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14 juillet 1789 : « Rien »

Par ce mot de son journal, Louis XVI signifiait que, ce jour-là, il n’était pas allé à la chasse. Un historien américain revient sur le rôle du hasard et l’influence des Etats-Unis dans la Révolution française.


© Musée Carnavalet

La Nuit du 9 au 10 thermidor, de Fulchran-Jean Harriet. Robespierre est arrêté à l’Hôtel de Ville le 27 juillet 1794.

La Terreur. Épisode de la Révolution française sauvage, inutile, désastreux ?

 

Ou bien étape inéluctable et indispensable sur le chemin d’un monde nouveau ? On se déchire sur le sujet depuis plus de deux siècles, jusque dans l’Hémicycle. C’était le 28 janvier 1891, à propos de  l’interdiction de Thermidor, un drame médiocre et grand-guignolesque de Victorien Sardou. Prônant l’interdiction, Clemenceau avait déclaré dans un discours fameux que « l’admirable Révolution » formait « un bloc », avancées colossales et dévoiements affreux tout ensemble.

 

Les milliers de livres publiés sur le sujet n’ont pas non plus permis de trancher. Comme les faits de cette époque sont globalement connus, le champ est laissé libre à l’empoignade des interprétations 1.

 

Historiens « jacobins » voire marxistes (Georges Lefebvre, Albert Soboul, Eric Hobsbawm, sans oublier Marx lui-même) contre « révisionnistes », emmenés par l’ex-marxiste François Furet. Lequel a d’ailleurs « invité ses collègues anglophones à étudier la Révolution avec un regard nouveau », écrit l’historien américain Jeremy Popkin, qui s’est plié diligemment à cette injonction. Son prisme à lui est plutôt « conservateur » – à l’instigation de l’alphamarxiste Herbert Marcuse, son professeur de philosophie sociale et politique à l’Université de Californie à Berkeley. Marcuse disait à ses étudiants américains que la Révolution française n’était pas qu’une simple affirmation de la légitimité de la liberté et de l’égalité, et qu’il fallait lire les auteurs britanniques qui la critiquaient, comme Edmund Burke dénonçant les horreurs commises au fil de son déroulement, Thomas Paine, un temps député à l’Assemblée nationale avant d’être arrêté par Robespierre, ou, plus tard, Thomas Carlyle.

 

Popkin est quant à lui plus nuancé que ces ardents dénonciateurs de la Révolution et de ses excès. Il préfère distinguer « celle qui a émergé du chaudron à la mi-1793, de celle, très différente, déclenchée en 1789 ». La première fut un effort, maladroit mais sincère et d’inspiration plutôt bourgeoise, qui aurait pu triompher sans « l’ineptie de Louis XVI ». La seconde s’est laissé prendre dans un enchaînement de violences, qu’il ne décrit guère et considère avec une certaine résignation : « Même avec le recul, difficile de dire si les acquis de la Révolution auraient pu être préservés en 1793 et 1794 sans une forme de dictature révolutionnaire.»

 

Mieux, il ne cache pas son admiration pour Robespierre, « l’ultime personnage à pouvoir légitimement se présenter comme l’incarnation de la vision de liberté et d’égalité», et qui n’a jamais incité ouvertement au massacre comme Marat ou Hébert. À la fin de la Terreur, Robespierre perd un peu les pédales et tombe dans une dépression morbide. Il déclare souhaiter la mort et finit par tenter de se la donner lui-même à l’Hôtel de Ville, la nuit du 9 thermidor an II. Même les massacres de septembre 1792 sont traités avec une certaine équanimité par Popkin qui déplore surtout « leur intégration dans le récit révolutionnaire, y compris chez les supposés ennemis de la violence arbitraire ». Autre particularité de la démarche de cet historien : si, « d’une manière générale, ses confrères répugnent à prendre en compte le hasard dans leurs analyses », écrit James F. Penrose dans la revue américaine The New Criterion, il fait quant à lui la part belle aux circonstances et laisse « le lecteur sur l’impression que, si les choses s’étaient déroulées un tout petit peu autrement, la France actuelle serait très différente […], concédant qu’il s’en est effectivement fallu de bien peu pour que la Révolution ne débouche sur une monarchie constitutionnelle, comme l’espéraient tous ceux qui avaient œuvré dans ce sens jusqu’à la fin de 1792 ».

 

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Les deux illustrations majeures du rôle du hasard sont Louis XVI et Mirabeau. Avec le premier, le sort met aux commandes du pays en pleine tourmente un homme digne et intelligent mais « entêté et irrésolu – chaque trait se manifestant au moment le moins opportun», écrit encore Penrose. Louis XVI était surtout arc-bouté jusqu’à l’obsession sur ses prérogatives monarchiques, auxquelles il avait même consacré une sorte de thèse. « L’histoire ne gardera vraiment pas de lui l’image d’un despote éclairé. […] Démoralisé par l’échec de l’Assemblée, il perdra selon l’ambassadeur autrichien tout intérêt pour ses responsabilités et passera son temps à chasser, à manger et à boire parfois au-delà de l’excès jusqu’à en perdre la raison », regrette Popkin (au passage, rappelons que le fameux « Rien » inscrit dans son journal à la date du 14 juillet 1789 signifie que ce jour-là, il n’était pas allé à la chasse !).

 

Le second grand instrument du hasard, c’est Mirabeau : il aurait, lui, vraisemblablement pu mener à bien son projet de monarchie constitutionnelle (avec lui-même comme Premier ministre), n’étaient-ce l’obstination suicidaire de Louis XVI et l’injustice du sort qui le fera mourir prématurément en avril 1791.

