L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Au XVIIIe siècle, porno rime avec philo


Dans Liberté, le réalisateur catalan Albert Serra mêle plaisirs de la chair et de l’esprit en mettant en scène le rendez-vous libertin d’un trio d’aristocrates du XVIIIe siècle.

Une association qui n’a rien d’incongrue. Le siècle des Lumières regorge de « romans libertins à ambition philosophique », assure le professeur de littérature Colas Duflo. Dans Philosophie des pornographes, il démontre que Margot la ravaudeuse, Thérèse philosophe, la Religieuse en chemise, les Bijoux indiscrets ou Mémoires de Suzon utilisent les mêmes ressorts romanesques que Candide de Voltaire ou Jacques le fataliste de Diderot, usant des dialogues entre les personnages pour mettre en scène des débats philosophiques. Entre deux scènes grivoises, les protagonistes, parfois affublés du qualificatif de « philosophe », dissertent sur la confrontation de leurs désirs et de leurs besoins avec les dogmes religieux et les normes de la société.

Philosophie hétérodoxe et textes libertins circulent d’ailleurs dans les mêmes milieux et grâce aux mêmes canaux, souligne Duflo. Leurs éditeurs, spécialistes des textes prohibés, sont les mêmes. Et ils reçoivent des commandes mêlant les titres des deux genres. L’un des plus grand succès de l’édition clandestine est alors L’Histoire de Dom B***, portier des Charteux (1741). Il est tiré à des milliers d’exemplaires quand le Supplément aux voyages de Bougainville de Diderot ne l’est qu’à une quinzaine dans le dernier quart du XVIIIe siècle. L’Histoire de Dom B*** rassemble tous les éléments les plus transgressifs : scènes obscènes, langage trivial, discours antireligieux. Mais, selon Duflo, le chef d’œuvre des romans libertins à ambition philosophique est Thérèse philosophe publié en 1748, la même année que L’Esprit des lois de Montesquieu. Thérèse est « un cours complet de philosophie hétérodoxe », qui démontre entre autres que « les notions de péché ou de vice, qui supposent une liberté humaine, sont des fictions des prêtres ».

Sade, ajoute Duflo, pervertira ce genre qui donnait littéralement chair à certains principes philosophiques, en préférant la subversion à la cohérence des raisonnements.

 

À lire aussi dans Books : Quand la pornographie tenait salon, décembre 2011-janvier 2012.

LE LIVRE
LE LIVRE

Philosophie des pornographes de Colas Duflo, Seuil, 2019

SUR LE MÊME THÈME

Écran noir Les paradoxes du lait
Écran noir Laisse ton colt au vestiaire
Écran noir L’importance de la lettre

Dans le magazine
BOOKS n°100

DOSSIER

Du bon usage de l'esprit critique

Périscope

Les mauvais philosophes

Document

Nasrin Sotoudeh écrit de sa prison

Entretien

Souleymane Bachir Diagne, l’islam et la société ouverte

par Olivier Postel-Vinay

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.