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« AMLO », le messie du Mexique

Le président Andrés Manuel López Obrador, surnommé AMLO, concentre tous les pouvoirs. Admirateur de Trump, émule de Chávez, il se distingue d’autres aspirants autocrates par son désintérêt pour l’argent et sa religiosité. Sa gestion désastreuse des affaires publiques et, plus récemment, de la pandémie pourrait le mettre en difficulté.


© Edgard Garrido / Reuters

Andrés Manuel López Obrador en 2018, lors du meeting de clôture de sa campagne présidentielle. Depuis toujours, il aime à se comparer au Christ. Et il est reconnu comme tel.

« On dira peut-être que je suis messianique,  mais je vais purifier le pays.  »

Andrés Manuel López Obrador

Parmi les « despotes élus » de notre époque, des hommes forts qui abolissent la séparation des pouvoirs et l’indépendance de la justice, brident la liberté d’expression et cherchent à subvertir la démocratie, la presse internationale mentionne Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdoğan, Narendra Modi, ­Nico­lás ­Maduro, Rodrigo Duterte, Jair Bolsonaro, Benyamin Netanyahou, Matteo ­Salvini 1 et Donald Trump, mais elle oublie le plus souvent Andrés Manuel López Obrador. L’omission est étrange, car AMLO, comme on surnomme le président mexicain, a tout pour figurer en bonne place dans cette liste.

Né en 1953 dans l’État de Tabasco, dans le sud-est du pays, AMLO a d’abord été un membre actif du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir pendant soixante-dix ans. En 1989, il rejoint les rangs de la nouvelle formation de gauche, le Parti de la révolution démocratique (PRD), dont il gravit les échelons jusqu’à en devenir le président (de 1996 à 1999). En 2000, il est élu maire de Mexico. En 2006, il perd l’élection présidentielle à 243 934 voix (0,62 %) près face à Felipe Calderón et se proclame immédiatement « président légitime » du Mexique. À partir de ce moment-là, il critique inlassablement la guerre agressive et inefficace de Calderón contre la drogue. Il perd à nouveau en 2012 face à Enrique Peña Nieto, dont il critique avec tout autant de virulence l’administration corrompue. En juillet 2018, lors de sa troisième tentative, AMLO est élu président avec 53,19 % des voix. Fin 2019, un an après son arrivée au pouvoir, il affiche une cote de popularité de 72 %.

À l’évidence, AMLO incarnait pour de nombreux Mexicains un espoir de rectitude et de renouveau. Une grande partie de la population en avait tout bonnement assez du PRI, qui avait gouverné le pays de 1929 à 2000, puis de nouveau de 2012 à 2018, et du Parti action nationale (PAN), la formation de droite au pouvoir de 2000 à 2012. Mais il y a une autre raison à sa popularité : l’aura religieuse qui l’entoure. Jusqu’à ce que la pandémie de Covid-19 le contraigne à interrompre sa tournée en avril 2020, López Obrador arpentait chaque semaine les municipalités du Mexique, une initiative qu’il qualifiait lui-même, avec ses habituelles références religieuses, d’« apostolique » et que de vastes pans de la population jugeaient effectivement authentique et empreinte d’humanité. Alors que Peña Nieto passait ses week-ends à jouer au golf, AMLO faisait le tour du pays pour parler aux gens et prendre des selfies. La « bonne nouvelle » qu’il prêche n’est pas simplement un changement de gouvernement ou même un nouveau régime, mais l’avènement – au sens religieux du terme – d’une nouvelle ère d’égalité, de prospérité et de justice.

