé du carcan de la régu­lation sociale qui lui avait été imposé après 1945, et qu’il n’avait accepté qu’à contrecœur.   Pourquoi ce tournant se produit-il dans les années 1970 ? En raison de la conjonction, à cette époque, de deux phénomènes. D’une part, c’est le moment où la puissance de l’État social est à son sommet et où, a contrario, celle du capital est plus faible que jamais. La vague mondiale de grèves des années 1968-1969 constitue le point culminant de ce rapport de forces et, en même temps, l’événement qui va déclencher la réaction du capital. Ces grèves l’ont terrifié. Elles manifestaient à ses yeux l’absence de retenue de salariés trop choyés par la prospérité et l’État-providence. Dès lors, son but était clair : défaire le contrat social de l’après-guerre. Pour mener à bien ce projet, le capital a bénéficié du second phénomène caractéristique des années 1970 : la mondialisation. Les frontières des États nationaux, à l’intérieur desquelles il était contrôlé et se sentait prisonnier, se sont peu à peu effacées, grâce à la mobilité des capitaux, aux traités commerciaux et aux progrès de l’industrie des transports.   Mais cette mondialisation est-elle une cause ou une conséquence de la révolte du capital ? N’a-t-elle pas été encouragée par lui pour faciliter son « évasion » ? Au départ, cette internationalisation a été encouragée par des évolutions techniques. Les porte-conteneurs inventés après la guerre, par exemple, ont permis ce qui était inenvisageable avant : transporter des voitures japonaises en Europe. Marx et Engels, dans le Manifeste du parti communiste, décri­vent l’achèvement du marché mondial. Mais c’était loin d’être une réalité à leur époque. Cela ne s’est réalisé que grâce à ces moyens nouveaux qui n’existaient pas au XIXe siècle. À partir de là, oui, le ­capital a tout fait pour encourager cette internationalisation de l’économie, qui ouvrait aux grandes entreprises des possibilités jusqu’alors insoupçonnées de transférer leur assujettissement à l’impôt dans des pays moins exigeants en la matière ; qui permettait aussi de délocaliser ou d’exercer un chantage à la délocalisation pour ­obtenir une baisse des taux d’imposition dans le pays ­d’origine.   Ce refus de l’impôt est-il la forme principale qu’a prise la révolte du capital ? Un curieux paradoxe, n’est-ce pas ? Le capital n’a cessé de fustiger l’« infla­tion de revendications » des salariés. Des ­revendications dont il a prétendu qu’elles ruinaient l’État et auxquelles il fallait donc mettre bon ordre. Mais s’il y a eu « inflation des revendications », elle a été le fait des classes supérieures, dont les revenus et les patrimoines ont augmenté de manière vertigineuse, notamment en raison des allégements fiscaux dont elles ont bénéficié ; tandis que les salaires et…
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