Quand le cerveau défie la machine – Une double illusion
par Olivier Postel-Vinay

Quand le cerveau défie la machine – Une double illusion

20417-b1711c Publié dans le magazine Books, octobre 2011. Par Olivier Postel-Vinay

Si vous recevez un message d’une inconnue et commencez à échanger avec elle, à partir de quel moment serez-vous certain que vous n’avez pas affaire à une machine ? Comme chaque année depuis vingt ans, le prix Lœbner, plus discret que le prix Nobel, récompensera le 19 octobre le logiciel « le plus humain », celui qui est capable de mieux tromper son monde, de se faire passer pour un humain auprès du plus grand nombre possible de juges*. Le premier article du présent dossier raconte les modalités de cette compétition, fondée sur une idée formulée par le grand logicien Alan Turing en 1950. Celui-ci écrivait : « Je pense qu’à la fin du siècle l’usage des mots et l’opinion commune des gens instruits auront tellement changé que l’on pourra parler de machines qui pensent sans crainte d’être contredit. » Turing était trop intelligent pour ne pas être conscient de l’impossibilité de fournir une définition unique de ce que c’est que « penser ». C’est pourquoi sa prédiction portait sur l’« opinion commune ». Il serait intéressant de faire aujourd’hui une enquête auprès desdits « gens instruits » pour voir ce qu’il en est. Il y a gros à parier que le bilan serait négatif : le bon sens impose (encore ?) de dénier à l’ordinateur la faculté de penser. Pourquoi ? Comment contester cette faculté à des machines dont la puissance de calcul est infiniment supérieure à celle du cerveau humain, qui sont capables de conduire un avion, de jouer le rôle d’animal de compagnie ou encore d’assurer en instantané des milliards de communications entre humains et non-humains ? Un élément de réponse est paradoxalement contenu dans la phrase de Turing : contrairement à l’homme, une machine n’a pas d’« opinion ». Il y a, semble-t-il, des limites au-delà desquelles la machine est impuissante. Notre dossier explore certaines de ces limites, en montrant d’abord en quoi le logiciel « le plus humain » reste loin de l’humain, puis en quoi le cerveau humain, tel que décrit par le dernier état de la science, paraît loin de la machine, de toute machine imaginable.

C’est la première illusion, celle de croire, comme le font de manière provocatrice certains gourous médiatiques et, de manière plus diffuse, nombre de spécialistes de l’intelligence artificielle, que nous nous approchons insensiblement du « moment où les machines seront devenues nettement supérieures aux humains ». Mais les philosophes mettent aussi en garde contre une autre illusion, complémentaire de la précédente. Elle émane, cette fois, du camp des biologistes. Elle consiste à croire que les progrès de la neurobiologie permettront bientôt de comprendre et d’expliquer en détail ce qui nous fait hommes : la conscience de soi, la créativité, la culture sous toutes ses formes. Pour des philosophes comme Colin McGinn ou John Searle, qui ont disséqué les travaux des neurobiologistes Ramachandran et Damasio, c’est tout à fait clair : pour passionnantes que ce soient ces recherches, le problème de la conscience reste entier et, pour l’heure, on ne voit pas comment il pourrait ne pas le rester.

 

Dans ce dossier :

Notes

* À l’université d’Exeter (Royaume-Uni).

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