Le parallèle avec l’ancien président vénézuélien Hugo Chávez est éclairant, malgré des différences de taille. À la différence de Chávez, AMLO ne cherche pas à devenir une célébrité internationale, ni même latino-américaine. Il est indifférent, pour ne pas dire allergique à l’argent, et n’a jamais eu, que l’on sache, d’activité commerciale illicite (ni même licite). Il n’est pas particulièrement nationaliste comme Chávez ou la plupart de ces « despotes élus », et encore moins raciste comme Trump, qu’il traite avec une obséquiosité sans précédent dans l’histoire de la diplomatie mexicaine. Chaque fois que Trump insulte le Mexique et les Mexicains, AMLO garde un silence discret. Pis, il se vante d’avoir l’amitié du président américain et cède à ses menaces d’augmenter unilatéralement les droits de douane si le Mexique ne se conforme pas à sa politique punitive de contrôle de l’immigration.

On constate toutefois des similitudes troublantes entre Chávez et AMLO. Chávez faisait tous les dimanches une allocution à la télévision dans son émission marathon, « Aló Presidente » Allô président»]. AMLO se produit du lundi au vendredi de 7 heures à 8 h 30 ou 9 heures au Palais national ou dans tout autre endroit du pays où il se trouve, dans ce qu’il appelle les mañaneras [«matinales»]. Il ne s’agit pas à proprement parler de conférences de presse. Ce sont des messes civiques, des prêches qui sont diffusés massivement à la télévision et sur les réseaux sociaux, ce qui en fait la principale, voire la seule, source d’information pour la majorité des Mexicains. Les rares fois où des journalistes sérieux viennent à ces matinales et posent des questions embarrassantes, le président les snobe, les dénigre ou dément leurs propos, en affirmant disposer d’« autres éléments » (la version mexicaine des « faits alternatifs »). Comme les stations de radio et les chaînes de télé­vision au Mexique sont des concessions octroyées par l’État, certaines préfèrent éviter un affrontement direct avec ­López Obrador. Seuls quelques quotidiens et magazines indépendants survivent, et quelques voix critiques se font entendre sur des sites Internet et dans des émissions de radio et de télévision. L’humour politique, qui était une grande tradition mexicaine, se réfugie désormais dans les dessins de presse et sur les réseaux sociaux. Pas d’émission de satire politique à la télévision : le président ne le tolérerait pas.

Comme Chávez, AMLO monte à dessein les uns contre les autres. Le premier excitait le « peuple bolivarien » contre les escuálidos [«rachitiques»] et les piti­yanquis [«proaméricains»] ; le second ­divise les Mexicains entre « le bon peuple » qui l’acclame sur les places et les « conservateurs » qui s’opposent au « changement véritable ». López Obrador possède un stock fourni d’épithètes désobligeantes pour dénigrer ses adversaires, parmi lesquelles « complice », « apprenti pickpocket », « profiteur », « gandin » ou « petit mafieux ». Le poète et essayiste Gabriel Zaid l’a qualifié dans Letras libres de « poète de l’insulte ».

Un autre point commun est l’usage politique que les deux hommes font de l’histoire. Chávez se pensait la réincarnation de Simón Bolívar au XXIe siècle. Pour AMLO, l’histoire est un oracle qu’il consulte dans deux perspectives qui convergent sur sa personne : la « théorie des grands hommes » et le scénario de la révolution sociale pacifique. En ­vertu de la théorie, l’histoire mexicaine est une galerie de héros que López Obrador cherche à égaler et à surpasser. Selon le scénario, l’histoire est une promesse de rédemption sociale non tenue, déformée, trahie, qu’il convient d’honorer par une « quatrième transformation » conduite par lui, et dont le but sera de parachever l’œuvre de l’Indépendance (1810-1821), de la Réforme (1857-1860) et de la ­Révolution (1910-1920).

