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Si, Hitler et les dirigeants nazis étaient férus d’occultisme

L’auteur de Hitler’s Monsters, Eric Kurlander, répond aux critiques que lui adresse son confrère Richard J. Evans.

Richard Evans affirme que le raisonnement de mon livre Hitler’s Monsters souffre de « graves défauts ». Tout d’abord, mon but était de proposer une « histoire du surnaturel sous le IIIe Reich », mais Evans semble à certains moments lire l’ouvrage comme s’il s’agissait d’une histoire générale du IIIe Reich ou même de l’Allemagne et des Allemands pendant l’entre-deux-guerres. Il me reproche de faire des « généralisations sur “les Allemands” » et de « ne pas tenir compte de la masse des travaux universitaires réalisés dans les années 1970 et 1980 sur les différents aspects de la culture ouvrière sous la république de Weimar ». Comme il le note à juste titre, ni les catholiques, ni les communistes et la classe ouvrière urbaine ne furent particulièrement sensibles au ­nazisme ou à l’occultisme. Les « millions d’Alle­mands » auxquels je me réfère de temps à autre sont avant tout ces Allemands de la classe moyenne et moyenne inférieure (très largement protestants) qui constituèrent la base de l’électorat du parti nazi. Deuxièmement, Richard Evans me reproche de citer des sources secon­daires supposément obscures à l’appui de mon argumentation. La plupart de ces citations sont celles d’historiens reconnus des sciences, des religions, de la culture et de la politique dans l’Allema
gne contemporaine. Pour ne prendre qu’un exemple, Evans exprime son désaccord avec l’idée que « beaucoup de scientifiques allemands regrettaient l’émergence de la physique et de la chimie modernes ». Je m’appuie ici sur le travail de l’éminente historienne des sciences Anne Harrington, dans sa monographie « La science réenchantée » (1). Ma phrase est pour l’essentiel une citation directe. Il en va de même pour des dizaines d’autres occurrences où je cite Harrington, Corinna Treitel, Peter Longerich, Michael Kater, Peter Staudenmaier et d’autres universitaires, qui, dans l’article d’Evans, sont traités comme s’ils étaient d’obscurs crypto-­historiens.  

Une recherche plus riche

Troisièmement, comme Evans le reconnaît, mon livre se fonde sur une recherche plus riche, en termes de sources primaires et secondaires, qu’aucun ouvrage antérieur sur le sujet. Donc s’il m’arrive de citer Rauschning sur la nature de l’idéologie hitlérienne et sur le mouvement nazi – comme le fait Evans dans son livre Le Troisième Reich. L’avènement (2) – je recours bien plus ­fréquemment aux témoignages de ­Himmler, Hitler, Hess, Goebbels, Rosenberg, Darré, Bormann et d’autres contemporains célèbres. Enfin, pour démontrer que les ­nazis étaient presque tous hostiles à la pensée surnaturelle, Evans cite des exemples précis de dirigeants nazis qui ont exprimé leur scepticisme à l’égard du mysticisme et de l’occultisme. Je cite les mêmes exemples et j’explique que ces assertions bien connues sont contredites par une preuve directe : le fait, illustré à plusieurs reprises dans mon livre, qu’à partir des ­années 1930 de nombreux occultistes, dans l’espoir de gagner en légitimité, ont préféré définir leurs pratiques comme de la « science marginale ». Mais Evans néglige mes exemples de dirigeants nazis, d’institutions publiques, d’instances du parti et d’innombrables sympathisants qui étudiaient et cherchaient à exploiter l’astrologie, la magie, la radiesthésie, l’anthroposophie, la cosmobiologie, l’agriculture biodynamique, la cosmogonie glaciaire, le Saint Graal, les théories de l’Atlantide et de Thulé, le luciférisme, le mysticisme tibétain, le shintoïsme, le bouddhisme, l’hindouisme, le folklore sur les loups-garous, les revenants et les vampires, etc. Il serait regrettable que les lecteurs retiennent de la recension d’Evans que les dirigeants nazis soit rejetaient entièrement de telles idées et doctrines, soit ne manifestaient aucun intérêt pour elles. — Cet article est paru dans la London Review of Books le 30 août 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
LE LIVRE

Hitler’s Monsters. A Supernatural History of the Third Reich de Eric Kurlander, Yale University Press, 2017

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