Books prolonge les fêtes ! Profitez de 10 euros de remise sur l’abonnement 11 numéros avec le code promo: BOOKS2020.

« L’abominable vénalité de la presse française »

En 1923, L’Humanité révèle que des journaux français de tout bord ont touché de l’argent de la Russie tsariste pour soutenir sans réserve ses emprunts auprès des épargnants. Le quotidien communiste produit des preuves accablantes.

La source
Le quotidien L’Humanité a été fondé en 1904 par Jean Jaurès. D’abord d’obédience socialiste, il devient, de 1920 à 1994, l’organe central du Parti communiste français. À l’occasion d’une nouvelle formule en 1999, tout lien de subordination au PCF disparaît, même si le parti reste l’« éditeur » du journal.

RetroNews
Dans le cadre d’un partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BnF (retronews.fr), Books publie ces extraits d’articles issus des archives de la presse française. RetroNews propose à la consultation plus de 300 journaux, datés de 1631 (année de création de La Gazette par Théophraste Renaudot) à 1945.

 

En décembre 1923, L’Huma­nité publie une série d’articles dans lesquels il fustige « l’abominable vénalité de la presse française ». Le quotidien communiste ­accuse des journaux de tout bord d’avoir touché des pots-de-vin de la Russie tsariste dans les premières années du siècle afin de promouvoir les fameux « emprunts russes ». Une dette contractée auprès de plus de 1,5 million d’épargnants français que le nouveau gouvernement soviétique, issu de la révolution d’Octobre, refuse d’honorer. On estime aujourd’hui que les épargnants français y ont investi quelque 15 milliards de francs-or (l’équivalent de 53 milliards d’euros d’aujourd’hui), un montant largement supérieur aux 330 millions d’euros de dédommagement versés par l’État russe en 1997, à la suite d’un accord avec Paris.

En 1923, donc, Boris Souvarine, un journaliste de L’Humanité d’origine russe, ­découvre dans les archives impériales des preuves accablantes de la compli­cité, bien rému­nérée, de la presse française dans cette ­affaire. Il déniche notamment la correspondance d’un personnage clé, le diplomate Arthur Raffalovitch, alors représentant du ministère des Finances russe à Paris. Dans son premier article, le 5 décembre, il esquisse les mécanismes de cet « arrangement », qui est en fait une vaste campagne de la Russie pour s’acheter les faveurs de la presse française :

« Voici en guise d’entrée en matière, un premier document. C’est une lettre au ­ministre des Finances russe, Kokovtzev. Elle ne donne encore qu’une faible idée de ce que nous aurons à révéler ultérieurement, car elle fut écrite au début de la guerre russo-japonaise alors que la Russie entrait seulement dans l’ère des difficultés.

Paris, le 30 août 1904.
Monsieur le Ministre,
J’ai l’honneur de rendre compte à Votre Excellence de l’arrangement qui a été fait pour la presse française. […]
POUR LES DIX PREMIERS MOIS, L’ABOMINABLE VÉNA­LITÉ DE LA PRESSE FRANÇAISE AURA ABSORBÉ UNE SOMME DE SIX CENT MILLE FRANCS (1).
Il est dépensé 48 250 francs pour les journaux politiques, 33 300 pour les concours personnels (c’est-à-dire les secrétaires de rédaction, les rédacteurs financiers, les directeurs de journaux), 15 000 francs pour les journaux de province et les agences, 14 500 pour les journaux financiers. […] QUELQUES INDIVIDUS DOIVENT ÊTRE PAYÉS DE LA MAIN À LA MAIN. »

Les pots-de-vin, dont l’enquête esti­mera qu’ils s’élèvent à 6,5 millions de francs pour la période 1900-1913, prennent diverses formes : achats de publi­cités et d’abonnements, financement de suppléments, subventions, enveloppes individuelles, décorations… Souvarine publie le 18 décembre une longue lettre de Raffalovitch datée de novembre 1905 qui détaille ce que les Russes attendent en retour :

« Les événements intérieurs de la Russie, les troubles, les émeutes, les massacres ont créé un état d’âme très inquiétant aussi parmi les porteurs de nos fonds en France et il a paru que si on laissait à la presse toute sa liberté d’action, elle ne manquerait pas d’effrayer davantage ­encore le public. […] Ce n’est pas en vue de faire la hausse sur les fonds russes, ni pour faire dire du bien des hommes d’État, qu’il faut continuer pendant quelque temps ces lourds sacrifices mensuels. Il est impossible de faire la hausse en ce moment par des articles de journaux, tout comme il est dangereux de procéder au moindre achat de titres pour le Trésor, sous peine d’un véritable désastre, mais l’on peut dans une certaine mesure empêcher les attaques concentrées et les coalitions de journaux et des journalistes. »

Peu de journaux reprennent les docu­ments dévoilés par L’Humanité, et les principaux titres mis en cause, Le Matin et L’Œuvre, l’attaquent devant les tribunaux. Comme le scandale de Panama et ses « chéquards » avant elle, l’affaire Raffalovitch révèle, outre le peu de fiabilité de la presse française, son cruel manque d’argent. « Les gouvernants russes qui contractaient en France des emprunts étaient des escrocs. Mais que dire des journaux français qui favorisaient l’opération ? » écrit L’Humanité le 31 décembre en publiant cette lettre de Raffalovitch :

« 9 mars 1908
Monsieur le Ministre,
Une chose entièrement curieuse, c’est l’attitude d’une partie de la presse en France qui veut à toute force obliger la Russie d’emprunter. Quelques-uns le font par conviction, dans l’idée que le ­moment actuel est meilleur que l’automne, la plupart y poussent parce que le besoin de vivre et de toucher de l’argent les y ­accule : il n’y a pas de publicité payante et ­l’emprunt russe en donnera. »

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Books

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Vieillir dans la dignité, mourir avec grâce
Dossier Vieillir : à partir de quand la vie ne vaut plus la peine d'être vécue ?
Dossier La vieillesse est bien un naufrage

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.