Si Chávez recourait à l’occasion à la symbolique chrétienne, il s’agit pour AMLO d’un outil essentiel qui s’est avéré décisif dans un pays religieux comme le Mexique. Dans un article publié dans ­Letras libres peu avant la présidentielle de juillet 2006, je l’avais qualifié de « Messie tropical ». En tant que défenseur des pauvres persécutés par les riches, il se comparait alors (et se compare toujours) au Christ. Et il était reconnu comme tel. « Tu es notre messie », disait une pancarte que portait un vieil Amérindien dans un village reculé de l’État d’Oaxaca. L’adjectif « tropical » n’était pas de moi, mais de lui. Dans le premier volet de son livre El poder en el trópico, paru dans les années 1980 et consacré à l’histoire du Tabasco, AMLO assimilait le caractère passionné des politiques locaux à la nature « tropicale » de la région, avec ses ­forêts impénétrables et ses rivières ­tumultueuses. Ce messianisme tropical se mani­feste dans sa volonté de fonder à partir du pouvoir présidentiel absolu un Mexique débarrassé de la corruption, un Mexique moral, un Mexique pur. Pour y parvenir, il dispose de milliers de jeunes embauchés par l’État. Ces « serviteurs de la nation » parcourent le territoire, « moralisent » la population et recensent les besoins d’aide sociale.

Le mot « citoyen » est absent du vocabulaire d’AMLO. N’y figure qu’une entité collective nommée « le peuple ». Les 47 % de citoyens qui se sont rendus aux urnes mais n’ont pas voté pour lui ne sont pas « le peuple », pas plus que les 36,58 % du corps électoral qui se sont abstenus. Il cherche à « faire l’histoire » (le slogan de sa campagne) par une « révolution » pacifique visant à redonner à l’État l’hégémonie politique, économique, sociale, éducative et idéologique qu’il eut sous le régime du PRI pendant une bonne partie du XXe siècle. Il s’agit à l’évidence d’une restauration, d’un retour à ce passé, mais avec des éléments inédits. Les présidents issus du PRI bénéficiaient d’une concentration excessive des pouvoirs, mais ils ne furent jamais maîtres du parti (qui était une confédération d’organisations d’ouvriers, de paysans et de fonctionnaires ainsi qu’une machine électorale). Leur charisme personnel importait peu : ce qui comptait, c’était qu’ils soient investis par le parti. Et puis ils se heurtaient à la limite infranchissable d’un seul mandat de six ans. AMLO, c’est autre chose. Il contrôle son parti, le Mouvement de régénération nationale (Morena). Il tire son pouvoir de ses prérogatives constitutionnelles, mais aussi de son investiture et de son charisme. Il est un rédempteur au pouvoir. Et les rédempteurs n’ont pas pour habitude de respecter les limites, qu’elles soient juridiques, institutionnelles ou temporelles.

AMLO est guidé dans son action par ce qu’il appelle « des idéaux et des principes » qui lui semblent inattaquables parce qu’ils émanent de lui, de sa supériorité morale autoproclamée, et qui le dispensent de songer aux conséquences pratiques de ses actes, dont il exclut qu’elles puissent être négatives et qu’il n’a donc pas besoin de calibrer, de surveiller ou, éventuellement, de corriger.

Mais les effets de son action au cours de sa première année au pouvoir n’ont pas été très encourageants et, à présent, en pleine pandémie, ils sont devenus tragiques. Les paradoxes de son programme social ont toujours été flagrants. « Pour le bien du Mexique, les pauvres d’abord », était son slogan de campagne depuis les années 2000. Ce message percutant se concrétise aujourd’hui par un vaste plan de lutte contre la pauvreté. C’est une bonne idée qu’AMLO avait expérimentée auprès des seniors pendant son mandat à la mairie de Mexico (2000-2005). Le programme de transferts en espèces, qui doit bénéficier à plus de 20 millions de personnes, présente de graves défauts de conception, à commencer par son ciblage. Ce sont les « serviteurs de la nation » qui élaborent les listes de bénéficiaires, avec les risques d’arbitraire et de clientélisme que cela comporte. Jusqu’à récemment, les « serviteurs » se présentaient non pas comme des agents de l’État mexicain, mais comme des représentants du ­Morena et du président lui-même.

