Idées

Jeudi 29 septembre 2011

Numéro 26

Imprimer cet article Envoyer cet article à un ami Partager cet article sur Twitter Partager cet article sur Facebook

Introduction : Une double illusion

Si vous recevez un message d’une inconnue et commencez à échanger avec elle, à partir de quel moment serez-vous certain que vous n’avez pas affaire à une machine ? Comme chaque année depuis vingt ans, le prix Lœbner, plus discret que le prix Nobel, récompensera le 19 octobre le logiciel « le plus humain », celui qui est capable de mieux tromper son monde, de se faire passer pour un humain auprès du plus grand nombre possible de juges*. Le premier article du présent dossier (« Un match inégal ») raconte les modalités de cette compétition, fondée sur une idée formulée par le grand logicien Alan Turing en 1950. Celui-ci écrivait : « Je pense qu’à la fin du siècle l’usage des mots et l’opinion commune des gens instruits auront tellement changé que l’on pourra parler de machines qui pensent sans crainte d’être contredit. » Turing était trop intelligent pour ne pas être conscient de l’impossibilité de fournir une définition unique de ce que c’est que « penser ». C’est pourquoi sa prédiction portait sur l’« opinion commune ». Il serait intéressant de faire aujourd’hui une enquête auprès desdits « gens instruits » pour voir ce qu’il en est. Il y a gros à parier que le bilan serait négatif : le bon sens impose (encore ?) de dénier à l’ordinateur la faculté de penser. Pourquoi ? Comment contester cette faculté à des machines dont la puissance de calcul est infiniment supérieure à celle du cerveau humain, qui sont capables de conduire un avion, de jouer le rôle d’animal de compagnie ou encore d’assurer en instantané des milliards de communications entre humains et non-humains ? Un élément de réponse est paradoxalement contenu dans la phrase de Turing : contrairement à l’homme, une machine n’a pas d’« opinion ». Il y a, semble-t-il, des limites au-delà desquelles la machine est impuissante. Notre dossier explore certaines de ces limites, en montrant d’abord en quoi le logiciel « le plus humain » reste loin de l’humain, puis en quoi le cerveau humain, tel que décrit par le dernier état de la science, paraît loin de la machine, de toute machine imaginable.

C’est la première illusion, celle de croire, comme le font de manière provocatrice certains gourous médiatiques et, de manière plus diffuse, nombre de spécialistes de l’intelligence artificielle, que nous nous approchons insensiblement du « moment où les machines seront devenues nettement supérieures aux humains » (lire « La singularité Kurzweil »). Mais les philosophes mettent aussi en garde contre une autre illusion, complémentaire de la précédente. Elle émane, cette fois, du camp des biologistes. Elle consiste à croire que les progrès de la neurobiologie permettront bientôt de comprendre et d’expliquer en détail ce qui nous fait hommes : la conscience de soi, la créativité, la culture sous toutes ses formes. Pour des philosophes comme Colin McGinn ou John Searle, qui ont disséqué les travaux des neurobiologistes Ramachandran (lire « Le mystère du cerveau humain ») et Damasio (lire « Le problème de la conscience reste entier »), c’est tout à fait clair : pour passionnantes que ce soient ces recherches, le problème de la conscience reste entier et, pour l’heure, on ne voit pas comment il pourrait ne pas le rester.

Books

* À l’université d’Exeter (Royaume-Uni).

Commentaires

Tous les livres

L'auteur de l'article

Olivier Postel-Vinay

opv.jpg

Olivier Postel-Vinay est le fondateur et le directeur de la rédaction de Books.  Il a, entre autres, publié Le Taon dans la cité, actualité de Socrate (Descartes & Cie, 1994).

De cet auteur

Dans ce dossier

Quand le cerveau défie la machine

Un match inégal

Chaque année, une compétition intitulée « test de Turing » oppose des humains à des logiciels. L’ordinateur qui gagne est celui qui parvient à convaincre le plus grand nombre de juges qu’il (...)

Lire la suite

La singularité Kurzweil

Les plus jeunes d’entre nous assisteront à la naissance d’une ère nouvelle, où la machine supplantera le cerveau humain et où biologie et robotique fusionneront, annonce Ray Kurzweil. Cette vision (...)

Lire la suite

Le mystère du cerveau humain

Membres fantômes, vision aveugle, autisme… Les lésions du cerveau en révèlent le fonctionnement. Pour Vilayamur Ramachandran, l’anatomie permet ou permettra d’expliquer ce qui nous fait hommes (...)

Lire la suite

Le problème de la conscience reste entier

Passant au peigne fin la tentative du neurophysiologiste Antonio Damasio d’expliquer la conscience, le philosophe John Searle y voit un nouvel échec de la biologie.

Lire la suite

Blog

Tous les blogs

Le planisphère de Books

Articles, livres et auteurs par pays