 

Sans surprise, on retrouve aussi sous la plume de l’Américain Popkin un constant rappel de l’immense influence des jeunes États-Unis sur la Révolution française. Et ce depuis son déclenchement même, que précipita la catastrophe financière due au poids de la guerre en Amérique et de la dette contractée à cette fin. L’influence américaine sera ensuite soutenue par des figures magistrales comme le premier ambassadeur, Benjamin Franklin, avec sa toque de castor, grand séducteur des femmes de la Cour ; puis le deuxième, Thomas Jefferson, « qui après avoir aidé à lancer une première Révolution put assister à l’émergence d’une seconde », selon Penrose ; sans oublier La Fayette « l’Américain ». C’est d’Amérique aussi que viendra l’idée qu’on ne peut faire table rase d’un ordre ancien sans adopter une nouvelle Constitution précédée d’une «déclaration» – d’où l’obsession constitutionnaliste qui accaparera sans répit les débats publics à partir de l’été 1789. Et quand il faudra envisager le passage au régime républicain, c’est encore l’exemple américain qui inspirera les législateurs de 1791, malgré Montesquieu, qui avait jugé ce type de gouvernement inapplicable dans les États de grande taille, et les critiques du sombre Joseph de Maistre : « On nous cite l’Amérique. Je ne connais rien de si impatient que les louanges décernées à cet enfant en maillot. Laissez-le grandir. »2

 

Popkin énumère aussi les effets de l’influence américaine sur d’autres débats acharnés, notamment à propos de la propriété privée et de l’alliance entre propriété et responsabilité politique: «Nous devons être gouvernés par les meilleurs », déclare le héros des journées de prairial, Boissy d’Anglas, c’est-à-dire les citoyens «les plus instruits et les plus intéressés au maintien de la loi », « ceux qui, possédant de la terre, sont dévoués au pays qui la contient, aux lois qui la protègent, et à la tranquillité qui la maintient » 3.

 

Saint-Just tentera bien un compromis (« La propriété des patriotes est sacrée, mais les biens des conspirateurs appartiennent à ceux qui en ont besoin ») jusqu’à ce que la réaction thermidorienne rétablisse le libéralisme économique et la propriété privée en fanfare, à la grande indignation du protomarxiste Gracchus Babeuf, « la nature n’ayant donné de propriété à personne ». Quand enfin, en 1795, les rédacteurs de la Constitution thermidorienne recommenceront à s’empoigner, ce sera à propos d’une série d’idées constitutionnelles américaines : le bicamérisme (finalement retenu) ; le système présidentiel à l’américaine (vite écarté : les élections pourraient bien remettre un Bourbon aux commandes) ; le rôle de la religion (méfiance !) ; et à nouveau l’inclusion d’une « déclaration » liminaire (oui, mais juste une Déclaration des droits de l’homme en société plutôt conservatrice). La référence américaine affectera la Révolution politiquement mais aussi économiquement, avec cette polémique centrale qui fera couler des flots de salive et de sang : liberté du commerce et libre circulation des marchandises contre dirigisme et contrôle des prix.

 

C’est également le filigrane libéral anglo-saxon qui transparaît dans l’explosion initiale des médias révolutionnaires (Mirabeau, Marat, Desmoulins, Hébert, Babeuf, Barère, Tallien : autant de journalistes ou pamphlétaires).

 

Pourtant – et Popkin voit là une divergence majeure entre les deux Révolutions, l’américaine et la française –, la liberté absolue de la presse sera en France de plus en plus remise en cause par l’aile droite républicaine, qui y voit la source des déchaînements populaires.

 

Comme les alizés, les idées et influences soufflent aussi d’est en ouest. En 1793, la Convention dépêche outre Atlantique un représentant, Charles Genêt, pour s’assurer du soutien américain. Sa demande déclenchera un vif débat entre Jefferson, enthousiaste (pour lui, la Révolution française est une extension de l’américaine), et les fédéralistes, Washington en tête, beaucoup plus méfiants.

 

Et Popkin reconnaît aussi que la Révolution française aura ouvert de nouvelles perspectives aux États-Unis dans certains domaines : l’extension des droits des femmes, la France passant d’une monarchie régie par la loi salique à l’octroi de nouveaux droits aux femmes, autorisées même à combattre dans l’armée ; les tentatives d’abolition de l’esclavage ; l’octroi d’un «statut» aux juifs ; la décriminalisation de l’homosexualité, grande première ; et la mise en place par Lakanal d’un système d’enseignement laïque, gratuit et obligatoire pour tous. À cette liste déjà longue James Penrose ajoute encore « la rupture érigée en programme politique, ce qui rend l’étude de l’expérience révolutionnaire française particulièrement pertinente aujourd’hui ».

 

« La Révolution a été le laboratoire où toutes les possibilités de la politique moderne, positives et négatives, ont été testées pour la première fois », conclut Popkin. Et la Terreur ? À cette question, de facto insoluble, il se contente de donner cette réponse de jésuite : « Comme le disaient déjà Burke et Tocqueville, les actes ont inéluctablement des conséquences inattendues. »

Notes

1. Sur Robespierre et la Terreur, Books a publié « Peut-on excuser Robespierre ? » (juillet-août 2012), « Éloge de la Terreur » (novembre 2012), « La vraie cause de la Terreur » (juin 2015) et « De la peur à la Terreur » (mai-juin 2018).

2. Considérations sur la France, 1821.

3. Discours du 5 messidor an III.

LE LIVRE
LE LIVRE

A New World Begins: The History of the French Revolution (« Le début d’un monde nouveau. L’histoire de la Révolution française ») de Jeremy D. Popkin, Basic Books, 2019

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