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AMLO avait l’idée de lancer une ­série de « projets de développement » : la plantation de 266 millions d’arbres entre 2019 et 2020 dans le sud-est du pays, la création d’une centaine d’universités publiques, l’octroi de bourses à des millions de jeunes ni étudiants ni en emploi, l’ouverture des premières 1 300 agences du Banco del Bienestar, la banque ­sociale qui devait accorder des microcrédits aux pauvres. Tous ces projets ont capoté ou ont été arrêtés en raison de leur improvisation ou de leur infaisabilité. Leur financement devait être assuré par des coupes arbitraires pratiquées dans le budget de l’État ou dans la dotation d’autres programmes.

Avant même la pandémie, ce tarissement de la dépense publique dans des secteurs essentiels a mis à mal des institutions cruciales pour les Mexicains pauvres, telles que l’Institut mexicain de sécurité sociale ainsi que les dix-huit instituts nationaux de santé et hôpitaux hautement spécialisés (dont le budget 2020 a été amputé de l’équivalent de 153 millions d’euros). Tous ont connu d’importantes pénuries de médi­caments et de matériel hospitalier, que López Obrador a mis sur le compte de la « corruption » de l’industrie pharmaceutique et des médecins, et non de ses ­mesures d’austérité irrationnelles. Plus grave encore a été le démantèlement du Seguro Popular – un régime d’assurance maladie destiné aux travailleurs informels, créé en 2003 et donné en exemple dans le monde entier – au profit d’une nouvelle instance non opérationnelle, l’Institut national de santé pour le bien-être (Insabi), ce qui a privé du jour au lendemain 53 millions de personnes de couverture santé.

Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire, ces décisions se révèlent lourdes de conséquences. Le Mexique ne dispose pas du matériel et des médicaments nécessaires pour affronter la pandémie, et il figure parmi les pays qui ont effectué le moins de tests de dépistage : 0,6 pour 1 000 habitants, contre 27,7 en moyenne dans les pays de l’OCDE. Le nombre de contaminations et de décès a beau augmenter de jour en jour, le gouvernement est dans le déni. Des semaines après que le premier cas se fut déclaré fin février, López Obrador continuait à parcourir le pays, organisant des réunions de masse et invitant la population à se rassembler, à faire la fête et à s’embrasser. Quand les quotidiens The New York Times, The Wall Street Journal et El País ont révélé que le nombre réel de personnes contaminées ou décédées à Mexico était au moins trois fois supérieur aux chiffres officiels, AMLO s’en est pris à eux dans le plus pur style ­trumpien, les qualifiant de « journaux célèbres, mais sans éthique ». Lors de l’une de ses mañaneras, il a brandi des amulettes et des images pieuses pour conjurer le virus 2.

Puisqu’il était évident que les électeurs d’AMLO seraient les premiers à pâtir du démantèlement du système de santé, pourquoi n’y a-t-il pas eu de protestations de masse ? Les marques de mécontentement se sont certes multipliées depuis le début de 2020, mais essentiellement sur les réseaux sociaux, qui représentent surtout les classes moyennes urbaines. Une explication possible est l’omni­présence de la propagande d’État à la radio et à la télévision. Mais il y a aussi la culture politique solidement enracinée de millions de personnes qui méconnaissent le sens de la représentation politique, ignorent ce que signifie l’obligation de rendre des comptes et considèrent le président comme le ­détenteur légitime du pouvoir, et d’autant plus légitime qu’il travaille sans relâche et sillonne le pays de long en large, et parle à leur cœur comme aucun autre président ne l’a jamais fait.

Sur le plan économique, les « idéaux et principes » d’AMLO se bornent à privilégier l’État sur le marché, dont il rejette ou ne comprend pas les méca­nismes. Mais sa politique est pour le moins ambi­guë. D’un côté, avec un mépris des experts semblable à celui de Trump, il a sabré le budget de la santé, de l’enseignement supérieur, de la culture et la recherche scientifique. De l’autre, il cherche à renforcer les entreprises publiques du secteur des hydrocarbures et de l’énergie et est en passe de leur redonner le statut de monopole dont elles jouissaient il n’y a encore pas si longtemps.

L’un de ses dogmes est de considérer le pétrole comme une sorte de sève existentielle pour le Mexique, et Pemex, la compagnie pétrolière publique, comme le principal levier de développement. ­López Obrador affiche un mépris de l’écologie aussi marqué et cynique que celui de Trump et de Bolsonaro. La construction d’une raffinerie, si elle est maintenue, sera un éléphant blanc qui favorisera de surcroît le recours aux hydro­carbures plutôt qu’aux énergies renouvelables. Les entreprises du secteur de l’éolien et du solaire qui devaient commencer le test final pour opérer dans le réseau électrique national ont vu leurs permis annulés, tandis que la Commission fédérale de l’électricité ­favorise les investissements dans le charbon et le fioul plutôt que dans les centrales géothermiques ou ­hydroélectriques.

AMLO avait promis durant sa campagne que l’économie mexicaine croîtrait à un rythme annuel de 4 %. En 2019, pour la première fois depuis la crise financière mondiale de 2008, elle s’est contractée de 0,1 %. La principale raison de la stagnation économique était ­patente avant même le ­Covid-19 : les investisseurs privés, qui comptent pour environ 90 % de l’investissement total, avaient déserté. Il s’agissait et il s’agit toujours d’un problème de confiance, qui trouve son origine dans le caractère illibéral de la « quatrième transformation ». En l’espace d’un an, le président est parvenu à une concentration inédite des pouvoirs, puisque le Congrès lui est acquis (le Morena et ses alliés disposent de la majorité absolue dans les deux chambres) ainsi que plusieurs assemblées législatives d’État, et bon nombre de maires et de gouverneurs.

Pour ce qui est des principales autorités indé­pendantes, AMLO contrôle la Commission nationale des droits de l’homme et la Commission de régulation de l’énergie, dont le président a démissionné en invoquant des « divergences de vues ». La Banque du Mexique, fondée en 1925, conserve son indépendance, tout comme l’Institut national électoral (INE), qui a fait la preuve de son professionnalisme dès son premier véritable test, aux élections de 1997. Mais l’INE est dans une situation délicate : AMLO a rogné son budget et le dénigre dans les mañaneras, et il n’est pas exclu qu’il cherche à y imposer des membres. Il aura du mal à en faire autant avec la Banque centrale, mais pas avec la Cour suprême, où il dispose déjà de soutiens.

En 2019, le Mexique a comptabilisé 35 558 morts violentes, soit à peu près autant qu’au cours des dix ans qu’a duré la révolution mexicaine. Avant la pandémie, l’insécurité et la criminalité étaient la préoccupation majeure des ménages. À la fin des années 1990, nous avions encore le sentiment de vivre dans un pays à peu près pacifique jusqu’à ce qu’une terrible conjonction de facteurs (notamment l’absorption des cartels colombiens par les Mexicains et la levée de l’interdiction des armes de gros calibre aux États-Unis en 2004) conduise à un déchaînement de violence. Contrairement aux gouvernements du PRI qui, au XXe siècle, avaient suffisamment de pouvoir pour négocier avec les cartels de la drogue et leur imposer des conditions (en échange d’une part du gâteau), les dirigeants de ce siècle, affaiblis par l’effet centrifuge du pouvoir dans toute démocratie, n’ont pas su faire face à la nouvelle réalité.

López Obrador disait à propos de la lutte contre le crime organisé menée par ses prédécesseurs qu’elle revenait à « donner un coup de gourdin à la va-vite dans un nid de guêpes ». Mais sa propre solution s’est révélée pour le moins inefficace. Sa formule « Des accolades, pas des fusillades » équivaut à une sorte de pacifisme unilatéral à l’égard des organisations criminelles. Déconcertées par la clémence du gouvernement à l’égard des cartels, les forces de l’ordre sont ­démoralisées, tandis que des groupes criminels, et même des délinquants ordinaires, agressent, kidnappent, rackettent et assassinent dans les rues du pays en toute impu­nité.

Outre des négociations sérieuses et fermes avec les États-Unis sur le trafic d’armes et la dépénalisation de certaines drogues, la véritable solution à ces problèmes passe par l’édification d’un État de droit. Le Mexique est régi depuis 1824 par des Constitutions qui ne sont pas sans rappeler celles des États-Unis mais sont presque toujours restées lettre morte. La justice a toujours été sous la coupe du pouvoir exécutif. La transition vers le pluralisme démo­cratique en 1997 a fait évoluer les choses, et on pouvait s’attendre à ce que les gouvernements successifs poursuivent cet ­effort ­d’institutionnalisation du système judiciaire. Malheureusement, AMLO a mis un terme à ce processus et, à certains égards, l’a même inversé.

Pendant ce temps, la criminalité a continué d’augmenter : on a dénombré 2 492 homicides en avril 2020, ce qui en fait à ce jour le troisième mois le plus meurtrier de ce sextennat, après mars 2020 et juin 2019, où le nombre a ­dépassé 2 500. Dans ses campagnes électorales, AMLO proclamait que, si cela ne tenait qu’à lui, il dissoudrait l’armée. Et voilà qu’il vient de prendre un décret qui donne aux ­militaires la haute main sur la sécu­rité intérieure pour les quatre années de mandat qui lui restent.

López Obrador, qui a fait de la lutte contre la corruption son étendard, a ­abusé de son pouvoir et, en ce sens, comme ­Trump et tous les « despotes élus », il a corrompu l’institution présidentielle, ainsi que le sens et les symboles de la démocratie. Dans l’histoire moderne du Mexique, aucun autre dirigeant n’a reçu le pouvoir qu’il possède et exerce. ­Aucune force politique n’est actuellement en ­mesure de le concurrencer. Le PRI est à terre et c’est bien mérité, le PAN est à court de leader et de projet, et les autres partis d’opposition ne pèsent guère. Avant la pandémie, il semblait ­acquis que le ­parti d’AMLO remporterait haut la main les élections de mi-mandat de 2021, où les électeurs seront invités à renouveler l’ensemble de la Chambre des députés et les gouverneurs de quinze États. Ce résultat lui aurait donné un avantage certain en vue de la présidentielle de 2024, à laquelle López Obrador aurait pu soit se représenter lui-même (en modifiant au préalable la Constitution, ce qui n’est pas impossible), soit se faire représenter par un tiers – un allié inconditionnel, voire un parent –, comme l’a fait Poutine en Russie. Dans ce cas, la démocratie mexicaine n’aurait pas seulement perdu des années précieuses. Elle se serait perdue elle-même.

Ce scénario semble moins probable aujourd’hui, alors que 59 % des Mexicains désapprouvent la gestion présidentielle de la pandémie. Si les partis d’opposition parviennent à s’unir d’ici les élections de mi-mandat, le Morena pourrait perdre sa majorité à la Chambre des députés. Dans cette hypothèse, et à moins que le président opte pour une solution à la vénézuélienne en contrôlant l’autorité électorale, en modifiant le résultat des urnes ou en suspendant le Congrès, la démocratie mexicaine connaîtrait un ­répit dans la seconde partie du mandat d’Andrés Manuel López Obrador.

— Enrique Krauze est un historien, essayiste et éditeur mexicain connu pour son attachement à la démocratie libérale. Il dirige le mensuel culturel Letras libres.

— Cet article est paru dans ­Letras libres le 1er juillet 2020. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Notes

1. Contrairement aux autres « despotes élus » cités par Enrique Krauze, l’Italien Matteo Salvini n’a exercé ses pouvoirs qu’en tant que ministre de l’Intérieur et vice-Premier ministre et a vu son ascension stoppée en septembre 2019.

2. Au 1er septembre, le Mexique déplorait 65 816 morts du Covid-19, ce qui en fait le quatrième pays le plus endeuillé derrière les États-Unis, le Brésil et l’Inde.

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LE LIVRE
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El poder en el trópico (« Le pouvoir sous les tropiques ») de Andrés Manuel López Obrador, Planeta México, 2015

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